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aimai qu'avec plus d’ardeur la philosophie ; maïs je fis bien peu de cas de certains philosophes. J'aurais parié dès lors que, le jour où la liberté détruirait les abus qui. leur étaient profitables, les Marmontel, les Morellet, les Suard déserteraient la cause de la liberté.
D’Alembert, s’il eût vécu, aurait imité leur exemple. Cet homme, qui pleurait et s’attendrissait si facilement, avait le cœur dur et froid comme un marbre. Je ne le juge point aussi sévèrement que l’a fait Linguet. Linguet était devenu son ennemi implacable ; il est pourtant des traits qui m'ont été racontés par Linguet lui-même, et dont je ne puis douter parce que d’autres personnes me les ont confirmés. La manière dont il repoussa un rejeton de Corneille est odieuse ; Voltaire a dû en tressaillir d'horreur au fond de son tombeau. On sait tout ce que Voltaire avait fait pour mademoiselle Corneille, et combien ses amis avaient donné d’éclat à sa louable bienfaisance. Cependant une femme se présente un Jour chez d’Alembert ; elle semble abattue, malheureuse, et comme à peine vêtue ; elle se nomme madame Corneille (1) ; elle est épouse en secondes noces de ce Corneille dont la fille avait été jadis si généreusement dotée par les soins de M. de Voltaire. Elle a osé compter sur quelque intérêt pour elle-même ; elle est venue à Paris avec son enfant sur les bras pour implorer les secours et les bontés de ceux qui se sont montrés autrefois les protecteurs de sa famille ; elle voudrait bien aller à Ferney ; mais elle n’a ni la force, ni les ressources nécessaires pour entreprendre ce voyage ; depuis deux jours réfugiée dans un modeste hôtel de la rue du Roule, à peine sait-elle comment elle s’acquittera envers son hôte, et ce n’est qu’en tremblant qu’elle s’est traînée jusqu'à M. d’Alembert, dont quelques personnes lui ont
(1) Voir les Annales de Linguet, t. III, p. 428*et-suiv., et t. IV, p: 24 et suiv.
fait connaître la bienfaisance et la générosité. Alors d’Alembert se met des larmes aux yeux ; il lui apprend que M. de Voltaire vient de mourir ; que lui et ses amis ont fait jadis tout ce qui dépendait d'eux pour le grand nom de Corneille, et il engage la pauvre femme à aller prendre du service, à chercher une place de domestique pour l’aider à nourrir son enfant et son mari |
Les temps étaient changés, il n'y avait pas moyen de rattacher en ce moment les veux sur une bienfaisance d’ostentation dont on avait assez parlé. Les éloges avaient été épuisés, la réputation d'humanité établie : qu'importait maintenant le sort d’une malheureuse dont la misère était repoussante, et les besoins si grands, qu’il en aurait beaucoup trop coûté pour essayer de les satisfaire ! On voulait être généreux à meilleur marché : force était bien de laisser mourir de faim la pauvre femme. On dit que, lorsqu'elle arriva à la porte de la Comédie-F:ançaise, où son hôte l'avait adressée, elle était dans un état si pitoyable qu’elle attendrit jusqu’au portier ; 1l alla chercher les comédiens ; elle leur expliqua en pleurant de honte et de douleur l’état affreux où elle était réduite. Tous à l'instant l’entourèrent, la pressèrent, se l’arrachèrent ; tous se disputaient à qui lui donnerait asile. Le jeune Larive (1) voulut absolument se charger d’elle et l'emmena aussitôt chez lui, où Dugazon m'a dit qu’elle était restée plusieurs mois. La Comédie lui donna le produit d’une représentation de Cinna ; elle s'était montée, je crois, à sept mille livres.
Lorsque d’Alembert s’aperçut combien la révélation de sa conduite avait indisposé contre lui, il essaya d’en atténuer l'effet. Il fit courir après madame Corneille, lui offrit les secours de l’Académie, ceux de sa plume pour adresser un mémoire au roi, mais tout cela n’empêcha point de croire
b (1) Voir la note de la page 71.
que ce qui avait été fait et dit ne fût juste et vrai. La tournure même des dernières dénégations des amis de d’Alembert pouvait en servir de preuve. Ils prétendaient que le philosophe n’avait point conseillé à madame Corneille de se mettre en condition, mais qu'au contraire il l’en avait dissuadée. Donc, elle lui avait fait part de l'extrémité où elle était réduite, et il ne lui avait pas donné un écu pour l'en retirer. Villette (1) même m'a avoué à ce sujet que. dans le récit qu’on avait voulu lui faire démentir, madame Corneille n’avait rien inventé !
D'un autre côté, en rappelant ce trait, je ne veux pas oublier la manière dont d’Alembert se conduisit à l'égard de la pauvre femme qui l'avait élevé, et qu'il préféra à l’'opulente catin de qui il tenait le jour. C’est peut-être le seul homme qui eût le droit de renier sa mère, et pour qui ce füt à la fois un devoir et un acte d'honneur. Qu'est-ce, après tout, que ce prétendu don de la naissance que l’on doit à ses parents ? Que cela leur a-t-11 coûté, je vous le demande? Loin d’être un bienfait, n'est-ce pas le plus souvent un malheur que d’être tiré du néant et jeté sur la terre ? Le bienfait, c’est le lait dont nous a nourri notre mère, Ce sont ses caresses, ses soins, les maux que nous lui causons, l’amour qu’elle nous voue, l'éducation qu'elle
nous donne. Lui devoir le jour n’est rien, si elle n’a pas con-
duit nos premiers pas dans la vie, si elle ne nous a pas appris à vivre !
Il paraît aussi, quoi qu’on en ait dit, que mademoiselle [de] Lespinasse n’inspira jamais à d’Alembert qu’une ver- (1) Le marquis Charles de Villette (1736-1793), que Voltaire avait marié, et que Brissot avait connu dans le monde des journalistes (il
fut, dès 1789, un des collaborateurs de la Chronique de Paris); il mourut député de l’Oise à la Convention.
tueuse amitié. Villar m’a assuré qu’elle était morte d’amour pour un auteur de tragédie, qui ne répondait pas à sa flamme, et que d’Alembert, qui connaissait le secret de sa maladie, resta tendre et empressé vers elle Jusqu'à lextrémité. Cette tendresse n’eût-elle pas fait place à la jalousie, s’il eût eu sur cette femme d’autres droits que ceux de l'amitié? Il l’aimait comme une sœur, et il avait plus d’une raison pour l’aimer ainsi Quand madame [de] Tencin lui apprit qu’elle était sa mère, elle lui apprit sans doute, en même temps, que mademoiselle Lespinasse était fille du cardinal Tencin, archevêque de Lyon, par conséquent enfant de l'amour comme lui, et comme lui du même sang (D: Cette conformité d’origine et de parenté dut nécessairement aider à établir ou consolider une liaison qui n’a fini qu'avec la vie.
Mademoiselle [de] Lespinasse était, dit-on, une personne aimable, d’une imagination vive, exaltée, mais plus qu’un bel esprit, car elle présidait la coterie d’Alembert et l’aidait à diriger l’Académie. Ses mains tenaient la clé du tabernacle ; sans elle on ne pouvait guëre y pénétrer. J’ai toujours eu en horreur ces sortes de femmes littérateurs. L’on a déjà vu ce que m’a coûté mon aversion pour elles. Je faillis y être repris.
Comme je l'ai dit, on trouvait partout de ces présidentes. C'était une madame Hénique (2), dont je parlerai; une madame Lecouteux (3), chez qui j'ai aussi eu le malheur
(1) Brissot était beaucoup moins bien renseigné sur Mlle de Lespinasse que nous ne le sommes aujourd’hui. Ce n’est qu’en 1809 que furent publiées ses lettres à M. de Guibert (aVec une préface de Barère!). La récente publication de M. de Ségur éclaire de tous points cette histoire. Je crois donc superflu de relever ici les inexactitudes.
(2) Voir plus loin, p. 175.
(3) Mme Lecouteulx de Moley, femme d’un banquier. C’est chez elle que La Harpe avait fait la première lecture des Barmécides (Mém. secr., 28 janvVier 1778), et c’est chez elle, à la Malmaison, dont elle était propriétaire, que Delille avait composé son poème des