MONSIEUR
» Quoique les occupations dont je suis chargé en ce moment » ne m'aient pas permis delire en détail et à tête reposée l’ou- » Vrage que je vous renvoie, j'en ai assez lu pour voir qu’il » Suppose dans l’auteur beaucoup de savoir et de philosophie; » Sije ne crois pas absolument comme vous au pyrrhonisme » universel, au moins je suis persuadé que nous savons bien » peu de chose.
» J’ai l’honneur d’être avec respect, monsieur, votre très » humble et très obéissant serviteur.
» D’Alembert. »
A Paris, ce 14 octobre 1777.
Je vis bien dans cette nouvelle version quelques expres-
sions changées, et une formule de style épistolaire plus
honnête ; mais il me sembla que le fond restait toujours le même. Ce n’était pas des formes respectueuses que J'étais venu demander à d’Alembert, mais ses encouragements, ses coriseils, pour parvenir à la gloire et gagner quelque fortune ; Je me retirai le cœur navré.
J’ai eu plus d’une occasion de revoir d’Alembert, dont.
Linguet disait si plaisamment dans ses Annales que c'était . un grand géomètre aux yeux des littérateurs, et un grand littérateur aux veux des géomètres ; il m’eût volontiers rappelé à lui, par calcul d’amour-propre, après m'avoir éloigné par peur que je lui fusse importun ou peut-être à charge. Ce n’est pas la faute de Villar (1), qui courtisait dès lors tous les puissants du temps, si j'ai refusé d'aller grossir sa cour. Mais je gardais malgré moi le souvenir du passé ; son égoïsme, sa froideur à mon égard, quand un mot d'intérêt ou d'amitié eût été si sensible à mon cœur, m'avaient désenchanté. Moi, jeune néophyte, étranger aux individus, et venu pour admirer de grands homnies, ou écouter au moins des philosophes, je m'attendais à les trouver affables et bienveillants, tels qu’ils se peignaient dans leurs ouvrages, humains et tolérants, puisqu'ils parlaient sans cesse de tolérance et d'humanité. Quand je les vis descendre de leurs trépieds et que je pus les considérer de plus près, mon illusion fut bientôt dissipée. Je n’en
(1) Villar (Noël-Gabriel-Luce), 1748-1826, prêtre de la Doctrine chrétienne, évêque constitutionnel de la Mayenne en 1791, conventionnel, membre de l’Institut et de l’Académie française, inspecteur
général de l’Université. Voir à la Correspondance, année 1783. — Cf. plus loin, p. 240 et suiv.