CHAPITRE IX
Telle était la vie douce que je menais au sein de l'amitié et des lettres, lorsque j'en fus arraché pour quelque temps par un événement imprévu. J'appris tout à coup que mon père, tombé malade, était à l'extrémité. Ma famille m'envoyait un exprès pour me faire venir, parce qu'il avait témoigné le désir de me voir, de se réconcilier avec moi, de me donner sa bénédiction avant de mourir. Je s'olai à Chartres, et bientôt, près de son lit, je le vis touchant à sa dernière heure. Il avait à ses côtés un prêtre, son confesseur, que je regardais comme l'auteur de son animosité contre moi. La vue de cet homme contrista, resserra mon cœur. D'une nature aimante, j'avais souvent désiré avec passion de trouver dans mon père cette affection que j'ai, que je conserverai pour mes enfants, et qui fait partie de mon existence.
Mes vœux n'ont point été exaucés. La sécheresse, et je dirai presque la dureté de mon père, avaient étouffé dans moi les sentiments de la nature, malgré une impulsion secrète qui me portait quelquefois vers lui. Car je pensais que, bon avec les étrangers, il ne pouvait être naturellement dur envers ses enfants. Je peiuais que sa dureté était la suite de sa mauvaise éducation, de la rudesse du métier qu'il avait exercé, et surtout des conseils
atroces que lui donnaient les prêtres. Mon père me dit en peu de mots qu'il était fâché de la division qui avait régné entre nous, que je devais l'attribuer à mon éloignement de la religion ; il m'exhorta à revenir dans son sein, me pardonna mes fautes, et m'assura que par son testament il ne me faisait aucun tort. Des larmes s'échappèrent de mes yeux ; je regrettai les chagrins que je lui avais causés. Quelques moments après, il expira (1).
A l'ouverture de son testament, je vis qu'il m'avait réduit, ainsi que mes frères et sœurs, à la légitime (2), et qu'il avait tout donné à ma mère. Je ne me plaignis pas ; mais je plaignis mon pauvre père du mensonge que lui avait mis dans la bouche le prêtre qui lui avait dicté son testament. Nos partages furent promptement faits, il n'était pas dans mon caractère de chicaner. Quoique mon père laissât une succession de 150 à 200,000 livres, je ne touchai que 4 à 5,000 livres pour ma légitime ; nous abandonnâmes le reste à notre mère.
Elle était tourmentée par la plus cruelle maladie, et peutêtre ai-je à me reprocher d'en avoir été la cause innocente ? Quoiqu'elle jouît d'une santé robuste et d'un excellent jugement, elle perdit tout à coup la raison, ou plutôt elle essuya des accès de démence. Ce malheur arriva dans le temps où je m'embarquai pour l'Angleterre. Elle rêva que je périssais au milieu des flots, et ce rêve lui ôta la raison. Elle m'avait toujours aimé ; souvent elle avait désiré de me voir établi sous ses yeux, comme avocat ou comme notaire ; elle me disait souvent que ce serait son suprême bonheur. La vie malheureuse et errante
(1) Le 24 décembre 1779.
(2) « La légitime des enfants, selon la coutume de Paris, est la moitié de ce que chacun aurait eu ab intestat. » (Dict. de Trévoux).
Brissot ayant alors six frères et sœurs vivants, le total des sept légitimes, à 5.000 fr., donne 35.000 fr. La mère de Brissot dut donc en avoir autant, outre ses propres.
que je menais, la dureté, la haine que mon père témoignait souvent pour moi, et qu'elle avait cherché vainement à combattre, la damnation à laquelle me condamnaient sans cesse les prêtres dont elle était environnée, le souvenir de l'état languissant où elle m'avait vu, toutes ces circonstances réunies l'agitèrent tellement qu'elle me crut à jamais perdu pour elle.
Trois autres circonstances influèrent encore bien plus puissamment sur la perte de sa raison.
Elle était née d'une mère qui, arrivée à l'âge de soixante ans, était tombée dans une espèce d'enfance. Cette mère l'avait élevée dans la dévotion. L'image de l'enfer lui faisait une profonde impression, et les prêtres ne cessaient de l'épouvanter avec ce hideux tableau.
Enfin elle avait passé une vie extrêmement orageuse au milieu des fatigues d'une profession pénible et des tourments que lui donnait le caractère violent de celui auquel elle s'était unie.
Ils furent tels un jour que, étant à la campagne, elle quitta son lit pour venir se jeter dans un puits. Heureusement son mari s'en aperçut, la suivit, et arriva assez à temps pour prévenir ce funeste coup. Des traitements plus doux avaient depuis rétabli sa santé et sa raison.
Son état de démence ou d'enfance n'était que momentané. Presque tout le jour elle jouissait de sa raison ; la nuit seule la faisait disparaître. Abandonnée à ellemême, elle se croyait environnée de démons, et poussait des hurlements horribles ; et quand, dans le jour, on touchait l'article de la religion, c'était ramener sa déraison, ses fureurs, ses imprécations contre mon impiété.
Il m'a toujours semblé qu'il eût été facile de la guérir, en l'arrachant aux prêtres, aux conversations religieuses, en la transportant à la campagne, et en la bornant à l'usage des végétaux ; la vue de la nature est un baume
efficace pour les âmes trop violemment agitées, et le physique a trop d'influence sur notre moral pour ne pas croire que des mets acides, gras, spiritueux n'irritent encore plus une âme disposée à l'irritation.
J'ai vingt fois fait ces observations à ma sœur aînée, qui s'était chargée de veiller sur les jours de notre mère. J'ai prêché dans le désert, on l'a tenue gardée à la ville, enfermée dans sa maison, n'ayant sous les yeux qu'une dévotion triste ; son état s'est perpétué, et cela devait être. Cependant quoique l'altération de sa raison soit toujours la même, non-seulement sa santé n'en a point souffert, mais elle paraît être devenue plus robuste. La folie est l'absence des réflexions ; elle l'est aussi des peines, et c'est ce qui explique la dureté physique et la bonne santé des individus qui en sont atteints. Mais qu'est-ce que cette existence, grand Dieu ! Qu'est-ce encore que les liens qui nous attachent à de pareils individus ? 11 n'en existe plus que deux, la pitié et la reconnaissance (1).
Ce serait une étude bien curieuse et bien utile pour le genre humain que celle des causes des diverses folies, et des moyens de les guérir. Celle de ma mère eût fourni des traits bien précieux à cette histoire. On y voyait un contraste frappant de bonnes et de mauvaises qualités ; l'audace à côté de la crainte de ceux qui la menaçaient ; des accès de tendresse pour ses enfants à côté d'accès de violence ; de petites malices qu'elle se plaisait à faire, une curiosité fatigante sur tous les objets, une causerie éternelle qui brouille souvent les individus, une envie de dérober, non pour garder, mais pour donner aux pauvres, une hardiesse à dire des vérités dures aux personnes...
(1) Suivent* dans l'édition de Montrol (t. I, p. 314-317), quatre pages extraites à peu près textuellement du Nouveau Voyage dans les Etats-Unis, de Brissot (t. I, p. 306-311), sur le traitement des aliénés à Philadelphie, évidemment interpolées.
184 MÉMOIKES DE BRISSOT
Mais pourquoi m'arrêter si longtemps sur cet être infortuné?. . . Fasse le ciel que ses jours soient prolongés, et qu'ils s'adoucissent î Mais je sens trop que je n'ai plus de mère. Bénie soit la Providence qui, dans la mère de ma femme, m'en a donné une autre qui me regarde, me soigne, me chérit comme son propre enfant î