PARIS, TROISIÈME SEJOUR
J'arrive ici à une des époques les plus heureuses de ma vie. De retour à Paris, je retrouvai chez mon ami Ment elle la femme que mon cœur avait choisie, celle qu'il se bornait à chérir, à respecter en secret. Elle avait rompu son premier engagement, elle était libre, elle ne le fut bientôt plus. Son amour répondit au mien, et dans près de deux années que rions passâmes ensemble, confondant nos travaux, nos idées, les jouissances de l'âme, nous goûtâmes ces joies ineffables que procure un amour heureux et non contrarié, fondé sur une estime mutuelle. Cette partie de ma vie mérite des détails particuliers ; mais ni le lieu, ni le temps où j'écris ces Mémoires ne sont favorables pour le talent qu'ils exigent. Je veux relire la collection de ces lettres brûlantes où sont déposés nos sentiments. Je me bornerai donc dans la suite de ces Mémoires à raconter les événements extérieurs et non domestiques de ma vie.
J'avais 4000 francs ! C'était un trésor pour moi, il me semblait devoir être inépuisable. Sûr de pouvoir vivre tranquillement pendant quelque temps, je me traçai un plan de conduite. Déterminé à suivre le barreau, parce que la profession d'avocat pouvait faciliter et accélérer mon mariage, je ne voulus pas d'un autre côté abandonner l'étude de la philosophie et des lettres qui pouvaient
m'offrir des moyens de fortune. Je résolus même d'y joindre l'étude des sciences que j'avais trop négligée. Aussitôt je me jetai dans la chimie, l'anatomie et la physique.
La facilité avec laquelle le jeune Fourcroy (1) développait, les étranges phénomènes de la décomposition des corps m'enflamma d'abord pour la chimie. Je la saisis avec une ardeur opiniâtre. Mais, dépourvu d'instruments et de moyens pécuniaires pour répéter ses expériences, je fus toujours borné à la théorie, et qu'est-ce en physique que la théorie ? Elle s'oublie si vite ! Mentelle et Félicité (2) venaient avec moi à ces cours. Le goût de ma Félicité poulies sciences, le plaisir qu'elle trouvait à seconder mes études, lui firent aisément prendre le parti de donner ses soirées à faire l'analyse des leçons du matin , et elle y réussit au point qu'il en résulta un cahier fort étendu dont nous tirâmes grand parti pour soulager ensuite notre mémoire. Elle avait aussi beaucoup de goût pour la médecine, et s'occupait à l'avance des connaissances physiques que nous devions avoir pour bien élever nos enfants ; elle me porta à étudier l'anatomie. Je m'y livrai avec la même ardeur qu'à la chimie, malgré le dégoût que me fit éprouver pendant quelque lemps la vue des cadavres; la curiosité fait bientôt disparaître ce que cette science a de révoltant, quand on cherche à découvrir les principes et les éléments de la vie.
Après un intervalle de dix années, il ne me reste plus de ces deux sciences que des idées vagues et générales, la connaissance des bonnes sources, et la facilité
(1) Antoine Fourcroy (1755-1809), le célèbre chimiste, qui, après avoir été conventionnel, président du Club des Jacobins en novembre 1792, mourut conseiller d'Etat de l'Empire, était déjà en 1780 célèbre par ses cours publics de chimie. Il allait devenir en 1784 professeur au Jardin du Roi, et en 1785 membre de l'Académie des Sciences.
(2) Félicité Dupont, qui allait devenir M">e Brissot.
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de me remettre sur la voie, lorsque des moments plus favorables me rejetteront dans l'étude de la nature, la seule que je désire maintenant cultiver.
Je fis, en suivant mon cours d'anatomie, l'acquisition d'un ami précieux, celle de Chambon (1), qui dirigeait ce cours. Distingué par son patriotisme dans la Révolution, il a été porté à la place de maire de Paris, où sans doute il eût réussi à se rendre important, si l'anarchie ne l'eût pas contrarié sans cesse. Il avait longtemps exercé la profession de médecin en province ; il vint à Paris à l'époque dent je parle, et il s'y fit remarquer par ses connaissances, les services qu'il rendit à la science, et les ouvrages qu'il publia. Ses idées philosophiques lui firent embrasser avec ardeur les principes qui animaient tous les bons citoyens, et nous employâmes tous nos efforts pour qu'il fût nommé maire à la place de Petion. En cette qualité, il suivit au Temple Grouvelle et Garât, lorsqu'ils y vinrent signifier à Louis l'arrêt de la Convention qui le condamnait à mort. Ce fut, je crois même, dans sa voiture que l'on conduisit l'ex-roi à l'éehafaud ; ces scènes, sans ébranler son patriotisme, touchaient vivement son esprit. Manuel (2) m'a dit lui en avoir vu les larmes aux yeux. Il s'aperçut bien ensuite que son républicanisme n'était
(1) N. Chambon de Montaux (1748-1826), médecin à Paris depuis 1780 (Alm. roy. de 1784, p. 483), habitait rue de Seine et, par conséquent, était tout voisin de Mentelle et de Brissot. Il faisait partie de la Société royale de Médecine depuis 1779 (Ibid., p. 529). Elu maire de Paris le 3 décembre 1792, à la place de Petion, il démissionna le 2 février 1793.
(2) Manuel, conventionnel, guillotiné le 14 novembre 1793, avait été, en 1791, procureur de la commune de Paris. Il était fort lié avec Brissot.
^8 MÉMOIRES DE BUISSOT
pas à la hauteur de ceux qui ne voulaient en lui qu'un instrument passif de leurs fureurs.
Il ne pouvait pas être terroriste, mais il eut peur de la Terreur, et abandonna les fonctions de maire au mois de février suivant ; ce fut un grand mal, car Pache (1) ]e remplaça.
La société qui se réunissait chez Mentelle m'offrit l'occasion d'y acquérir des amis, si les talents et la célébrité eussent été les seuls titres que j'eusse recherchés dans mes amis. Mais j'observais avec peine que les hommes de lettres, les académiciens se haïssaient, se déchiraient réciproquement. La sécheresse de leur âme me révoltait autant que leur hauteur et leur morgue, et je remarquai trop souvent la vérité de ce proverbe que Linguet avait appliqué aux académiciens : Bon estomac et mauvais cœur. Une observation me frappait surtout à l'égard des géomètres que je rencontrais, c'est que malgré leur science, qui devait rectifier leur jugement, ils n'avaient que des idées fausses, qu'une logique perverse lorsqu'ils raisonnaient sur d'autres sciences. La fameuse querelle du gluckisme et du piccinisme divisait alors les esprits. Mes géomètres prenaient parti suivant les goûts des seigneurs dont ils piquaient les tables.
La même mauvaise foi, le même amour-propre, le même entêtement me paraissaient, avilir les savants adonnés à l'étude de l'antiquité, qui fréquentaient cette maison. Je me souviendrai toujours d'une comédie très plaisante que me donnèrent cet abbé Chaupy (2), si connu par ses
(1) Pache (1746-1823), ministre de la guerre du 3 octobre 1792 au 2 février 1793, maire de Paris le 14 février suivant, incarcéré le 10 mai 1794.
(2) L'abbé Capmartin-Bertrand de Chaupy (1720-1798), qui avait passe vingt ans à faire en Italie des explorations archéologiques. Son gros livre, Découverte de la maison de campagne d'Horace, 3 vol. in-8°, 1767-1769, a été souvent cité.
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voyages en Italie, son fanatisme pour la Trinité, et ses trois gros volumes sur la maison de campagne d'Horace, et l'universel Brigant (1), sous le nom duquel Abeille (2) a publié un excellent prospectus d'an ouvrage sur l'origine des langues, qui n'a jamais paru. Chaupy trouvait dans le languedocien, sa langue natale (3), la clef de toutes les langues, et le breton Le Brigant faisait cet honneur au bas-breton. Chacun pour prouver sa thèse expliquait à sa manière le fameux mot gaulois conservé par César aquo e cesac, chacun citait force étymologies. La fureur de disputer était telle que Chaupy, qui avait la meilleure poitrine, et qui était infatigable dans son parlage, surpris par un saignement de nez, ne s'arrêta pas même, et continua sa dissertation, en saignant, un verre d'eau à la main.
Rentré dans mon cabinet, je cherchai à mettre à profit cette scène et toutes les autres de même nature dont je fus le témoin. Je me promis d'éviter ces ridicules, d'éviter le ton tranchant, la présomption, et telle fut l'idée qui me conduisit à composer mon traité sur la Recherche de la Vérité, ou sur les moyens d'y parvenir (4).
Les circonstances ne m'ont pas permis de continuer cet ouvrage, qui, j'ose le dire, rendra meilleurs ceux qui le liront. Il m'attira des critiques, des éloges et de^ injures. Le continuateur de Fréron (5) me dénonça au ministère
(1) Jacques Le Brigant (1720-1804), l'ami de La Tour d'Auvergne, intrépide celtisant, qui soutenait que le breton était la langue primitive parlée par Adam et Eve au paradis terrestre.
(2) Voir la note de la page 101.
(3) Il était né à Grenade-sur-Garonne, près Toulouse.
(4) Ici viennent, dans l'édition de Montrol (I, 326-327), deux pages à peu près textuellement découpées dans le livre de Brissot dont on vient de lire le titre. Je les supprime.
(5) L" Année Littéraire de 1783 rendit compte, en effet, de l'ouvrage, en deux articles (t. II, p. 391-415, et t. III, p. 36-68), où, en accordant au jeune auteur « de l'énergie et du style », on ne lui ménage ni les railleries ni les duretés. On y dit (détail à relever) que « la sagesse du gouvernement a fait mettre plusieurs cartons...». On y donne aussi un détail qui a son intérêt : « Peut-être n'avez-vous pas oublié qu'il
comme un séditieux. Je dois lui rendre justice, il voyait bien mon but. Il tendait en effet à amener les hommes à réfléchir sur leurs droits.
Aucuu de mes ouvrages ne m'a procuré des jouissances plus douces que ce traité. Il est le produit du sentiment comme de la raison. Il porte le caractère d'un homme heureux, aimé, et qui cherche à communiquer son bonheur à ses semblables. Que de soirées délicieuses je passai dans les promenades solitaires du Luxembourg, en composant ses divers articles ! Lisez l'article Méditation ; lisez l'article Ce que doit être un philosophe, et vous y trouverez l'âme de l'auteur. J'étais plein de ma Félicité, plein de ma résolution d'être bon et vertueux, plein de la Divinité, que je remerciais de ses bienfaits, et c'était sous la dictée de tous ces sentiments que j'écrivais.
On m'a reproché d'avoir trop écrit ; je le dois à ce sentiment expansif qui m'a constamment brûlé ; j'aime à obliger, à rendre les autres heureux de mon bonheur, savants de ma science. C'était ainsi que j'aimais à m'entretenir sur les sciences avec Félicité, a former le cœur jeune et flexible de sa sœur Nancy (1), qui annonçait déjà cette solidité de caractère qu'elle a depuis développée: c'était le même sentiment qui me portait vers son frère (2), dont je fis alors la connaissance, frère dont l'âme pure et candide eut bientôt fait naître en moi un sentiment plus fort que celui du sang.
Enfin, c'était par l'impulsion de ce sentiment expansif que j'étais toujours prêt à rendre service soit aux gens
paraissait dans Paris un certain journal qui se soutint dix mois entiers sans pouvoir aller au-delà... C'est le modeste M. de Warville qui en était l'auteur... » Je présume qu'on fait ici allusion, non pas à cette édition française du Courrier de V Europe que Brissot avait rédigée à Boulogne, mais à ce journal qu'il envoyait à Paris après son retour de Boulogne, avec le concours d'Hénique et de Swinton (p. 177).
(1) Marie- Anne Dupont, née le 27 septembre 1767.
(2) François Dupont, né le 4 juillet 1762.
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de lettres, soit aux amis qui invoquaient mon secours. A cette époque, je fus recherché par un homme profondément ignoré depuis, et qui alors faisait une grande explosion par un établissement immense qu'il avait projeté : c'était Lablancherie (1). Il avait imaginé de former un centre de réunion pour les savants de tous les pays, par les inventions journalières de tous les arts et de toutes les sciences. L'idée était excellente, mais les talents du chef n'y répondirent pas. Il eut le bon sens, pour réussir, de s'adjoindre d'abord les hommes dont les talents pouvaient assurer ses succès ; mais la médiocrité de son esprit et l'inconstance de son caractère les éloignèrent ensuite. Il publiait un journal qui pouvait devenir un monument précieux ; j'y contribuai par quelques articles ; mais l'entêtement de cet homme qui, très ignorant, voulait s'ériger en juge de tout, m'eut aussi bientôt dégoûté. Lablancherie avait une difficulté pour écrire et pour composer qui me rappelait les douleurs de l'enfantement, et il me semblait que j'en étais saisi lorsque j'étais à ses côtés II avait un autre défaut qui le rendait vil à mes yeux : c'était sa bassesse à ramper dans les antichambres et à flagorner les grands seigneurs. Fier et indépendant, je ne pouvais lui pardonner ces adulations intéressées. Cependant Lablancherie était bon, obligeant, zélé pour rendre service ; c'eût été un bon citoyen s'il n'eût pas voulu être homme de lettres.
11 avait quelque temps voyagé en Amérique, et témoin
(1) Mam es- Claude Pahin de la Blancherie (1752-1811) avait été, vers 1773-1776, le premier amoureux de Marie Phlipon, avant qu'elle épousât Roland, et elle parle longuement de lui dans ses Mémoires (t. II, p. 152 et suiv.). Il rédigea, de 1779 à 1788, les Nouvelles de la république des Lettres et des Arts, et entreprit de fonder une sorte de cercle littéraire ou Musée, à l'imitation duquel Brissot tenta plus tard, en 1783, de fonder son « Lycée de Londres ». — Voir sur lui une note très intéressante de M. Maurice Tourneux, dans son édition de la Correspondance Littéraire, XII, 101.
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de la traite des nègres, il avait conçu pour cet infâme trafic une horreur dont il lui faut savoir gré. Le récit qu'il me fit des affreux tourments éprouvés par les noirs dans les colonies françaises a aussi servi à développer en moi le zèle actif qui m'anima plus tard en faveur de cette classe infortunée. Quelques années avant que je ne fisse sa connaissance, il avait publié deux petits volumes contenant un extrait de ses voyages, qu'il destinait moins à étendre les connaissances géographiques et historiques que les sciences morales. L'idée était heureuse, mais le talent manquait dans l'exécution (1).
Je ne sais ce qu'est devenu Lablancherie, je l'ai vu quelque temps en butte aux épigrammes de l'auteur du Petit Almanach des grands hommes (2), qui ne lui pardonnait pas son titre d' « agent général de la littérature, des arts et des sciences », quoiqu'il ait pris lui-même, dans ce livre, le titre de comte de Rivarol. Voyez ce livre. « M. de Lablancherie, y disait le petit grand homme, est un des plus puissants génies de ce siècle. Il avait conçu un projet admirable qui devait le conduire à la plus haute fortune, et pour l'exécution duquel il ne demandait qu'une ville impériale, où tous les souverains de l'Europe devaient s'assembler et traiter avec lui. Il avait fort bien expliqué ses vues dans un journal de sa composition, mais l'Europe, occupée de je ne sais quels intérêts du moment, négligea le grand projet de M. de Lablancherie ; la ville impériale ne fut point accordée, les souverains ne s'assemblèrent pas, et ce grand homme resta seul, avec ses plans et son génie, rue Saint-André-des-Arcs, près l'égout (3). 0 temps !
(1) Extrait du journal de mes voyages ou Histoire d'un jeune homme, pour servir d'école aux pères et mères, Paris, 1775, 2 vol in-12.
(2) 1788. De Rivarol. Tome V, p. 39, de l'édition de ses Œuvres (de 1808).
(3) Les bureaux de La Blancherie étaient, en effet « rue Saint- André-des-Arcs, hôtel Villager».
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ô mœurs ! » Passe des persiflages sur le génie de Lablancherie, mais le plan de son Musée était ingénieusement conçu.
Son établissement offrait un avantage pour l'humanité ; il mettait sans cesse en communication les savants de tous ïes pays ; c'était le rendez-vous de tout l'univers ; il est fâcheux qu'il ne subsiste plus. Rien n'efface plus les préjugés nationaux, rien n'est plus propre à répandre les vérités qu'un pareil centre de réunion.
Les moments que je donnais aux lettres et aux sciences ne me faisaient point négliger mes études du barreau J'y voyais la certitude de mon mariage ; je songeai donc à me faire recevoir avocat. Il fallait prendre des degrés dans la faculté de droit et, comme ce n'était qu'une vaine formalité, je préférai la voie la plus prompte, celle de les acheter à Reims (1). Le voyage que je fis dans cette ville me convainquit de l'avilissement de son Université, et du mépris que méritaient tous ces établissements qui étaient moins une école de science qu'un marché de titres. On y vendait tout, et les degrés, et les thèses et les arguments. Je rougis pour les docteurs qui m'interrogeaient : ils me parurent jouer et me faire jouer une mascarade dont le comique était encore relevé par le sujet de leurs interrogations, car ils me questionnèrent ou feignirent de me questionner très sérieusement sur la question de savoir si les eunuques pouvaient se marier. Après avoir payé 5 à 600 livres pour cette pantalonnade, je revins à Paris, et me présentai au Parlement. Ce ne fut pas sans
(1) La facilité de l'Université de Reims était légendaire. C'est là que Lanthenas, Roland, Danton, etc..., allèrent aussi prendre leurs grades. Roland écrivait à un de ses amis, le 7 août 1778 : « Arrivé à Reims le 30 [juillet], j'ai pris ou plutôt fait enregistrer mes inscriptions le 31, pris en même temps de la matière, étudié jour et nuit ; soutenu thèse sur le droit canon et le droit civil le 3, été reçu bachelier ; pris de nouvelles matières le même jour ; soutenu thèse le 5, et reçu licencié en même temps. »
quelque répugnance que j'endossai le harnais des avocats. Elevé depuis longtemps dans la philosophie, il me semblait ridicule d'être vêtu en Scaramouche pour défendre l'opprimé. Mais il fallut se résigner à l'impérieux usage. Je l'avoue, je ne me couvris pas une fois de cette* maudite robe sans désirer que ce fût pour la dernière.
Mon dégoût pouv le barreau s'accrut encore, lorsque l'éprouvai toutes les difficultés dont alors on environnait cette profession. Avant d'être inscrit sur le tablean, il fallait faire un noviciat de quatre années. Ce noviciat s'appelait le stage. On ne pouvait, avant d'être arrivé au terme fortuné, signer de mémoires, ni de consultations, ni de ces pièces d'écritures dont l'énorme volume enrichissait les matadors de l'Ordre. L'esclavage s'étendait bien plus loin. Les vénérables anciens prétendaient jusqu'au droit d'enchaîner les idées des jeunes aspirants et, pour y réussir, le Conseil secret et suprême de l'Ordre avait imaginé de les diviser en différentes colonnes, dont ils donnaient la surveillance à deux anciens, qui remplissaient très bien le rôle de pédagogues. A peine eussé-je assisté à quelques unes de leurs conférences que, me croyant de nouveau sous la férule et sur les bancs de l'école, je pris la résolution de renoncer au Palais, s'il fallait traîner une vie aussi ennuyeuse pendant quatre ans et renoncer à l'indépendance de mes opinions. Je fus confirmé dans cette résolution par deux aventures qui me déterminèrent. J'ai déjà parlé du procès que m'avait suscité l'infâme Verrier (1) ; il m'avait dénoncé à l'Ordre, et c'était un péché irrémissible aux yeux de ce ridicule tribunal que d'avoir souscrit une lettre de change.
Ma perte était donc assurée ; mais j'étais coupable, aux yeux de mes inquisiteurs, d'un forfait bien plus abo-
(1) Voir plus haut, p. 135.
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minable ; je venais de mettre au jour ma Théorie des Lois criminelles (1) ! Moi, jeune néophyte, oser soulever le voile qui enveloppait cette partie des lois criminelles ! Moi, néophyte, oser censurer les jurisconsultes qui avaient blanchi sous le harnais ! Oser fouler à mes pieds de vieilles lois qui assassinaient l'innocent ! Moi, aspirant au tableau, oser parler le langage de la philosophie dans une caverne où elle était abhorrée ! Je devais être proscrit et je le fus bientôt. Mes tyrans trouvèrent dans mon ouvrage une foule de propositions hérétiques et mal sonnantes. La foudre allait m'éloigner, mes amis m'en avertirent et me conseillèrent, pour prévenir un éclat, de m'abstenir du Palais jusqu'à des temps plus heureux. Je profitai du conseil, et un des plus beaux jours de ma vie fut celui on je transformai ma longue robe en un habit court.
Libre désormais, je résolus de me vouer entièrement à la profession d'auteur et à la culture des sciences. Là, rien ne pouvait contrarier cette liberté philosophique dont j'étais idolâtre ; là, j'imaginais pouvoir acquérir en même temps une fortune et une grande réputation. Je me berçais de ces chimères, mais je balançais encore sur la route que je préférerais. Quelques amis me pressaient de me livrer exclusivement aux diverses parties de la physique, alors si recherchée et dont l'enseignement pouvait être très lucratif. Je continuai mes études sans prendre aucun parti ; j'entendais en même temps Fourcroy, Lesage (2), Chambon. Les expériences que Marat annonçait
(1) Paris, 1781, 2 vol. in-8°.
(2) Lire plutôt Sage (1740-1824), professeur de métallurgie et de minéralogie docimastique à l'Hôtel des Monnaies (Alm. roy. de 1783, p. 388).
sur la lumière et sur le feu (1) piquèrent ma curiosité ; je le vis, et la fierté de caractère que cet homme, devenu depuis si fameux, déploya devant moi me fit rechercher sa connaissance. Nous nous liâmes d'une étroite amitié. Marat me raconta quelques circonstances de sa vie qui augmentèrent mon estime pour lui ; il s'annonça comme un fervent apôtre de la liberté. Il avait, en 1775 (2), écrit en Angleterre un ouvrage sur cette matière, qui avait pour titre : les Chaînes de l'esclavage. Il y démasquait la corruption de la Cour et du ministère. Cet ouvrage, me disait-il, avait fait une grande sensation dans cette île, et il en avait été récompensé par de brillants cadeaux et par son admission à des corporations et à la bourgeoisie de quelques villes (3). Il me parlait de ses liaisons avec la célèbre Kauffmann (4), dont il ne vantait pas moins les talents pour la musique que pour la peinture et sur laquelle il me raconta plusieurs anecdotes intéressantes que j'ai conservées ; il me parlait de ses succès prodigieux dans la médecine, et tels qu'à son début à Paris on lui payait trente-six francs par chaque visite, et qu'il ne pouvait suffire à toutes les consultations que chaque jour on lui demandait (5). Quoiqu'il fût très bien
(1) Découvertes de M. Marat sur le feu, l'électricité et la lumière, 1779, in-8° de 38 pages, mémoire présenté à l'Académie des Sciences (A. Bougeait, p. 37). Découverte sur la lumière, in-8° de 241 pages, dont l'Année littéraire de 1781 rendit compte (t. VI, p. 203-209) avec de grands éloges ; — ■ Recherches physiques sur le feu, in-8° de 192 pages (janvier 1780), dont l'Année littéraire de 1782 (t. Ier, p. 283- 288) parle également en termes hyperboliques : « Ce livre ne saurait manquer de devenir un ouvrage classique, et il est à souhaiter qu'il soit bientôt suivi dans tous les collèges..., comme il l'est déjà dans quelques-uns. »
(2) Ou plutôt en 1774. Publié en anglais, The Chains of Slavery (Bougeart, page 82).
(3) Cf. Bougeart, p. 85.
(4) Angélique Kauffmann (1741-1807), née à Goire, établie en Angleterre en 1766, morte à Rome. Musicienne et surtout peintre de talent.
(5) C'est vers 1777 que Marat paraît être rentré en France.
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logé, je n'apercevais pas cependant chez lui ce luxe qui devait être le résultat des richesses dont il se disait accablé ; mais j'en ai déjà prévenu, j'ai toujours été crédule, et ce n'est qu'en repassant les diverses circonstances de ma liaison avec cet homme odieux, en les rapprochant du rôle qu'il a joué dans la Révolution, que je me suis convaincu du charlatanisme qui, toute sa vie, a dirigé et couvert ses actions et ses écrits.
Marat me dit que, ayant fait de grandes découvertes dans la physique, il abandonnait la médecine, qui n'était à Paris qu'uneprofessionde charlatans indigne de lui; tout en renonL çant cependant à cette profession, il vendait de temps en temps des remèdes et des bouteilles dont il garantissait l'efficacité, et il était très soigneux d'en réclamer le prix. Je me rappelle d'une dartre à une main qui lui frappa la vue ; il m'envoya une bouteille d'une eau fort limpide, je l'en remerciai et lui en demandai le prix, c'était douze livres ; je n'en fis aucun usage. Marat m'avait inspiré un peu de défiance, sinon pour ses succès, au moins pour ses connaissances médicales, en me racontant un jour que, pour se guérir d'une colique, il avait voulu se faire ouvrir le ventre. Heureusement pour lui, le chirurgien n'avait pas eu la complaisance que peut-être il feignait d'exiger.
Il faut lui rendre justice : la dureté qu'il avait pour les autres il l'exerçait sur lui-même : insensible aux plaisirs de la table et aux agréments de la vie, il consacrait tous ses moyens à ses expériences de physique. Jour et nuit occupé à les répéter, il se serait contenté de pain et d'eau pour avoir le plaisir d'humilier une fois l'Académie des Sciences : c'était là le nec plus ultra de son ambition. Irrité de ce que les académiciens avaient dédaigné ses premiers essais, il ne brûla plus que du désir de se venger en renversant leur idole la plus révérée, Newton. Il ne s'occupait que d'expériences propres à détruire ses principes d'optique.
Combattre et détruire la réputation des hommes célèbres était sa passion dominante. Tel était le motif qui avait dicté le plus important de ses ouvrages, son traité sur Les principes de V homme (l),qui parut en 1775, en trois volumes, et que Voltaire persifla dans un journal du temps (2).
Le système d'Helvétius avait alors la plus grande vogue, et c'était contre Helvétius que Marat voulait lutter. Certes Voltaire eut raison de ridiculiser certaines propositions et quelques extravagances de Marat, mais il ne lui rendit pas justice sous d'autres points de vue. Jamais Marat ne l'a obtenue dans le cours de sa vie, et il dut cette fatalité singulière à son orgueil immodéré et à ses scandaleuses diatribes. Par exemple, les académiciens se sont acharnés contre ses expériences sur la lumière, sur le feu, sur l'électricité, et je n'ai vu aucun d'eux distinguer et avouer ce qu'il y avait de neuf dans ces expériences ; on ne voulait pas même que son nom fût prononcé, tant on craignait de contribuer par la critique à sa famosité. J'avoue que cette injustice des physiciens à son égard m'a longtemps révolté, et c'est ce qui m'a dicté un chapitre de mon Traité de la Vérité « sur le préjugé académique » (3). Je le fis à la suite d'une longue et trop vive dispute que j'eus avec le géomètre Laplace. Ce chapitre est le récit fidèle de cette dispute. Il n'y a qu'à substituer mon nom à celui du sceptique, et à celui du géomètre le nom de Laplace (4).
(1) De l'homme ou des principes et des lois de l'influence de l'âme sur le corps et du corps sur l'âme, 3 vol., 1775, Amsterdam (A. Bougeart, p. 14).
(2) Dans le Journal de politique et de littérature du 5 mai 1777. L'article, qui est un chef-d'œuvre de malice, a été recueilli dans les Œuvres complètes (édit. Beuchot de 1840, t. L, p. 12). Voltaire devinait le fou malfaisant.
(3) Pages 333-340 du Traité de la Vérité.
(4) Ici, M. de Montrol (I, 340-346) donne tout ce chapitre du Traité de la Vérité (Xe méditation, section VI). Il n'y a pas lieu de reproduire ces pages, déjà imprimées en 1782, et sans véritable intérêt.
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Peut-être, dans ce dialogue, répondis-je à Laplace avec trop de dureté ; peut-être au fond avait-il raison ; mais je ne pouvais supporter qu'il traitât avec insolence et despotisme un physicien parce qu'il ne jouissait pas comme lui du fauteuil. Je suivais depuis trois ans les expériences de Marat, et je croyais qu'on devait quelque estime à un homme qui s'ensevelissait dans les ténèbres pour reculer les bornes des sciences. Je ne prétends pas cependant que ce fut son intention ; il ne voyait que lui partout, il ne spéculait sur les sciences que pour sa propre gloire, il voulait à tout prix se faire une réputation sur celle des* autres.
Entièrement occupé de lui-même, de ses découvertes et de la célébrité qu'il s'imaginait mériter, Marat ne me semblait pas devoir être sensible à la beauté. Taillé en sapajou, il paraissait peu fait pour plaire, et cependant il avait trouvé le secret de s'attacher madame la marquise de L... (1), femme dont la délicatesse d'esprit rendait la conversation très séduisante. Séparée de son mari, qui, couvert de dettes, déshonoré par d'infâmes escroqueries, avait souillé le lit conjugal en y apportant une maladie infecte, elle s'était mise sous la conduite de Marat, qui, ne se bornant pas au rôle de médecin, voulut encore succéder au mari. Une pareille union m'a longtemps étonné. La dame était douce, aimable, bonne, et il n'y avait rien de si rêche, de si violent, de si sauvage dans la vie domestique que Marat.
(1) M. de Montrol, dans une longue note sur Marat (t. I, p. 347- 350), entre dans des détails sur cette liaison et donne le nom tout entier : « La marquise de Laubépine, sœur des marquises de M... et de S..., et nièce de l'un des plus illustres ministres qu'ait eus la monarchie... » Il s'agit sans doute de Claire- Adélaïde- Antoinette de Choiseul- Beaupré, mariée en 1770 à Louis-Marie-Emmanuel-Maximilien, marquis de Laubépine. Voir là-dessus des documents curieux publiés par M. Charles Vellay dans la Revue historique de la Révolution française (janvier-mars 1910).
Lorsque je quittai Paris pour fonder le Lycée de Londres (1), l'amitié de Marat me suivit au-delà du détroit ; mon établissement pouvait lui être utile sous plus d'un rapport. Il m'écrivait souvent. Il y a loin du style des lettres qu'il m'adressait alors à celui des infâmes articles qu'il a depuis publiés contre moi. On en pourrait juger surtout par la première lettre qu'il m'envoya après la publication du Traité de la Vérité. Ce fut du reste la seule fois qu'il parut sensible à des éloges qui, à ses yeux, étaient toujours trop modérés (2).
Marat avait fort bien remarqué que les journalistes étaient les distributeurs privilégiés des réputations; mais sa morgue, son insolence, ses prétentions, l'avaient fait éconduire par tous ceux qui l'avaient recherché. Il me savait lié avec plusieurs d'entre eux, et je crois que je dois à cette circonstance, plutôt qu'à son estime, l'espèce d'attachement qu'il me montra pendant plusieurs années. Sans cesse il m'adressait des extraits, des éloges de ses ouvrages écrits de sa propre main. Je ne pouvais concevoir qu'on eût l'impudence de s'encenser ainsi soi-même ; mais ne considérant que l'injustice dont je le croyais la victime, je déployais tout mon zèle pour donner de la publicité à ses écrits, et je réussis souvent. A peine m'en remercia-t-il une fois, et voici pourquoi : malgré mon estime pour ses connaissances et pour ses découvertes, je ne partageais
(1) Ce Lycée de Londres devait être quelque chose d'analogue aux Musées qu'avaient fondés à Paris Court de Gébelin, La Blancherie, etc... Le prospectus de Brissot est du 17 janvier 1784 ; mais il était déjà à Londres depuis plusieurs mois.
Toutes les pages qui vont suivre sur Marat sont nécessairement antérieures au 13 juillet 1793, jour où il fut assassiné. J'ai d ailleurs peine à croire que Brissot les ait écrites à l'Abbaye. Il faut présumer qu'il les aura rédigées, à tête reposée, dans une des années antérieures, sauf à les retoucher dans sa prison.
(2) Je reporte cette lettre à la Correspondance.
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pas entièrement l'admiration dont il s'honorait lui-même, et, doutant quelquefois de la vérité de ses propositions, je me permettais de retrancher ses exagérations, surtout dans les éloges ; il ne me savait point gré de cette modestie que je croyais devoir avoir pour lui.
Plein du désir de le voir prospérer, je ne cessais de lui amener de nouvelles connaissances pour être témoins de ses expériences. Je ne sais par quelle fatalité on sortait toujours de chez lui content de ses tours de force et peu content de lui-même. Il s'exprimait difficilement, ses idées étaient confuses, et sa susceptibilité, qu'il était facile d'éveiller par la moindre objection, par le moindre indice de mépris et d'indifférence, cette susceptibilité, enflammant aussitôt ses esprits, le portait à la violence, brouillait toutes ses idées, et lui en faisait perdre le fil. Je vis un jour un effet frappant de cette irascibilité. Volta (1), si célèbre par ses expériences sur l'électricité, avait été curieux de voir celles qu'annonçait Marat pour renverser la théorie de Franklin. A peine ce dernier en eut-il répété quelquesunes et entendu une ou deux observations, que, se doutant de l'incrédulité de Volta, il l'accabla d'injures au lieu de répondre à ses objections.
Il s'était aperçu cependant de sa difficulté à parler et à se modérer dans la discussion. Il cherchait un homme de lettres qui eût le talent de la parole, et qui pût développer pour lui sa théorie. Après les développements, il aurait paru dans son temple, comme le dieu, pour recevoir l'encens des simples mortels. Il me fit plusieurs fois la proposition d'être son suppléant, son grand prêtre ; je lui objectai ma timidité, mon ignorance en physique ; il me promit de m'initier, en peu de temps, dans les mystères les plus abstraits de ses découvertes.
(1) Volta vint en effet à Paris en 1782.
Je persistai constamment dans mes refus, parce que je ne voulais être le proxénète de personne, parce que je ne m'étais jamais senti un très grand attrait pour la physique, parce que je ne me croyais pas assez de prestesse dans le poignet pour bien faire les expériences, parce qu'enfin mon sens intérieur m'éloignait plutôt qu'il ne me rapprochait de Marat. La curiosité, le désir d'apprendre, de connaître me l'avaient fait rechercher ; l'envie de lui être utile, parce qu'il me paraissait opprimé, m'avait fait entretenir sa connaissance ; mais j'avoue qu'il ne m'avait jamais inspiré aucun de ces sentiments qui font les délices de l'amitié. C'est par ce sentiment d'humanité que je lui procurai quelquefois la vente de ses livres et de ses boîtes d'expériences.
L'ardeur qu'il mettait à recueillir le petit profit de ses ouvrages me faisait juger qu'il était dans la détresse, quoiqu'il eût assez de fierté pour ne pas me l'avouer.
Eh bien ! ce service que je cherchais si gratuitement à lui rendre lui a fourni la matière des injures les plus infâmes qu'il m'a prodiguées depuis dans un de ses numéros. Loin de lui retenir le prix de ses ouvrages, j'aurais alors partagé avec Marat mon argent, si j'en eusse été bien pourvu.
J'ai dans tous les temps rendu justice à Marat, et je la lui rendrai encore, quoique je lui doive une partie des persécutions que j'éprouve aujourd'hui. Il était infatigable dans le travail, habile dans l'art de faire des expériences. J'entendis un jour Franklin lui rendre cet hommage. Ses expériences sur la lumière l'avaient enchanté. Je n'en dirai pas de même de celles du feu ou de l'électricité. Marat crut avoir fait des découvertes qui détruisaient le système de Franklin ; mais ce dernier ne fut point dupe de son charlatanisme.
L'académicien Leroi (1), nommé commissaire pour exa-
(1) J.-B. Leroy, membre de l'Académie des Sciences (1751), garde du cabinet de physique du Roi, avait été un des quatre commis-
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miner ses découvertes sur la lumière, convint lui-même que celles sur le prisme étaient ingénieuses, et que Marat avait une adresse admirable pour les faire. Son rapport lui était à certains égards avantageux, mais quelques académiciens le forcèrent de le supprimer.
Marat était acharné à vouloir obtenir un éloge de l'Académie des Sciences, et cet acharnement lui suggéra l'idée d'une ruse qui lui coûta un travail immense. Il entreprit de donner une nouvelle traduction des Principes d'optique de Newton. C'était la meilleure manière de les détruire, car je ne doute pas qu'il ne les eût altérés. Il voulait faire, approuver cette traduction par l'Académie. En la signant il aurait éveillé les soupçons et fait examiner l'ouvrage sévèrement. Pour éviter ces difficultés, il proposa à plusieurs de ses amis de lui prêter leur nom. Il réussit auprès du grammairien Beauzée, homme faible et doux, qui ne se méfia pas de la manœuvre de Marat (1). A ce nom, les commissaires de l'Académie ne balancèrent pas à donner, sans lire, une approbation et des éloges au livre de leur ennemi. Je ne sais quel fruit il en a retiré. Cette traduction est ignorée, quoique superbement imprimée (2). Marat me fit présent d'un exemplaire sur papier vélin, dans le commencement de la Révolution.
A cette époque, Marat était pauvre et vivait misérablement, et quoique, depuis mon retour de l'Amérique, je l'aie peu vu chez lui, je ne crois pas qu'il ait changé de prin-
saires désignés par l'Académie, en 1779, pour examiner le mémoire de Marat (Bougeait, p. 38 et 40).
(1) Beauzée, membre de l'Académie Française depuis 1772, était secrétaire-interprète du comte d'Artois (Alm. roy. de 1784, p. 504). De là ses relations avec Marat, médecin des gardes-^ u-corps du prince (Cf. Bougeart, p. 49).
(2) Optique de Newton, traduction nouvelle, faite par M... sur la deuxième édition originale,... dédiée au Roi par M. Beauzée, éditeur de cet ouvrage, l'un des quarante de V Académie française. Paris, 2 vol. in-8°, 1787.
cipes. On l'a accusé de vénalité, de corruption. Je n'ai cessé de le dire, il était au-dessus de la corruption. Marat n'avait qu'une seule passion, celle de dominer dans la carrière qu'il parcourait. L'ambition de la gloire était sa maladie, il n'avait point celle de l'argent. D'un tempérament bilieux, d'un caractère atrabilaire, il était opiniâtre dans ses sentiments et constant dans sa marche. On peut juger de son opiniâtreté par ce trait : avec la plus grande difficulté à parler, il s'est cependant montré à toutes les tribunes. Il oubliait tout pour ne voir que son objet.
Le désir d'arriver à son but lui faisait employer toutes sortes de moyens, mensonges, calomnies. Il fut en tout comédien. Il défendit le peuple comme il avait défendu la vérité en physique, non pour être utile au peuple, Marat le méprisait, mais pour parvenir à ses fins. La flagornerie envers la multitude était le meilleur moyen, il l'employa. Si la tyrannie lui eût été plus facile, il l'eût préférée. Mais il fallait être tribun avant d'être tyran.
Tous ses mouvements étaient d'un saltimbanque. Il semblait voir un polichinelle dont on tirait tantôt la tête et tantôt les bras. Tout était coupé, décousu, dans ses discours comme dans ses gestes. C'est que rien ne sortait de son âme, tout partait de sa tête, tout était artificiel.
Marat n'aimait personne, ne croyait point à la vertu; il n'aimait que lui-même. Jamais il n'a loué aucun écrivain. Il semblait que tous les talents, tout le génie, fussent concentrés en lui. Il se croyait très sérieusement seul capable de gouverner la France, et il en a fait la confidence à quelques amis. Obligé de marcher à la suite des Robespierre et des Danton et de soutenir le parti qui le protégeait, il avait le plus profond mépris pour ses chefs.
J'ai dit qu'il était audacieux, et cependant il n'était pas brave ; il n'avait ni le courage d'un spadassin, ni celui d'un philosophe. Quoiqu'il ait voulu se battre un jour avec
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le physicien Charles (1), parce qu'il n'avait pas témoigné assez de respect pour ses expériences, quoiqu'il ait menacé un jour la Convention de se biûler la cervelle au pied de la tribune avec un pistolet qui n'était pas chargé, quoique enfin il parlât toujours de sang et qu'il défiât toute la terre, jamais ses fanfaronnades ne m'en ont imposé. Je l'avais vu de trop près, il était violent, mais peu courageux. Sous le despotisme il craignait les bastilles ; il a encore craint les prisons depuis le règne de la liberté. Je citerai deux traits qui feront à cet égard connaître son caractère. Marat avait en 1780 concouru pour le prix fondé par la Société Economique de Berne, sur la question de la réforme des lois criminelles. Cette Société différait chaque année à prononcer son jugement. En 1782 j'annonçai ma Bibliothèque des lois criminelles, en dix volumes. Marat me pria d'y insérer le Mémoire qu'il avait adressé à la Société. Ce discours contenait des hardiesses qui devaient mécontenter le gouvernement. Je demandai à Marat s'il voulait que son nom parût : « Non pas, me dit-il, la Bastille est là, et je ne me soucie pas d'y aller. » Il m'en laissa donc courir la chance à moi, dont le nom était à la tête de cette collection.
Je le rencontrai un jour aux Tuileries, en 1786 ou 1787. Il y avait longtemps que je l'avais vu. Nous parlâmes de ses travaux. Je lui demandai pourquoi il s'opiniâtrait à suivre la physique, tandis qu'il avait contre lui toutes les Académies et tous les physiciens ; je l'exhortai à consacrer ses travaux à la politique. Il est temps, lui disais-je, de songer à renverser le despotisme ; réunissez vos travaux aux miens, à ceux des gens de bien qui ont juré sa perte, cette entreprise vous couvrira de gloire. Marat me répondit
(1) J.-A.-C. Charles, physicien (1746-1823), bien connu par son ascension en aérostat de 1783, membre de l'Académie des Sciences, le mari de l'Elvire de Lamartine.
qu'il aimait mieux continuer paisiblement ses expériences parce que la physique ne menait point à la Bastille, et il me fit très bien entendre que le peuple français n'était ni assez mûr, ni assez courageux pour soutenir une révolution.
Quand la Bastille fut renversée, Marat cessa de la craindre, et quitta sa tanière ; il prétendit même, deux ou trois mois après cette époque, avoir tous les honneurs de cet événement glorieux ; et, fabriquant je ne sais quelle histoire d'un colonel de dragons qu'il avait arrêté sur le Pont- Neuf, il me pressa de l'imprimer dans le Patriote Français. Il s'y donnait à lui-même des éloges si extravagants, que je ne pus me résoudre à cette complaisance. J'effaçai les éloges, j'imprimai le fait ; ainsi modifié, il était encore assez invraisemblable (1). Mais personne n'en ayant été témoin, Marat pensait que personne ne pouvait le contredire.
Dans ce récit, d'où j'avais retranché des comparaisons, telles que celles d'Horatius Coclès « arrêtant, comme Marat, toute une armée sur un pont » ; et ailleurs « le front audacieux de Marat faisait pâlir les hussards et les dragons, comme son génie, pour la physique, avait fait autrefois pâlir l'Académie » ; il restait, certes, encore beaucoup d'honneur à Marat.
Je voulais bien que ma complaisance servît à le faire valoir; mais je ne voulais pas qu'elle rendît ni lui ni moi ridicules. Jamais Marat ne put me pardonner la pudeur de mes retranchements.
Désespérant de trouver des journalistes adulateurs, il entreprit lui-même un journal. Je l'annonçai avec éloge, pour lui attirer des souscripteurs (2). En lui rendant ce
(1) C'est dans le numéro du Patriote du 7 septembre 1789 que parut l'article retouché par Brissot. Mais Marat le trouva sans doute insuffisant, car quelques semaines après il raconta longuement, et à sa façon, l'incident dont il se faisait le héros (NoS 18 et 36 de l'Ami du Peuple).
(2) Patriote français du 18 septembre 1789 : « 11 paraît un nouveau
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service que je n'ai refusé à aucun de mes confrères, je croyais être utile au public ; Dieu ! quelle était mon erreur ! Quelle fut ma surprise en lisant quelques-uns de ses numéros ! Comment un écrivain qui se respectait pouvait -il se dégrader par un ton aussi vil, aussi scandaleux, aussi atroce? Je l'avoue, je croyais Marat médiocre écrivain, logicien inconséquent, incrédule en morale, ambitieux et ennemi de tous les talents ; mais je ne croyais pas qu'il violât tous les principes, toutes les lois, au point de calomnier les hommes les plus vertueux, de prêcher le massacre et le pillage. Je m'arrête ici, et je finis par cette réflexion :• quelque mal que m'ait fait Marat, je le lui pardonne ; mais je ne lui pardonnerai jamais d'avoir corrompu la morale du peuple, de lui avoir inspiré le goût du sang. Sans morale et sans humanité, il n'y a pas de république.
Jamais, et malgré toutes les provocations de Marat, je n'ai voulu échapper un mot des circonstances que je viens de raconter ; les discussions personnelles m'ont toujours déplu : elles ne me semblaient que trop propres à servir les desseins des ennemis de la Révolution.
J'ai cru devoir m'étendre ici sur cet homme qui a joué un rôle extraordinaire, parce qu'on apprend mieux à le connaître dans la partie de sa vie qui a précédé la Révolution que dans celle qui a suivi. Depuis 1789 il a été constamment sur les tréteaux ; auparavant on le voit chez lui et plus au naturel.
Le portrait que je viens de faire de Marat ne ressemble point du tout à celui qu'il a récemment tracé de lui-
journal, le Publiciste parisien [c'était le sous-titre de Y Ami du Peuple]. L'auteur est M. Marat..., autant distingué par ses écrits patriotiques que par ses découvertes en physique... » Suivent des éloges, avec des réserves sur la violence avec laquelle Marat attaquait l'Assemblée nationale.
MÉMOIRES DE BRISSOT. — T. I. li
même (1). C'est que dans ce portrait léché, caressé avec soin, Marat ne s'est point montré tel qu'il était, mais tel qu'il voulait paraître. On voit qu'il s'y est peint en miniature et tout en rose. C'est la première fois depuis 1789 que Y Ami du peuple n'a pas trempé ses pinceaux dans le sang. On s'étonne encore après l'avoir lu. L'homme des massacres de septembre et des trois cent mille têtes, parlant de sa morale, de son humanité, de son indignation à l'aspect d'une cruauté : c'est à faire frémir ! On dirait un tigre affublé d'une peau de mouton.
A l'époque où je fis la connaissance de Marat, on me fit une proposition qui me tenta. Il existait alors des hommes qui, sans avoir de talent, faisaient commerce du talent des autres, qui bâtissaient de grandes entreprises, publiant de brillants prospectus, prenant l'argent des souscripteurs, et ne fournissant aucun ouvrage. Une de ces sociétés de spéculateurs annonça une nouvelle traduction de Milton. On me croyait savant dans l'anglais, on me proposa cette traduction, et je consentis à la faire. Je fournis deux chants, et je ne reçus rien. Cependant je voyais des bureaux bien montés, des registres, des quittances de souscriptions etc. ; mais tout cet appareil n'était que pur charlatanisme : l'entreprise resta là, je ne sais ce que devint l'argent.
J'avais également offert à Marat de s'unir à moi pour la traduction de Milton ; car, malgré les monts d'or qui pleuvaient sur lui, je croyais le servir en lui faisant partager le produit de l'ouvrage dont j'étais chargé. Marat ne s'en occupa point, du moins il ne m'en a jamais rien montré ; mais quand je lui annonçai le triste résultat de mon travail,
(1) Dans le n° 98 de son Journal de la République française (janvier 1793). M. de Montrol Ta donné en note, ce que je crois inutile.
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en l'engageant à arrêter le sien, il eut l'air vivement piqué. Il regrettait beaucoup son temps et ses espérances perdues ; enfin, il ne craignit pas de me témoigner du mécontentement d'un accident dont je souffrais seul, au lieu de me savoir gré de l'intention qui m'avait fait aller au-devant de lui pour cet objet.
Telle fut toujours la conduite de Marat à mon égard. Mon chapitre du Préjugé académique (1) l'avait enchanté. J'y défendais ses talents, et je critiquais un de ses rivaux. Voilà comme il aurait toujours fallu me conduire pour lui plaire ; c'est à quoi je ne pouvais me soumettre. Je voulais bien le louer, mais je voulais aussi payer aux autres mon tribut d'éloges quand il était mérité. Marat eût préféré, je crois, qu'on gardât le silence sur son compte, plutôt que d'en parler sans l'élever au-dessus de tous les savants, de tous les philosophes de son temps. Croirait-on qu'il était indigné d'une page de ma Théorie des lois criminelles, consacrée à l'éloge de Voltaire, de cette page dans laquelle je disais : « C'est à toi, sublime Voltaire, toi qui soufflant sur ton siècle le feu de ton génie, l'as créé, l'as vivifié; c'est à toi que l'univers doit le jour pur qui l'éclairé ! A ta voix la vérité a repris son flambeau, la raison son essor ; l'essaim nombreux des préjugés a disparu, le fanatisme sanguinaire a caché sa tête en lançant son poison contre lui. Ami de l'humanité, père des malheureux, tu déployas ta mâle éloquence, tu prodiguas tes trésors pour soulager leurs maux, et pour extirper ces atrocités raisonnées qui souillent nos tribunaux criminels. Si l'admiration t'a érigé des statues, la reconnaissance t'a dressé des autels dans tous les cœurs. Chéri pendant ta vie, regretté après ta mort, admiré partout et dans tous les
(1) Pages 333-340 du livre De la Vérité. Ce n'est autre chose que ce dialogue entre le géomètre (Laplace) et le sceptique (Brissot), dont j'ai déjà parlé.
temps, tu fus moins qu'un dieu sans doute, mais tu fus plus qu'un homme. » Croirait-on, dis-je, que Marat me reprocha un jour de n'avoir pas supprimé cette page, qui lui semblait une offense à notre amitié, parce que Voltaire l'avait jadis offensé lui-même en attaquant lâchement et platement un de ses ouvrages.
Cet ouvrage était, comme je l'ai dit, le livre intitulé : De l'Homme, ou des principes ou des lois de V influence de Vâme sur le corps, et du corps sur Vâme(\). Il n'y avait point de lâcheté à Voltaire de défendre Helvétius alors opprimé, et on ne trouvera peut-être plat dans son article que les citations qu'il empruntait au livre de Marat pour le critiquer. Par exemple, lorsque Marat dit que la pensée fait vivre l'homme dans le passé, le présent et l'avenir, l'élève au-dessus des objets sensibles, le transporte dans les champs immenses de l'imagination, étend pour ainsi dire à ses yeux les bornes de l'univers, lui découvre de nouveaux mondes, et le fait jouir du néant même, Voltaire répond à ce galimatias en le félicitant de jouir du néant: « C'est un grand empire, ajoute-t-il, régnez-y, mais insultez un peu moins ceux qui sont quelque chose. » Marat venait de traiter les Locke, les Malebranche, les Condillac « d'hommes orgueilleusement ignorants, d'esprits bornés, fermés à l'évidence pour ne rien voir au-dessus de leur capacité ». Voltaire remarque qu'on pouvait établir un système contraire au leur sans les injurier, parce que des injures ne sont des raisons ni en physique, ni en métaphysique.
Après avoir prouvé que l'homme a une âmeet unevolonté, Marat parle d'observations curieuses sur nos sensations et nos sentiments ; ces observations curieuses sont le spectacle d'une tempête, de la mer en fureur, du ciel en feu, du mugissement des eaux et des vents déchaînés; puis c'est le tableau
(1) Voir plus haut, p. 198.
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d'une belle campagne que le soleil éclaire de ses derniers rayons à la fin d'une journée sereine. Rien dans tout cela ne paraît à Voltaire neuf et bien placé. A ces observations curieuses, Marat en joint d'autres sur la vraie force d'âme ; il refuse cette force « à ce bouillant Achille, à ce furieux Alexandre, à cet austère Caton », oubliant qu'il a vanté plus haut l'intrépidité de ces héros. Voltaire se borne à faire observer « que si monsieur le docteur en médecine se contredit ainsi dans ses consultations, il ne sera pas souvent appelé par ses confrères ». Je vois bien dans tout cela du persiflage, et une malignité à faire ressortir les défauts .de l'ouvrage qu'il attaque, mais je n'y trouve ni platitude ni lâcheté. Peut-être, au reste, la sévérité de Voltaire avaitelle été provoquée autant par son amitié pour Helvétius que par sa haine contre Rousseau. Marat terminait son livre par une magnifique invocation à l'auteur d'Emile. « Prête-moi ta plume, disait-il, prête-moi ton talent enchanteur, prête-moi tes accents sublimes». Voltaire ajoutait : «avec lesquels tu as enseigné àtousles princes qu'ils doivent épouser la fille du bourreau si elle leur convient, et que l'honneur joint à la prudence est d'assassiner son ennemi, au lieu de se battre avec lui comme un sot ». Heureusement pour l'honneur de Voltaire qu'il avait terminé sa carrière avant la Révolution ; Marat l'eût fait passer pour un aristocrate et un modéré. Il est vrai que Voltaire n'aimait ni les égorgeurs ni les bourreaux.
J'avais failli me faire un ennemi mortel de Laplace en imprimant notre conversation. Mon panégyrique d'un homme doué de quelques talents, et que je trouvais injuste de traiter d'imbécile, m'avait fait passer aux yeux du géomètre pour une tête exaltée, et qui n'entendait rien à la logique et aux sciences. Nous fûmes quelques années sans nous parler ; Mentelle opéra enfin notre réconciliation ; Laplace me donna depuis des marques de son estime ;
son opinion sur mon compte avait changé, je lui laissai celle qu'il s'était formée sur Marat, auquel il ne pardonnait pas son mépris pour Newton. Marat, de son côté, ne lui pardonnait pas son mépris pour lui-même.
C'était principalement contre les hommes qui suivaient la même carrière que Marat nourrissait une haineprofonde. Cependant il faisait secrètement tous ses efforts pour s'en rapprocher, et je m'efforçais alors de lui donner toutes mes connaissances, de répandre sa réputation et comme médecin et comme physicien. C'est une connaissance dont plusieurs de mes amis n'ont pas dû, par la suite, me savoir beaucoup de gré. Ainsi je lui amenai Chambon, Villar, l'abbé Miolan (1), Letourneur, traducteur de Shakespeare, que j'avais rencontré chez Mercier (2), et Mercier lui-même, qui depuis se cachait en le voyant (3). Je me rappelle que Mercier, qui avait suivi ses ordonnances, me disait un jour qu'il s'en trouvait bien, mais qu'il se serait encore trouvé mieux de s'en passer ; et depuis, il ne lui en a pas redemandé.
Marat voulait aussi que je le misse en rapport avec Fourcroy, auquel il se trouvait trop supérieur en mérite pour le craindre ou l'envier. Fourcroy avait pourtant déjà commencé sa belle réputation, malgré les petitesses et les jalousies de l'Académie (4) de médecine, qui avait failli l'arrêter dans ses travaux en lui refusant des titres qu'il fut forcé d'acheter (5). Ses cours attiraient la foule. Autant
(1) L'abbé Miolan, physicien, connu surtout par un essai malheureux d'aérostat. Voir plus loin, t. II, p. 4.
(2) Mercier (1740-1814), plus tard conventionnel, venait de donner, en 1781, la première édition de son Tableau de Paris.
(3) On peut ajouter Ch. de Pougens à cette liste. Voir à la Correspondance.
(4) Lisez : de la Faculté.
(5) Un legs d'un docteur Diest permettait à la Faculté de Médecine de recevoir gratuitement tous les deux ans, après concours, un jeune médecin. Fourcroy, en 1778, fut reçu le premier, mais la Faculté ^ refusa de le faire bénéficier du legs. Ce n'est qu'en 1780 que, grâce
à la bourse de quelques amis, il put payer son grade de docteur (Biogr.
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Marat éprouvait de difficulté à s'exprimer, autant il mettait d'hésitation, d'incohérence et d'âpreté dans ses leçons, autant Fourcroy y déployait de netteté, d'élégance, de facilité. Son organe était pur, agréable comme son langage ; il mettait la science à la portée de tout le monde, et les gens les moins instruits et les moins disposés à s'instruire trouvaient encore du plaisir à l'entendre.
Je me rappelai la comédie de Marat chez le physicien Charles (1), homme honorable qui a participé à l'honneur de la découverte des ballons de Montgolfier en construisant l'aérostat dont on se servit pour les fameuses expériences de ces ballons, et qui, par ordre du dernier roi, vit graver son nom à côté de celui des frères Montgolfier dans la médaille consacrée à la mémoire de leur invention. Je me gardai bien, je l'avoue, de proposer à Fourcroy de se lier avec un savant aussi terrible et aussi chatouilleux que Marat, et qui menaçait ses contradicteurs de les tuer. Malgré sa haine contre les fermiers-généraux et les académiciens, il voulait aussi que je le conduisisse chez Lavoisier. Je le refusai nettement, lui disant que je connaissais à peine ce chimiste illustre, qu'il était l'ami de Mentelle et non le mien, et que Mentelle même n'était pas assez lié avec lui pour lui présenter un étranger. Marat ne me crut point. Je lui disais pourtant la vérité. Je n'avais alors jamais vu Lavoisier ; j'estimais ses ouvrages et son ardeur pour les sciences ; mais je n'étais point assez savant pour aller aux réunions qui se tenaient chez lui, où l'on ne voyait que des savants distingués, et il n'entrait pas dans mon caractère de me présenter comme homme du monde dans son salon. Puisque je n'avais point de relations d'amitié avec Lavoisier, Marat en conclut que je devais me montrer son ennemi,
univ. et Biogr. Rabbe). C'est presque aussitôt après qu'il ouvrit son cours public de chimie.
(1) Voir plus haut, p. 205.
et il me fit passer un article contre lui (1), dans lequel il prétendait que l'académicien s'était injustement approprié des découvertes faites par Cavendish. Je n'avais point les ouvrages de Lavoisier sous les yeux, et ne pouvais apprécier l'accusation ; mais je voulus que Lavoisier lui-même en fût le juge. Il démontra l'injustice de cette accusation en prouvant qu'il avait toujours cité ceux auxquels il avait emprunté quelque chose. On n'avait pas toujours eu la même attention à son égard, disait-il à ce sujet à Mentelle, auquel il racontait qu'on avait donné comme neuves, en 1779, des expériences et des théories qu'il avait communiquées à l'Académie des Sciences dès 1777. Ces communications étaient relatives à la découverte de la décomposition de l'eau, et on ne pouvait les lui contester, car Lavoisier avait pris la précaution de les faire parapher à leur date par le secrétaire. Je ne sais si le fait est connu.
Lavoisier, auquel je croyais avoir ainsi donné des preuves de mon estime et de ma déférence comme chimiste, m'a depuis regardé comme un de ses ennemis. Il est vrai que je ne faisais aucun cas de ses connaissances administratives et financières, ou plutôt que je le considérais comme appartenant à une classe naturellement opposée à l'intérêt public. Je n'applaudis point à sa nomination de député-suppléant à l'Assemblée nationale, et encore moins à celle d'administrateur de la trésorerie (2). Lavoisier, fermier-général et président de cette caisse d'escompte dont les chefs ont longtemps cherché à s'emparer des finances de l'Etat, et qui, dans l'intérêt de leurs billets, avaient tous écrit contre les assignats, me semblait aussi déplacé pour régir le trésor national que pour voter librement contre les ministres auxquels il était subordonné. J'attaquai sa nomination,
(1) Probablement pour le Lycée de Londres, alors en projet.
(2) Voir sur toute cette affaire le Patriote français des 9 avril 1791 et jours suivants.
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et bien plus vivement encore celles de Devaines, de Rouillé et d'Huber qu'on lui avait associés. Je n'épargnai que Dutremblay, honnête et laborieux maître des comptes, esprit net et exercé, et Condorcet, à qui je fis mes condoléances de se trouver en compagnie d'un imbécile incapable d'idées (1), d'un Suisse, banqueroutier à Londres, agioteur à Paris (2), et d'un ancien commis (3), distributeur de lettres de cachet contre ceux qui avaient attaqué ses déprédations, ami de Turgot qu'il avait perdu, et ennemi de la Révolution qu'il voulait perdre.
Il y avait dans la réunion des six commissaires du trésor un plan qui ne devait pas échapper aux esprits les moins prévenus. Delessart (4), obligé de se dessaisir d'une partie de sa puissance, n'avait voulu la confier qu'à des gens sur les opinions et les intérêts desquels il pouvait compter. Les combats que je livrai contre cette mesure ne firent qu'éveiller l'attention. Buzot, à qui j'avais communiqué mes idées, les soumit à l'Assemblée nationale (5). Chacun voulut se justifier et prouver à la fois qu'il était habile patriote et désintéressé. Huber fut confondu par Clavière ; le choix de cet homme était indigne et maladroit, et il enpêchalt que les autres passassent inaperçus. Devaines vint chez moi plaider sa cause, il m'envoya un petit écrit qu'il avait publié en faveur du Tiers-Etat, et où les bons prin-
(1) Rouillé de l'Etang.
(2) Le banquier Huber.
(3) J. de Vaines avait été, aux Finances, un collaborateur de Turgot, puis de Necker. Il mourut conseiller d'Etat en 1803.
(4) Valdec de Lessart (1742-1792), successivement contrôleur général des Finances (décembre 1790), ministre de l'Intérieur, des Affaires étrangères, de la Guerre ; mis en accusation par l'Assemblée le 10 mars 1792, massacré à Versailles le 9 septembre suivant.
(5) C'est dans la séance du 10 avril 1791 que Buzot, nommé ici pour la première fois, attaqua la nomination d'Huber, en s'appuyant sur les renseignements de Clavière. Huber donna sa démission le 5 mai, en envoyant une lettre de j ustification (voir Moniteur du 8 mai).
216 MÉMOIRES DE RHISSOT
cipes étaient soutenus (1). Devaines, qui pouvait se vanter d'avoir la femme la plus aristocrate et la plus spirituelle en aristocratie qui ait existé, ne voulait point paraître ennemi de la Révolution ; sa femme seule l'avait en horreur, et elle s'était déjà retirée en Suisse, dans la crainte de se laisser gagner par les opinions qui dominaient en France (2).
On attribuait à Lavoisier le projet de murailles pour Paris (3), projet exécuté à notre honte, au déshonneur de l'architecte et du bon goût, et au profit seul de certains entrepreneurs qui s'y sont enrichis (4). [Si le fait est vrai, il accusait les lumières et le patriotisme de Lavoisier ; car, sous prétexte que le despotisme régnait, il n'était pas autorisé à fabriquer des menottes, des mentonnières et des geôles pour ses semblables. De plus, - il était fermier-général; était-ce à ce titre qu'il fallait espérer en lui un restaurateur des libertés du peuple et de ses finances ?] Collègue de Lavoisier à la Société des Amis des noirs, j'aurais voulu n'avoir qu'à le louer; je lui trouvais des formes prévenantes, un esprit aimable, et un nom justement célèbre dans les sciences. [Je soutiendrai son système ingénieux sur l'air pur ; j'aime la manière dont il explique tous les phénomènes que Stahl et les Anglais ne peuvent résoudre qu'à l'aide de leur phlogistique imaginaire que Fourcroy détruit avec tant de force. Mais comme il serait très ridicule de mettre à la tête d'une école de chimie un Colbert ou un Davenant (5), il ne semblerait pas moins étrange d'aller chercher un mi-
(1) C'est sans doute sa brochure Des moyens d'assurer le succès et la durée de la Constitution. Paris, 1790.
(2) Voir, sur M. de Vaines, sa femme et son salon, les Mémoires de Garât sur le XVIIIe siècle, t. II, p. 260 et suiv.
(3) C'est en 1784, sous Calonne, qu'on avait commencé, pour mieux assurer la perception des fermes, la construction du mur d'enceinte, avec barrières ; et dès 1787, Dulaure, dans un pamphlet, dénonçait Lavoisier comme l'inspirateur du projet
(4) Les passages entre crochets sont tirés d'un article du Patriote du 11 avril 1791.
(5) Charles Davenant, fils du poète, 1656-1714, économiste anglais.
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nistre des finances au milieu des fourneaux de son laboratoire, à moins que ce chimiste n'eût fait ses preuves en finances. Or, quelles étaient les preuves de Lavoisier ?]
En attaquant vivement les autres, en attaquant même l'honnête et pur Condorcet, je n'avais parlé de Lavoisier qu'avec le ménagement que je voulais montrer pour son caractère personnel. Je vis par une lettre qu'il m'écrivit combien ma franchise lui avait paru dure ; mais nous n'aurions pas été dignes de la liberté si nous avions eu les uns pour les autres une molle indulgence, et si nous avions sacrifié à de petites considérations les grands intérêts du peuple. •
Billet de Lavoisier
» M. Lavoisier a l'honneur d'envoyer à Monsieur Brissot- Warville copie de la lettre qu'il a adressée à M. Delessart, en réponse à celle qui lui annonçait sa nomination à la place de commissaire de l'administration du trésor public: il espère qu'il voudra bien la faire insérer dans le Patriote français.
» M. Lavoisier désirerait bien d'être mieux connu de M. Brissot-Warville, il lui aurait épargné des qualifications qu'il était bien éloigné de mériter. Il espère que, dans tous les les temps et dans quelques circonstances qu'il se trouve, sa conduite prouvera toujours que personne n'est plus attaché que lui aux principes de la Révolution (1). »
Ce fut aussi au commencement de ma liaison avec Marat
(1) Brissot refusa d'insérer la lettre de Lavoisier à Delessart, en donnant comme raison qu'elle avait déjà paru dans d'autres journaux. Elle se trouve en effet au Moniteur du 9 avril 1791. Je ne la donne pas non plus, pour la même raison. Il suffira de dire que Lavoisier acceptait d'être un des dix commissaires de la trésorerie, mais à la condition de n'avoir pas de traitement.
que je publiai ma Théorie des lois criminelles (1), dont j'ai déjà parlé, et qui avait précédé d'une année la publication de mon Traité de la Vérité. Je dois dire quelques mots de cet ouvrage (2). [La multiplicité des abus qui souillent le code pénal de toutes les nations de l'Europe avait engagé un ami de l'humanité à proposer un prix pour celui qui donnerait le moyen de les réformer. La Société Economique de Berne avait été choisie pour juge. Elle détailla dans un programme les vues sous lesquelles ce sujet important devait être considéré. Voltaire voulut concourir à l'exécution d'un si noble projet ; il ajouta non seulement une somme d'argent au prix proposé, mais, quoique sur le bord de la tombe, il ne recula point devant la composition d'un ouvrage sur cette partie de la législation.
Ses vices m'avaient depuis longtemps frappé ; je les étudiais alors plus particulièrement ; j'en cherchai le remède. Jamais on n'avait envisagé la législation pénale sous un aspect philosophique, c'était cependant l'unique voie pour réussir; j'osai donc appliquer la philosophie à la jurisprudence, et après avoir épuisé presque tous les codes, observé toutes les constitutions, je dessinai un plan de code pénal propre à tous les climats et même à tous les gouvernements ; j'en avais désespéré au premier coup d'œil.
Mon plan était tracé lorsque Voltaire arriva à Paris, et, comme je l'ai raconté, il voulut bien accueillir l'introduction que je lui avais adressée. Ce suffrage était flatteur, il m'encouragea : j'envoyai mon plan à la Société de Berne ; mais comme cette Société, pour donner plus de temps aux concurrents, remettait d'année en année la distribution du prix, je fis imprimer mon ouvrage sans attendre sa décision.
(2) Tout le passage entre crochets est tiré littéralement de la préface de la Théorie des lois criminelles. Je le maintiens néanmoins, vu son peu de longueur, et pour ne pas interrompre la suite des idées.
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Le moment était favorable, tout semblait annoncer une révolution prochaine dans la législation de l'Europe entière ; les philosophes en marquaient les abus, les princes semblaient chercher le moyen de les détruire]. Non seulement Frédéric, mais le despote humain de la Suède (1) avait annoncé, dans la diète de 1778, le projet de corriger les lois criminelles et d'en modérer les rigueurs. Le grand duc de Toscane avait déjà simplifié la vieille procédure de ses états et réuni les juridictions au grand tribunal de Florence. On s'occupait en Pologne de la confection d'un nouveau code dont la rédaction était confiée à M. Zamoiski, grand chancelier de la couronne. Enfin le souverain de l'Espagne même avait donné de pareilles instructions à M. Campomanès (2), et l'avait chargé de dresser un plan dont un avocat américain devait coordonner les détails. Ce code rédigé avec soin promettait d'être clair, court et uniforme, et il eût été plaisant que le Mançanarez offrît à l'Europe un pareil exemple.
Ce fut au milieu de cette fermentation générale que je crus devoir lancer ma Théorie ; j'avouerai que, dans cette théorie, il est une foule d'idées qui ne doivent paraître qu'effleurées, mais il y a loin du temps où j'écrivais au temps où nous vivons ; alors il eût peut-être été dangereux de présenter ces idées dans toute leur force. La matière était trop neuve, trop hardie ; les yeux doivent être accoutumés par degrés à la lumière pour n'être pas éblouis ; vouloir détruire à la fois tous les préjugés reçus, c'est nuire à l'établissement de la vérité. Ce n'est pas du soir au lendemain qu'on a conçu l'idée de renverser la Bastille, il a fallu un siècle pour s'y préparer... (3).
(1) Gustave III.
(2) Le comte de Campomanès (1723-1802), économiste, historien, ministre sous Charles III et Charles IV.
(3) Suivent trente lignes tirées de la Préface dont je viens de parler. Je les supprime.
Si d'un côté il m'eût été facile de réduire à une ligne mon article sur les corvées, conseiller de les abolir, de l'autre j'aurais pu m'étendre davantage sur la contrebande et le despotisme illimité de la finance, et surtout sur l'infâme trafic des nègres ; mais tous ces développements devaient trouver place dans une Histoire universelle de la législation criminelle que j'avais projetée et annoncée, car j'entrevoyais dès lorsque l'instant où l'on pourrait tout dire ne tarderait pas à arriver. Cette révolution n'était pas difficile à pressentir. Il ne fallait qu'examiner la marche de l'esprit humain. Les despotes les plus absolus étaient commandés par la raison universelle. Ils dirigeaient leurs efforts vers l'amélioration des lois, et s'attachaient enfin à prévenir les crimes plutôt qu'à les punir.
L'un des plus forcenés antagonistes de la constitution anglaise que j'aie vus est ce d'Albon dont j'ai déià parlé et qui avait laissé mourir de chagrin Court de Gébelin (1) Il a même imprimé contre elle, sous forme de discours, une longue déclamation en phrases arrondies, en termes ampoulés (2) H peignait sous de fausses couleurs, il exagérait à plaisir les abus de cette constitution ; et pour se montrer conséquent, il leur préférait le monarchisme illimité. La question entre les enthousiastes et les frondeurs du gouvernement anglais n'est pas de savoir s'il renferme des abus, tout le monde en convient ; mais si ces abus sont moindres ou plus grands que dans un état monarchique : voilà le vrai point de la difficulté. Un gouvernement sans abus est, en politique, la pierre philosophais Le meilleur du monde est celui où il y a le moins de désordre, et l'on conviendra alors
(1) Voir plus haut, p 56.
(2) Discours sur quelques gouvernements de l'Europe, 1779 — TW
compte (1782, t VIII, p. 289, — 1783, t. I, p 130). « Il a le mérite disait le journaliste, d'avoir prédit la révolution actuelle de rimé-'
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qu'on s'est bien inutilement battu les flancs pour enfoncer une porte ouverte. Les déclamations contre la corruption des membres de la chambre basse, contre les impôts excessifs et la dette nationale, sont choses connues et rebattues : il fallait laisser à Grosley, Coyer, Linguet et consorts le plaisir de les répéter (1). Mais à l'époque où l'on s'acharnait le plus contre le gouvernement des Anglais, chez quel peuple la liberté, la propriété étaient-elles plus respectées, les privilèges plus restreints, les impôts plus également répartis ? Quel peuple avait encore déployé plus d'héroïsme patriotique et plus d'énergie dans le danger ? Et qu'on, n'aille pas attribuer à la législation de ce pays les discordes civiles qui l'ont déchiré : les guerres de la Rose-Blanche et de la Rose-Rouge ne furent pas un effet de la liberté populaire, mais bien du despotisme des chefs qui se disputaient l'honneur de s'entr'égorger et d'inonder de sang leur malheureuse patrie. Alors la liberté se débattait encore sous le couteau de la tyrannie ; elle parvint enfin à la désarmer. Malgré d'Albon, qui a écrit que la constitution anglaise est un monstre, malgré six ou sept autres qui l'ont calomniée sans la connaître, malgré Linguet qui l'attaquait en haine de Montesquieu, malgré ses concessions au pouvoir, son esprit aristocratique, et toutes les imperfections que je suis le premier à reconnaître, la constitution anglaise fut, jusqu'à nous, le chef-d'œuvre des constitutions populaires. A défaut de liberté politique, les Anglais jouissaient du moins de la liberté civile, la plus essentielle au bonheur des individus, et leurs lois criminelles étaient les plus douces, les plus humaines qui régissaient les nations civilisées.
(1) Grosley, le savant polygraphe champenois (1718-1785), avait publié Londres, 1770, 3 vol. in-12. — L'abbé Coyer, dont Brissot a déjà parlé (p. 75), est Fauteur de Nouvelles observations sur l' Angleterre, 1779.
Les imperfections de ma Théorie des lois sont nombreuses, je le sais, mais pouvait-il en être autrement dans un début, sur une matière neuve, épineuse, et qui, à l'exception de quelques points tracés avec succès par Beccaria et Servan, n'avait point encore été envisagée dans son ensemble et sous un aspect philosophique? Trop jeune encore et trop pressé de publier mes idées, je cédai à l'impatience de débuter par un grand ouvrage et de me signaler en frappant à mon tour la tyrannie politique qui m'avait toujours révolté. J'avais dès lors juré de consacrer toute ma vie à sa destruction. La tyrannie religieuse succombait sous les coups des Voltaire, des Rousseau, des Diderot ; je voulais attaquer la tyrannie politique et briser l'idole des gouvernements qui, sous le nom de monarchie, pratiquaient le despotisme. Déjà, comme je l'ai dit, les tyrans les plus rusés, inquiétés du mouvement des esprits, de toutes parts en révolte, le détournaient sur les parties de la politique où l'on pouvait réformer les plus grands abus sans ébranler leur autorité. Je voulus suivre leur désir, l'outrepasser ensuite ; mais une précipitation que je croyais utile, une prudence qui était nécessaire m'empêchèrent sans doute de donner à mon plan toute la réflexion, la sagesse et les développements dont il était susceptible.
Ma Théorie, accueillie par les étrangers, fut louée par quelques journalistes, et déchirée par d'autres. Lacretelle (1), dont le jugement ne peut pas être suspect, est un des écrivains qui l'ont le mieux appréciée. Voyez sa Dissertation sur les auteurs qui ont traité de la réforme des lois
(1) Lacretelle aîné (1781-1824), avocat, journaliste, député de Paris à la Législative.
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criminelles (1) : « La Théorie des lois criminelles, dit-il, est le plus considérable de ces ouvrages. L'auteur était peut-être trop jeune lorsqu'il l'a écrite. On n'y aperçoit pas un esprit assez sage, mais des connaissances étendues, l'ambition d'arriver aux grands principes ; beaucoup de sagacité et d'énergie annoncent un écrivain qui n'a besoin que de reprendre son ouvrage dans la maturité de son âge et de son talent pour le rendre digne du sujet. »
Cette Théorie me valut quelque chose de plus précieux que des éloges de littérateurs : ce fut l'estime et l'amitié des plus zélés défenseurs de l'humanité. L'énergie que j'y avais développée me fit pardonner à leurs yeux tous les défauts de mon plan. Ils accueillirent, encouragèrent ces premiers travaux, et témoignèrent à leur auteur une flatteuse indulgence. Parmi eux, je citerai Delisle de Sales qui, sans me connaître, me fit présent de son Histoire philosophique de la Grèce, en douze volumes, avec atlas (2) ; je citerai Servan (3), et le président Dupaty (4), l'un des hommes qui m'ont témoigné le plus d'attachement, et à la mémoire duquel j'ai voué le plus de reconnaissance. Ecrivain spirituel, jurisconsulte éclairé, courageux magistrat, c'est aussi l'un des hommes dont la France doit le plus s'honorer.
On aurait pu en dire autant de Servan si son courage eût égalé son esprit et ses lumières ; peut-être aussi est-il juste d'ajouter que ses talents oratoires l'avaient placé dans un
(1) Réflexions sur la réforme de la justice criminelle, 1784.
(2) J.-B. Isoard, dit Delisle de Sales (1743-1816) ; son Histoire générale et particulière de la Grèce, 12 vol., parue en 1781, n'est qu'une partie de sa grande Histoire des hommes, en 52 vol.
(3) A. J. Michel Servan (1737-1801), ancien avocat général au Parlement de Grenoble, bien connu par ses nombreux écrits sur la réforme de la justice ; frère aîné du général Servan.
(4) Dupaty (1746-1788), avocat général, puis président à mortier au Parlement de Bordeaux, s'est fait un nom, lui aussi, par ses luttes, ses plaidoyers et ses discours pour la réforme de la justice.
rang plus élevé parmi les hommes célèbres de notre temps. Retiré du barreau où, dès l'âge de vingt ans, il s'était fait un nom illustre, Servan s'occupait comme moi et comme Dupaty de la législation criminelle. Ses félicitations sur la naissance de mon enfant, qui, disait-il, avait étouffé celui qu'il allaitait depuis dix-huit mois, étaient empreintes de cette amabilité à la fois spirituelle, douce et familière que j'ai toujours trouvée en lui, et qui était bien faite pour me captiver. Il me semblait aimer l'auteur plus encore qu'il n'estimait l'ouvrage, et il n'a point démenti pour moi cette amitié. Ses idées sur la législation étaient beaucoup moins indulgentes que les miennes ; et le grand défaut qu'il me reprochait était de donner à des tigres une législation pour des moutons. Je prétendais que ces tigres quitteraient peu à peu griffes et dents : Je le veux croire, me répondait-il, mais pendant la métamorphose, que de crimes, que de cruautés ! Allez surtout, ajoutait-il, allez persuader à nos maîtres de l'indulgence pour les crimes de lèse-majesté! Jamais M. Josse ne permettra qu'on cesse de pendre ceux qui volent les orfèvres. Servan croyait alors que MM. Josse, qui avaient toujours fait les lois pour leur bon plaisir, ne cesseraient jamais de les faire pour leur plus grande commodité.
Dupaty était à cette époque comme relégué à Bordeaux, où l'on cherchait à lui faire expier son ancien dévouement pour La Chalotais et son zèle toujours actif pour les opprimés. On lui avait annoncé le projet de mon ouvrage, et il semblait vivement désirer connaître mon plan et mes idées ; je m'empressai de les lui communiquer ; quoique suivant la même carrière, il me témoigna un plaisir extrême en apprenant que l'humanité allait me devoir, disait-il, un ouvrage qu'elle attendait depuis tant de siècles. Nous ne marchions pas à la vérité précisément dans la même route ; mon projet était beaucoup plus étendu que le sien. J'avais tracé
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une théorie des lois criminelles propre à tous les temps et à tous les gouvernements, et lui se bornait à en tracer une qui fût propre seulement à un ordre social bien constitué. Mon ouvrage était infiniment plus utile à ses yeux, j'avais inventé une pompe qui devait épuiser l'eau dans toutes sortes de vaisseaux. La sienne ne pouvait le faire que dans un vaisseau en bon état.
L'histoire philosophique de la législation criminelle de tous les peuples entrait cependant aussi dans le plan de Dupaty, mais les orages au milieu desquels il vivait, les tracasseries dont il était tourmenté ne lui permettaient pas de l'achever. Alors il assistait régulièrement aux séances de la Tournelle, quoique d'étranges délibérations le privassent de la voix délibérative dans les jugements qui s'y rendaient, et il écrivait tous les soirs ce qui s'y était passé d'intéressant sous ses yeux ; c'est ainsi, comme il me le disait, qu'il étudiait l'anatomie sur les corps vivants, tandis que la plupart, et surtout les philosophes, n'ont pu l'étudier que sur les cadavres.
Aussitôt que mon ouvrage parut, je le lui envoyai ; les encouragements pleins de bienveillance que j'en avais reçus m'avaient vivement touché. Il y avait loin de cette bienveillance affectueuse et de ces encouragements généreux et dégagés de toute jalousie secrète des Servan et des Dupaty, à la froideur, à l'égoïsme que m'avaient témoignés certains littérateurs dont j'ai parlé. Dupaty fit plus ; après les encouragements, il ne m'épargna point les conseils, les observations, les critiques ; une longue lettre, pleine de réflexions dont je reconnus la justesse, dissipa quelques-unes des illusions que je m'étais formées ; elle m'ôta de mon amour-propre d'auteur, et me fit dès lors sentir que je ne devais considérer mon ouvrage que pour ce qu'il valait, et n'en parler qu'avec modestie. N'est-ce pas un bienfait que je lui dus ? car qu'y a-t-il de plus ridi-
cule qu'un auteur aveuglé par un sentiment exalté de luimême ? Même avec du talent, il semble toujours joindre l'orgueil à la médiocrité. Pour moi je ne sais si je reviendrai jamais sur ce premier ouvrage ; mais à coup sûr, je lui ferais subir de grands changements, et n'en laisserais peut-être subsister que le sentiment qui le dicta (1).
En fréquentant les spéculateurs, je gagnai la maladie des spéculations. Les études qu'avait nécessitées ma Théorie des lois criminelles m'avaient fait connaître une foule de bons écrits, de mémoires et de dissertations, qui étaient peu connus, parce qu'il était difficile de les trouver. J'imaginai que je rendrais un véritable service à l'humanité et à la philosophie, si j'en faisais une collection et si je la publiais : tel fut le premier motif qui produisit la Bibliothèque philosophique des lois criminelles, en 10 volumes, commencée à Paris, finie à Londres, imprimée à Neufchâtel, introduite par contrebande en France (2).
Cette collection devait avoir l'avantage réel de réunir toutes les dissertations et les discours épars et publiés en différentes langues, et de procurer par cette réunion une bibliothèque complète également intéressante pour tous les pays. Le véritable objet, celui que je ne pouvais montrer ouvertement, était de répandre les principes de la liberté
1(1) Ici se trouve, dans l'édition de Montrol, une longue et belle lettre de Dupaty à Brissot, du 3 juillet 1781. Je la transporte à la wm Correspondance.
(2) « C'était un usage commun d'envoyer de Neufchâtel à travers le Jura, et de faire entrer en France par contrebande, des livres prohibés. » (A. Stem, La vie de Mirabeau, 1, 186. Cf. plus loin, p. 285). L'administration française autorisait elle-même la chose. C'est ainsi que les Lettres d'Italie, de Roland, en 1780, purent paraître à la condition de porter la rubrique d'Amsterdam et d'être expédiées " de Dieppe, où on les avait imprimées, à Neufchâtel, pour en revenir avec cette provenance apparente !
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qui guidaient les Anglais et les Américains, en insérant dans cette collection plusieurs pièces qui n'avaient part qu'à la grande réforme politique. L'idée, je crois, était utile et philosophique, et Servan m'écrivait à cette occasion : « Vous avez réalisé l'un de mes vœux les plus anciens, la réunion de tous les ouvrages qui ont traité de la réforme des lois criminelles. Crions, monsieur, crions tout un siècle ; peut-être à la fin un roi dira : Je crois qu'ils me parlent ! peut-être il réformera ! »
Servan avait raison, excepté sur un point. C'est le peuple qui a entendu et qui a réformé.
Je dois l'avouer, cette collection, quoique renfermant d'excellents ouvrages, ne fut pas travaillée avec le soin qu'elle méritait. Les notes et la préface sont faites avec trop de légèreté, et il y a souvent du remplissage. Le IXe et le Xe volume offrent quelques bons articles ; on y voit partout un homme moins occupé de faire réformer les lois criminelles que de détruire le despotisme, et c'est peut-être là son principal mérite.
J'avais espéré que cette collection me produirait une somme assez considérable, et je fus dupe de mes calculs, comme je l'avais été dans mes précédentes entreprises. Un libraire m'avait acheté mille livres ma Théorie des lois criminelles ; il m'acheta pareillement ma Bibliothèque en dix volumes ; mais les frais d'impression absorbèrent les deux tiers, et l'autre ne me fut pas payé. J'ai toujours montré trop d'insouciance sur mes intérêts pour n'avoir pas été facilement trompé par les libraires. Il faut observer d'ailleurs que mes écrits, étant imprimés et vendus en contrebande, ne pouvaient être annoncés dans les journaux, ce qui nuisait à leur publicité, à leur vente, et par conséquent au profit de l'auteur.
Dans les divers intervalles de cette publication, je rem-
portai deux prix à l'Académie de Châlons-sur-Marne (1), l'un sur la question de savoir : S'il était dû des indemnités par la société à un accusé dont V innocence avait été reconnue ; l'autre sur le moyen de déterminer : Quelles pourraient être en France les lois pénales les moins sévères, et cependant les plus efficaces, pour contenir et réprimer le crime par des châtiments prompts et exemplaires, en ménageant l'honneur et la liberté des citoyens (2).
On devait trouver des rapprochements et des différences entre ma Théorie et mon Mémoire couronné sur cette dernière question. L'une est en effet, si j'ose m'exprimer ainsi, une mappemonde, l'autre n'est qu'un plan topographique.
D'un autre côté, il est une partie de ces deux écrits entièrement semblable, elle devait l'être : c'est celle qui roule sur les moyens de prévenir les crimes.
Quant aux peines qui doivent leur être infligées, quoique celles que je propose pour la France soient dictées par l'esprit de la législation universelle, cependant cette partie diffère dans ma Théorie et dans mon Mémoire.
Cette différence ne surprendra point, si l'on veut observer que, dans le code général, je ne considère les lois que comme les géomètres considèrent le point et la ligne, que comme les mathématiciens se servent des abstractions. Dans le code particulier, j'ai dû modifier l'esprit général des lois, le plier à nos mœurs, à nos positions, soit physiques, soit politiques, à la religion dominante.
Dans le premier cas, j'ai dû m'élever avec force contre certains abus : je ne nommais aucun état ; dans le second, ces abus n'ont été que montrés ; plus fortement indiqués,
(1) Une Société littéraire existant à Ghâlons depuis 1750 environ avait été érigée, par lettres-patentes du Roi, du 18 mars 1775, en « Académie des Sciences, Arts et Belles-Lettres ». (Alm. royaux).
(2) Voir la Bibliographie.
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on aurait malicieusement interprété mes tableaux, j'aurais offensé sans guérir.
Dans mon Mémoire sur la question de savoir s'il était dû des indemnités à un accusé dont l'innocence avait été reconnue, je soutenais dès lors que tout mal irréparable fait à un individu par la société est un véritable crime ; un crime plus énorme que ceux qu'elle-même punit par la roue ou par le bûcher, puisque souvent ceux-ci peuvent se réparer, et que celui commis par la société est irréparable. C'était, ainsi que je le disais, et comme me le répétait Dupaty, l'argument le plus fort contre la peine de mort. Si cette abolition eût été alors adoptée, que d'atrocités judiciaires elle nous eût épargnées et nous épargnerait encore aujourd'hui !
Ce dernier ouvrage, écrit avec chaleur, fixa l'attention des journalistes, obtint des éloges, et m'attira des censures amères. Un des rédacteurs du- Mercure s'attacha à le déchirer avec une virulence qui m'étonna. Je crus la satire de Lacretelle, écrivain à peu près de mon âge et qui courait la même carrière ; il s'en défendit, et me communiqua, au sujet de mon Mémoire, des réflexions et des avis que quelqu'un de moins modeste, et d'un esprit plus susceptible, aurait pu trouver fort étranges. Je ne les considérai que comme les marques d'intérêt d'un émule qui était bien aise de se donner des titres à ma reconnaissance et à mon amitié. Il me disait, par exemple, de faire de sérieuses réflexions sur les principes qui dirigeaient ma manière d'écrire et de philosopher, ce qui pouvait être juste ; il me disait que j'avais trop de conna ssances, de méditations, de talent naturel, pour ne pas porter plus de discussion dans mes idées, pour ne pas renoncer à un certain engouement philosophique qui fausse toute philosophie, et pour ne pas écrire dans un style vrai. C'était me dire que ma philosophie et mon style étaient faux, et en cela il pouvait
encore avoir raison. Je ne trouvais point que Lacretelle fût bien jeune d'âge et de réputation pour me donner de pareils conseils avant de savoir comment j'étais disposé à les recevoir ou à en profiter ; mais je trouvais qu'il était bien tranchant, bien journaliste hors de son journal, en me reprochant d'avoir trop adopté deux écrivains nés, l'un avec beaucoup d'esprit, l'autre avec un beau talent, mais qui étaient parvenus, l'un à perdre son talent en renonçant au goût, l'autre à déraisonner jusqu'au dégoût et au scandale. Certes Lacretelle a eu beau faire, tout ce que je connais de lui ne vaut pas un des beaux plaidoyers de Servan ; et s'il n'eût pas été rédacteur du Mercure, il n'aurait peut-être pas non plus jugé si sévèrement Linguet. Au reste, je pris pour ce qu'elles valaient les observations de Lacretelle. J'y aperçus l'envie secrète et louable d'excuser la diatribe de son collaborateur du Mercure, et j'y aperçus aussi à mon égard un sentiment de bienveillance dont je lui sus gré.
La satire était de Garât (1), et j'aurais dû le reconnaître à son style précieux, obscur, entortillé. Peut-être me gardait-il rancune d'avoir osé combattre, cependant avec respect, un passage de son Eloge de L'Hôpital (2) dans lequel il avance que les Ordonnances de 1667 et de 1670 sont les deux plus beaux ornements du siècle de Louis XIV. Je ne conçois pas comment on pouvait préconiser de pareilles lois au siècle où nous vivons. Garât les comparait sans doute aux lois imparfaites qui les avaient précédées ; car s'il eût voulu mesurer l'intervalle immense qu'il y a de l'Ordonnance de 1670 à un code criminel simple et universel dans son plan, droit dans ses dispositions, intelligible dans ses
(1) D.-J. Garât (1749-1833), publiciste, constituant, ministre de la Justice en 1792, de l'Intérieur en 1793, membre de l'Institut, sénateur, etc..
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expressions ; s'il eût considéré qu'il n'y a dans cette ordonnance ni ordre ni régularité, qu'on n'y fixe ni la valeur des preuves judiciaires ni la forme des pièces, il eût rangé ce protocole de procédure criminelle dans la classe des productions ordinaires du Palais, dont le sceau de l'autorité pouvait seul le tirer. Au reste, toutes les Ordonnances rendues sous ce règne portent le caractère de l'imperfection où étaient alors les connaissances humaines. Ainsi l'Ordonnance de 1669 sur les eaux et forêts décèle l'imperfection de la physique et des sciences naturelles, lorsqu'elle autorise à couper les taillis dès l'âge de dix ans ; lorsqu'elle, ordonne, pour marquer un arbre, de le blesser à coups de hache et de marteau, et lorsqu'elle défend d'arracher de vieux arbres qui ne peuvent repousser.
Avoir émis une opinion contraire à celle de Garât n'avait rien de satirique, et rien qui devait me mériter sa colère. Mais Garât vivait avec des académiciens, il aspirait au fauteuil, et ne pouvait excuser en moi la sévérité avec laquelle j'avais traité les hommes qui s'érigeaient en tyrans de la littérature à Paris. Il voulut les venger ; sa vengeance me parut cruelle, j'en fus peut-être alors affecté plus qu'il ne fallait, mais je l'oubliai bientôt comme tant d'autres dont j'ai été l'objet, et je ne me la rappelle aujourd'hui que parce qu'elle fut peut-être la source de ma liaison avec son auteur, ainsi qu'avec Lacretelle.
Garât peut attester que je lui pardonnai facilement ce qu'il y avait d'injuste à mes yeux dans sa critique. Je pourrais raconter quels ont été alors nos rapports et nos relations réciproques. Je l'ai compté au nombre de mes amis. Je l'ai loué dans plusieurs de mes ouvrages, et, comme écrivain, je suis prêt à le faire encore, mais comme politique sa conduite dans la Révolution m'a révolté, désespéré. Il avait une âme d'homme, un esprit de philosophe ; il n'en a rien su tirer. Il n'a montré que l'âme d'un lâche,
et l'art d'un sophiste pour justifier d'affreux anarchistes qui le faisaient trembler.
Quand je songe au bien qu'il pouvait faire, au mal qu'il pouvait empêcher, quand je songe à quel prix il a cru devoir sacrifier son honneur et celui de la liberté, je ne sais si, parmi les grands coupables que j'ai dénoncés, comme je l'ai dénoncé lui-même, aux approches du 31 mai (1), il en est un qui mérite plus de reproches ; car s'il n'a pas commis de crimes par ses mains, il a fait plus : sa bouche les a justifiés. Pour justifier moi-même la vérité de mes reproches, je n'aurais besoin que de les répéter (2)
A ces fautes, que je lui reproche, j'en pourrais ajouter d'autres. Le jour même où je l'accusais, comme tout le ministère, avec une énergie dont l'histoire me tiendra compte ; le jour où, pour réponse, Danton me dénonçait de la tribune aux poignards des assassins (3), Garât méritait de nouveaux éloges de la faction impie qui perdait la République, et il multipliait ainsi ses titres au déshonneur. Garât, auquel la loi ordonnait d'arrêter les écrits incendiaires, justifiait, en face de la Convention, l'homme qui demandait publiquement le sang des membres delà Convention ; il faisait un crime à Rabaut, à Fonfrède, à Mollevaut (4), d'avoir osé mettre en jugement un Hébert qui venait de prédire dans son dégoûtant langage que la dernière heure des plus vertueux patriotes était venue, et que leur sang allait enfin couler ! Oui, il défendait le sale
(1) Dans sa brochure du 22 mai 1793, J.-B. Brissot à ses commettants.
(2) Ici, M. de Montrol avait intercalé six pages, tirées mot à mot delà brochure que j e viens de citer. Si éloquente que soit cette courageuse protestation contre le rôle néfaste de Garât au ministère de I" Intérieur en 1793, je ne puis que la supprimer.
(3) C'est dans la séance du 27 mai que, après un long discours de Garât, Danton attaqua Brissot.
(4) Rabaut-Saint-Etienne, Boyer-Fonfrède, Mollevaut étaient membres de la Commission des Douze, qui avait fait arrêter Hébert.
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et affreux père Duchesne contre la commission des Douze ! il le défendait ! Et avant qu'on ne l'eût légalement acquitté, il demandait qu'on relâchât cette louve enragée ; il invoquait pour elle les droits de la liberté ! Indéfinissable sophiste, il affectait de confondre un droit légitime et sacré avec le droit de tout détruire, de tout désorganiser ; il fournissait des armes aux incendiaires et aux bourreaux, en parlant toujours de principes et d'humanité ! Mais j'aurai occasion de juger ailleurs sa conduite, et de la mettre en regard de sa morale et de ses principes.
C'est la dernière fois que j'ai entendu Garât à la Convenr tion et, comme je ne le crois ni cruel ni méchant, j'avoue que je l'ai pris en pitié. Homme étrange et faible, républicain de cour et d'académie, il n'oserait couper le cou d'un poulet, et trouverait mille arguments en faveur d'un Marat faisant tomber ses trois cent mille têtes (1).
Le garde des sceaux d'alors, Miromesnil, n'avait vu qu'avec effroi une Académie de province proposer des prix sur des abus qui tenaient d'aussi près au despotisme, et couronner des discours aussi propres à tirer les esprits de leur léthargie. Le Parlement, ou plutôt la Cour, partagea son indignation ; il se fit une conjuration contre la pauvre Académie de Châlons-sur-Marne. Il lui fut donné ordre de ne plus imprimer, ni couronner, sans une censure préalable. Cette défense la força d'être circonspecte pour le nouveau prix qu'elle venait de proposer sur La meilleure éducation. J'avais encore concouru ; Vergennes empêcha que le prix ne fût distribué.
Ces ouvrages me mirent en rapport avec deux membres
(1) Ici Brissot, s'arrêtant dans son éloquente digression sur Garât, va revenir à son récit, c'est-à-dire à 1780.
de cette Académie. L'un était l'abbé Delacourt (1), homme d'esprit et de goût, qui m'avait voué de l'attachement ; l'autre était Sabathier (2), estimable auteur d'un Recueil de dissertations sur divers sujets de l'histoire de France (3), et d'un Essai historique et critique sur l'origine et la puissance temporelle des papes (4) ; ouvrage qui lui mérita un prix de l'Académie de Berlin, et le fit nommer membre correspondant de cette Académie, Le bon Delacourt crut devoir faire pour moi à Châlons ce qu'on avait fait pour son confrère à Berlin, et il m'apprit un beau jour, sans que je m'y attendisse, que son Académie m'avait élu au nombre de ses associés. Plus tard il m'engagea à faire un voyage, et j'y consentis : mais sur les lieux, je vis combien était faible et médiocre cette Académie dont on n'avait à louer que les bonnes intentions. L'on pouvait prononcer le même jugement sur les autres Académies de province. Le despotisme étouffait toutes les idées généreuses ; une lettre du ministre les faisait trembler, je n'en conçus que plus d'horreur pour un gouvernement qui abâtardissait ainsi les esprits (5).
Tels étaient les ouvrages dont je m'occupais dans le cours des années 1780, 1781 et 1782. Je me délassais de mes travaux dans quelques réunions, ou dans des concerts qui avaient lieu fréquemment chez mon ami Mentelle ; cependant je dois l'avouer, malgré les talents de son épouse,
(1) Jean-Baptiste-Charles Delacourt (1738-1826), chanoine de la cathédrale, conseiller-clerc au présidial, membre, puis président de l'Académie de Châlons, juge de paix sous la Révolution, juge au Tribunal civil de 1807 à 1824, fut, comme on le voit, un des hommes les plus utiles et les plus honorés de son temps. (Renseignements fournis par M. Henri Jadart, bibliothécaire de Reims).
(2) François Sabbathier (1735-1807), secrétaire perpétuel de l'Académie de Châlons-sur-Marne ; voir Quérard sur ses nombreux ouvrages.
(5) Voir, à la Correspondance, une lettre de Brissot à Roland du 27 juin 1787, développant les mêmes idées.
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de Clementi (1) et d'autre célèbres clavecinistes, j'éprouvais à la fin un dégoût singulier de musique. Je ne trouvais de plaisir constamment agréable à mon âme que dans mes méditations philosophiques, ou dans mes entretiens avec Félicité, dont la conversation valait un livre de philosophie, et dont j'aurais dû mieux suivre l'exemple et les conseils. Parmi les amateurs de musique qui fréquentaient la maison de Mentelle, je dois distinguer un homme qui eut une influence bien funeste sur le reste de ma vie : il s'appelait Desforges d'Hurecourt (2). Quelle était son origine, je l'ai toujours ignoré ; il avait le plus grand soin d'envelopper sa vie passée du plus grand mystère.
Depuis que mon malheureux procès avec lui (3) m'a forcé de faire des recherches sur son histoire, j'ai appris que, sorti d'une famille peu fortunée, il avait donné des leçons de clavecin dans la province, y avait amassé quelque argent, et que sa fortune, bien ménagée, le mettait à même de vivre à Paris avec l'air de l'aisance, dans les plus brillantes sociétés. On sait qu'alors les artistes comme les littérateurs étaient partout recherchés. Le talent mettait tous les hommes de niveau ; il était à lui-même son père, son créateur, et on ne lui demandait pas sa qualité. Jouant le sentiment avec quelque adresse, parlant d'éducation et de philosophie, affichant la plus grande vénération pour Rousseau, Desforges eut un titre de plus pour être accueilli dans une société où se trouvaient des femmes sensibles et des amis de la philosophie ; il en devint bientôt un des familiers. Félicité ne fut jamais dupe de son jeu ; je ne crus pas longtemps à sa philosophie; mais je ne me défiais ni de sa méchanceté et de sa noirceur, ni de son avidité
(1) L'italien Muzio Clementi (1752-1832), ami d'Haydn et de Mozart, pianiste célèbre et compositeur alors renommé.
(2) Je ne connais ce personnage que par ce que Brissot nous en dit.
(3) Voir plus loin, chapitre xn.
pour gagner de l'argent par toutes sortes de voies. Il spéculait alors secrètement sur le crédit de ses amis et des femmes qu'il voyait ; il spéculait sur la succession si fameuse et si romanesque de Thierry (1) ; il spéculait sur un commerce clandestin avec les îles. J'ignorais toutes ses intrigues secrètes, et j'avais la faiblesse de croire à toutes les protestations de désintéressement que me faisait Desforges : il voulait, disait-il, s'attacher à moi, me consacrer sa fortune, seconder mes travaux philosophiques. Je le remerciai d'abord sèchement ; à son approche j'avais senti au dedans de moi quelque chose qui m'éloignait de lui ; mais malheureusement je n'écoutais jamais cette voix intérieure, qui pourtant ne m'a presque jamais trompé.
Un autre individu que je rencontrai dans cette société, et auquel je m'attachai avec toute la force de mon cœur, fut Perreau (2), auteur de Mizrim, et de quelques autres romans politiques. Physionomie douce et ouverte, langage séduisant, aménité dans la conversation, âme sensible et tendre, raison éclairée, Perreau avait toutes les qualités qui peuvent procurer de véritables amis. Il contait avec un charme extrême. Je me souviens qu'un jour, ou plutôt une nuit, dans le beau château de Roissy (3), il nous raconta à Mentelle et à moi avec un tel intérêt ses amours malheureux pour une religieuse, que des larmes coulèrent de nos yeux et que nous éprouvâmes le plus sensible
(1) Histoire romanesque en effet. Un négociant français de nom de Jean Thierry serait mort à Venise, intestat, laissant une fortune qui, en 1776, se serait élevée déjà à 25 ou 30 millions. Dès 1781, le gouvernement français s'était occupé de la faire adjuger aux héritiers légitimes, au nombre de près de deux mille. En 1796, l'affaire n'avait pas encore reçu de solution {Moniteur, V,221; XXVII, 598, etc .. Cf. Décret du 26 juillet 1793).
(2) J.-A. Perreau (1749-1813), littérateur, plus tard membre du Tribunat et inspecteur général des Ecoles de droit. Son roman de Mizrim est de 1782.
(3) Roissy (Seine-et-Oise), près de Gonesse. Le château avait appartenu à Law.
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déplaisir en arrivant à la fin de son histoire. Perreau était le gouverneur des enfants du comte [de] Caraman, et, quoique cette profession n'eût pas altéré sa sensibilité, elle avait peut-être empêché sa raison de s'élever à ces hauteurs en politique d'où l'on pouvait découvrir la source des abus sociaux. Elève du fameux Quesnay et de Mirabeau Y Ami des hommes (1), il croyait à la possibilité de former de bons rois, et par eux de gouverner sagement de vastes états. Il ne voulait que des réformes partielles : c'était le but de tous ses écrits ; ils ont contribué à la Révolution. Il y a été presque entièrement ignoré, quoiqu'il eût pu être utile. Mais ses habitudes et ses principes l'attachaient à la secte des modérés (2). Ce fut pour eux qu'il écrivait des articles dans Y Ami des patriotes (3). Je le lui reprochai un jour: « Comment, lui disais-je, vous que je crois philosophe, vous que je crois pur, avez -vous pu contribuer à un journal aussi infâme, élevé par une cour corrompue pour détruire le véritable patriotisme ? — Je veux, me répondit-il, purifier ce journal, et le rendre utile, en prévenant les maux que nous prépare l'anarchie. » Il voyait bien notre mal ; seulement, avec tous les autres modérés, il confondait sous le nom d'anarchistes des hommes qui voulaient l'ordre, mais qui le voulaient à côté de la liberté et de l'égalité.
Renverser cette royauté que Perreau croyait si nécessaire à la France était dès ce temps le but de tous mes écrits, de tous mes projets. Je haïssais profondément les rois ; je ne pouvais en entendre parler de sang-froid. La vue de Versailles me donnait le frisson (4), et je n'allai
(1) Le père du grand orateur.
(2) En 1791, il publia pendant six mois un journal intitulé « Le vrai citoyen ». (Tourneux, 10.658).
(3) L'Ami du Patriote (novembre 1790 -août 1792), fondé par Duquesnoy, continué par Regnaud de Saint-Jean-d'Angély. C'est avec celui-ci que Perreau collabora (Tourneux, 10593).
(4) Cf. Mém. de Mme Roland, II, 103.
qu'une fois au château. C'était avec la plus grande répugnance ; mais j'obéissais à la femme que j'aimais, et la mauvaise humeur qu'elle me trouva ce jour-là, et que j'attribuai à une autre cause, fut l'effet de ce spectacle royal.
Je formai, pour abattre le despotisme, un projet qui me paraissait infaillible. Il fallait, pour préparer une insurrection générale contre les gouvernements absolus, éclairer sans cesse les esprits, non pas par des ouvrages bien raisonnés et volumineux, car le peuple ne les lit pas, mais par de petits écrits, tels que ceux répandus par Voltaire pour détruire la superstition religieuse ; mais par un journal qui répandrait de tous côtés la lumière. Comment exécuter ce projet?
J'avais remarqué que, si les livres philosophiques étaient le meilleur véhicule des révolutions politiques, de grands obstacles s'opposaient à son efficacité. La crainte des bastilles arrêtait le génie, la crainte de la police arrêtait les imprimeurs ; les libraires seuls bravaient les prohibitions. La difficulté n'était donc pas dans la vente, mais à trouver des auteurs et des imprimeurs ; or, en plaçant les uns et autres en pays étranger, loin des atteintes de la tyrannie, on remédiait à ce double obstacle ; car ensuite la cupidité des contrebandiers répondait du succès de l'introduction.
Plein de cette idée, j'imaginai que le projet de répandre en France les grands principes politiques s'effectuerait aisément, si des amis intrépides et éclairés de la liberté pouvaient s'unir, se communiquer leurs idées et composer leurs ouvrages dans un lieu d'où on les ferait imprimer et circuler par toute la terre.
Je ne voyais qu'un seul gouvernement où cet établissement pût se faire avec sûreté, c'était l'Angleterre. Le seul cabinet de St-James n'obéissait pas aux impulsions du
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ministère français (1). Dans tout autre pays, même en Hollande, même en Suisse, il eût aisément obtenu l'expulsion de ses auteurs, et peut-être même eût-il eu le crédit de se les faire livrer.
Afin d'inonder plus sûrement l'Europe, et surtout la France, de tous ces écrits, et de mettre en défaut les alguazils de l'inquisition française, je pensais qu'il fallait réimprimer en Suisse, en Allemagne, en Hollande, les écrits politiques qui d'abord auraient été imprimés à Londres, ville où la liberté individuelle était portée au plus haut degré. La Suisse, l'Allemagne et la Hollande, voilà les con-" trées où l'impression, le papier et la main-d'œuvre étaient le moins coûteux, et d'où l'on pouvait plus aisément les introduire et les répandre en France.
Annoncer ouvertement ce projet, c'était le faire échouer ; il fallait lui donner une enveloppe pour tromper le cabinet de Versailles, et cette enveloppe était bien naturelle.
J'imaginai d'exécuter à Londres une partie de l'établissement pour les sciences et les arts créé par Lablancherie à Paris (2). Je devais y former un Lycée, un Muséum, où se réuniraient à certains jours de la semaine les savants, les philosophes de tout l'univers, et où seraient rassemblées toutes les productions des arts ; je songeai aussi à un journal consacré à propager les résultats de ces rendez-vous scientifiques, et qui servirait de passe-port aux vérités philosophiques et politiques qu'il fallait inoculer dans tous les esprits français.
Tel était le projet favori que je nourrissais depuis quelque temps dans mon âme. Lablancherie n'y voyait qu'une copie du sien, et j'étais bien aise que sa vue ne s'étendît pas
(1) D'autant plus que l'Angleterre était encore en guerre avec la France. Le traité de paix de Versailles ne fut signé que le 3 septembre
(2) Voir plus haut, p. 191.
au-delà. Mais j'avais besoin de coopérateurs pour les écrits, et de secours pour leur circulation, et il fallait mettre quelque discrétion en les cherchant.
Un ami des lettres plutôt qu'un homme de lettres, qui fréquentait alors la société Mentelle, s'offrait à moi pour ce double objet. C'était un Toulousain appelé Villar (1), d'une figure agréable, et d'une taille avantageuse. Il n'avait pas la vivacité de son pays, mais bien toutes les minauderies d'un homme qui se croyait adoré des belles, et qui s'imaginait encore que ce n'était qu'une stricte justice. Ses mouvements langoureux, ses airs, ses prétentions, m'auraient éloigné de lui, si l'intimité qui paraissait exister entre lui et les académiciens les plus célèbres ne m'en avait pas rapproché. Il m'a paru depuis qu'il la devait à ses complaisances pour d'Alembert qui dominait alors dans la littérature, et dont la cour nombreuse se recrutait sans cesse de nouveaux adorateurs. Villar n'avait jamais écrit une ligne, mais il jugeait hardiment de tout et se faisait croire en citant à tout propos d'Alembert et quelques autres oracles de cette sorte. Je l'avoue, je fus dupe pendant quelque temps de son jargon. Je ne voyais pas que Villar vivait de ses complaisances et de ce trafic d'opinions.
Il me présenta chez Elie [de] Beaumont (2), avocat qui, grâce aux éloges de Voltaire, jouissait d'une réputation bien supérieure à son mérite. Elie [de] Beaumont, me disait Villar, avait été enchanté de mon projet. Il haïssait le despotisme, il voulait contribuer à le renverser et de sa plume et de sa fortune. Il ne devait pas être seul dans cette honorable entreprise. Une société d'hommes célèbres obligée de garder le secret, mais dont il répondait, promettait les
(1) Voir plus haut, p. 122.
(2) Elie de Beaumont (1732-1786), avocat et jurisconsulte, que son Mémoire pour les Calas (1762) avait mis en relations avec Voltaire et rendu célèbre.
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secours les plus étendus. Il ne fallait pas ménager l'argent.
Tous ces discours me furent exactement répétés par cet avocat que je trouvai superbement logé ; la magnificence de ses appartements, son faste, excitèrent dans mon âme quelques préventions. Pour concourir à mon projet il fallait de la philosophie, l'amour de la liberté et de l'indépendance, et cette philosophie, cet amour, ne se conciliaient pas facilement avec cet appareil de luxe. La philosophie n'est point en dehors, et je n'aime pas à voir répétés partout de superbes portraits des héros de l'antiquité ; la plupart de nos hommes vivants me paraissent trop petits à leurs côtés. La simplicité dans les mœurs est un bien meilleur garant de la philosophie que toutes ces belles images. C'est une observation que j'ai été à portée de répéter chez un homme qui parut grand sur un théâtre éloigné, et qui s'est rapetissé dans notre Révolution. Sa bibliothèque, à laquelle il ne touchait guère, était ornée de l'urne des Gracques, du portrait de Sidney, des bustes de Brutus... Moins de charlatanisme et un peu plus de vérité, et il n'aurait pas éprouvé le triste sort dont il a été la victime (1).
Cependant, sourd à ces avertissements secrets de mon sens intérieur qui auraient dû me mettre en garde, j'avalai à longs traits les éloges qu'Elie de Beaumont donnait à mon plan, ses protestations d'amitié et de secours pécuniaires. Nous rendrons la liberté à la France ! et cette idée enflammait son imagination ; il me proposait ainsi qu'à Villar de nous engager à l'exécution de ce projet par les serments les plus forts, il nous proposait de les sceller de notre sang. Moi, jeune et crédule, je lui disais : Point de serments, point de sang, je vous crois, donnez-moi votre parole, elle suffira. Il me promit tout ; l'argent ne devait point manquer. Si je l'eusse mis à l'épreuve, peut-être au-
(1) Je ne sais à qui Brissot fait allusion ici. Lafayette ?
rais-je vu la fourberie de cet homme, dont un seul trait devait me découvrir la bassesse et la pusillanimité. Il me priait de garder un secret éternel sur lui, sur nos entrevues, parce qu'il risquerait de perdre ses diverses places, et surtout sa charge d'intendant de M. d'Artois (1) ; je ne vis dans cette recommandation, quoiqu'elle me causât quelque peine, qu'une simple précaution ; et puis je n'ai jamais exigé des autres cette indépendance philosophique à
laquelle je m'élevais.
Par l'entremise de d'Alembert et des bureaux de belesprit qu'il fréquentait, Villar se trouvait ainsi en relation avec une foule de personnages de tous les rangs et de tous les pays. Il me promettait monts et merveilles. Tout le monde, disait-il, s'intéressait à mon projet ; c'étaient des comtes russes, des princesses polonaises, des académiciens, des ambassadeurs, tous ses amis intimes et qui devaient partout nous appuyer. D'Alembert avait écrit à Berlin, d'Argental en Toscane, un autre à Vienne, et La Harpe m'avait recommandé particulièrement dans sa correspondance en Russie (2). D'un autre côté, Madame de Genlis en avait parlé au duc de Chartres, et celui-ci, qui partait avec Sillery pour l'Italie, devait nous servir et nous prôner. Enfin, tous les jours Villar avait des audiences des ministres, une fois avec Vergennes, une autre avec Miromesnil, puis avec Lenoir ou Sartines (3), et au besoin il aurait été parler directement au roi ! Que ne pas espérer avec un tel
(1) « Intendant des finances de Mgr le comte d'Artois, M. Elie de Beaumont » (Alm. de Versailles, 1786, p. 204).
(2) La Harpe adressait, de 1774 à 1792, au Grand-Duc de Russie (qui fut Paul Ier), une Correspondance littéraire qui le tenait au courant des choses de Paris. (Elle a été publiée en 1801).
(3) M. de Sartines n'était plus ministre depuis octobre 1780. Ces détails sur les démarches de Villar portent donc sur touteunepériode.
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soutien? Mais quand nous fûmes à la besogne, je m'aperçus bien que, dans le succès de notre entreprise, Villar cherchait autre chose que ce que je voulais qu'on y cherchât. II. en attendait bien plus ses avantages particuliers que le triomphe de la philosophie et le bonheur de l'humanité ; il m'écrivait, m'écrivait sans cesse, me recommandant chaque fois la circonspection, les ménagements pour ses amis et les amis de ses amis. Pour tout au monde, il ne fallait pas le compromettre à leurs yeux, comme aux yeux de l'autorité. Chaque ligne indépendante le faisait trembler, aussi eut-il une fièvre continuelle depuis le premier numéro de notre journal jusqu'au dernier. Lorsque cet homme s'est vu plus tard jeté au sein des orages révolutionnaires, que n'a-t-il pas dû éprouver (1)?
(1) Grégoire, son collègue à la Convention, dit de lui, dans ses Mémoires (II, 37) : « On a prétendu que, si la métempsychose se réalisait, il serait changé en lièvre... » Mais le Villar dont parle ici Brissot est-il bien le conventionnel ? Ne serait-ce pas plutôt un de ses frères ? C'est un point que je n'ai pu élucider. Voir à la Correspondance.