‹ J.S. Bach (volume 2)Chapitre 11 sur 64 · I. Manuscrit de la Hochschnle fur Miisik de Berlin · texte numérisé non relu

I. Manuscrit de la Hochschnle fur Miisik de Berlin

acceptèrent un projet que Bach venait de leur soumettre, au sujet de la réparation de Torgue de la Blasiuskirche. Dans ce devis, Bach se montre fort expert en Fart de construire les orgues. Il indique les travaux à entreprendre pour obvier aux défauts de la soufflerie, il témoigne de son goût pour les registres profonds, qui « donnent à Torgue, dit-il, une parfaite gravité », enfin il manifeste ses préférences pour certains jeux. Ainsi, au grand clavier, il désire, au lieu de la trompette, un basson de seize pieds « qui peut servira toutes sortes d'inventions nouvelles » et sonne très délicatement daas l'accompagnement des cantates. Il demande une « viole de gambe » de huit pieds qui corresponde avec le « salicional » de quatre pieds placé dans le positif; il réclame un « nasard » au lieu de la « quinte », et propose divers jeux encore, qui formeront un nouveau clavier : un « chalumeau », une flûte douce de quatre pieds, un bourdon, jeu faible qui « s'accorde parfaitement avec la musique », une « tierce » qui serve à composer, avec d'autres jeux, une « belle sesquialtera », etc. Enfin il signale un Glockenspiel de 26 clochettes, dont les paroissiens ont souhaité l'installation.

Bach ne vit pas l'achèvement de ce travail dont il avait proposé le plan. Le 25 juin 1708, il

se démit de sa charge d'organiste. Le duc de Saxe-Weiniar l'avait reçu à son service. Ce changement de condition était pour lui un événement heureux. Dans la lettre par laquelle il demande son congé aux conseillers de Miihlhausen, il laisse entrevoir que sa situation dans cette ville n'était point telle qu'il l'avait souhaitée. On devine aisément quil avait rencontré de l'opposition à ses projets d'établir une musique d'église « régulière » qui célébrât, comme il l'entendait, la « gloire de Dieu ». Pour les habitants de Mûhlhausen, Bach avait, avant tout, le grand tort de n'être point du pays. De plus, sa manière de concevoir l'art religieux n'était point conforme, non plus, à l'esprit des fidèles. Le piétisme s'était répandu dans cette région, et les adeptes de la nouvelle doctrine en avaient accepté, du fond de l'âme, les préceptes austères. Dans les observations qu'il joint à la Kurze, doch deut- Uche Aiileituug za der lieblich-und lôblicheii Singekunst écrite par son père, J.-G. Ahle cite, en 1704, les remarques des théologiens et leurs censures au sujet de la musique religieuse concertée. L'un, commentant les Pia Desideria de Ph.-Jakob Spener (i635-i7o5), le fondateur du piétisme, prétendait que la « musique de chambre » — entendez la musique profane — que l'on avait introduite dans l'église, avec les colo-

ratures et les « éclats de rire des sopranistes italiens » détournait de la méditation, mêlait avec le sacré la vanité du monde, et « adultérait Torde la vérité divine. » Un autre, Dannhauer, rejetait» toutes ces ridicules cabrioles italiennes et ces chants de sirènes », faits pour le monde et qui répug-nent au cœur chrétien. Johaan Muscovius allait jusqu'à évoquer le grand témoignage d'Aristote : « Que penserait ce païen delà musique des chrétiens, s'il n'entendait, aux fêtes solennelles, qu'un éclat de rire, où le texte est déchiqueté, une rumeur d'instruments et de voix où nul mot du texte ne se distingue, » etc. '.

Les bourgeois de Mùhlhausen qui avaient lu le traité de Georg Ahle, leur concitoyen, ne pouvaient manquer de trouver, dans ce petit livre, imprimé dans leur ville, de solides raisons pour maudire l'art de Bach, trop indépendant, trop riche, et, pour parler comme eux, « charnel », puisqu'il séduisaitl'oreille, et « mondain», puisqu'il admettait les « faux ornements » et la diversité des œuvres du siècle.

Bach rêvait, au contraire, de consacrer à « la gloire de Dieu » toutes les magnificences, fussent-

I. Ce passage que j'ai abrégé en traduisant, se trouve à la lin de la réédition du traité de .l.-R. Ahle, augmenté et corrigé par son fils. Je le cite d'après l'exemplaire conservé à la bibliotlii-qiie de Mdhlhausen. .Te tiens à remercier ici M' le D' Jordan, bibliothécaire, pour la bienveillance avec laquelle il m'a accui'illi et a facilité mes recherches, sons ménager ni son temps ni sa peine.

elles nées hors du temple. Piétiste à demi, par sa ferveur personnelle, par ses lectures mystiques, par son sentiment de l'écriture, Bach était cependant fortement attaché à l'orthodoxie luthérienne. Et d'ailleurs, ce qui touchait au piétisme dans la religion de son cœur, lui venait beaucoup moins des novateurs que de sa nature si profondément allemande. Les préférences, les mouvements de son âme éprise du divin, son culte attendri et comme fraternel pour le Christ étaient des manifestations de ce grand courant de familiarité dévote qui avait si souvent traversé le christianisme germanique. Mais, ami de Dieu, il professait aussi le plus grand respect pour l'église établie, et se gardait de l'esprit de secte. Il voulait rester un croyant régulier. Tandis que Frohne, pasteur de l'église où Bach servait, était l'apôtre du « réveil chrétien m prêché par Spener, le musicien se montrait plein d'affection et de respect pour Eilmar, pasteur de l'église Sainte-Marie, et adversaire déclaré de Frohne. A Weimar, Bach échappait à toutes les querelles religieuses. Le duc Wilhelm Ernst restait en dehors des partis : il se bornait à vivre religieusement, avec une certaine rigidité. Il était bienfaisant, protecteur des arls, avait fait bâtir un théâtre d'opéra en 1696 et se plaisait aux concerts que lui donnaient « seize musiciens

habiles, revêtus d'habits à ki hongroise*. » Il aimait aussi la musique d'orgue. Bach avait joué devant lui, et il avait décidé lui-même de le prendre pour organiste. « La satisfaction que son maître éprouvait en l'entendant enflamma Bach du désir d'arriver à la plus haute perfection dans l'art de manier l'orgue. C'est à Weimar qu'il composa la plus grande partie de ses pièces d'orgue-. »

Bach était en môme temps organiste de la cour et musicien de la chambre. 11 recevait, les premières années, i56 florins. Son traitement fut augmenté par la suite, en même temps que croissaient sa renommée et sa faveur. Dans l'orchestre, Bach était tantôt claveciniste, tantôt violoniste. Les musiciens de Wilhelm Ernst, chanteurs et instrumentistes, étaientau nombre de vingt-deux seulement. Six enfants de chœur et les « musiciens de ville » prenaient part, de plus, aux exécutions solennelles.

L'organiste de l'église de la ville était alors un musicien érudit et de grand talent, Johann-GottfriedWalther,néàErfurt,en 1684. Sa mère appartenait, comme la mère de Bach, i\ la famille Lummerhirt. 11 avait été nommé à Weimar en 1707 et

1. Ce renseignement se trouve dans l'abrug'é de la vie du prince inséré dans la seconde partie de l'ouvrage de Kohler IJislorischc Miinz-Iielustiguriif ( 1 7 Jo) .

a. Musihalisclie Dtbiiolhck de Mizlor, IV, p. iti'J,

donnait, depuis la même année, des leçons de clavecin au prince Johann Ernst et à sa sœur Johanne-Gharlotte. Dans ses chorals pour orgue il se montre le digne continuateur de Johann Pachelbel (1653-1706). Mais il obscurcit parfois la composition de ces versets de cantiques par trop d'artifices. Walther avait une facilité merveilleuse à écrire des canons, et il en abuse. 11 faut rappeler à sa louange qu'il eut le mérite de publier, en 1782, le MusikaliscJies Lexikon^ le premier essai de ce genre en allemand, ouvrage auquel, bien souvent encore, on doit avoir recours. Bach eut avec ce musicien qui était presque son parent, un étroit commerce d'amitié. En 1712, il fut le parrain de son fils aîné, Johann-Gottfried. Dans les chorals d'orgue écrits sans doute à Weimar, Jean-Sébastien emploie assez souvent la forme du canon, qui était si familière à Walther ^

Un autre témoignage nous montre encore combien Bach et Walther avaient, sur certains points, les mêmes goûts. L'un et l'autre nous ont laissé des séries entières de transcriptions, faites pour l'orgue ou le clavecin d'après des concertos d'auteurs italiens. Les organistes du commencement du xviif siècle avaient une véritalilc passion pour ces œuvres de forme nou-

I. Voyez VOr^el-Buchleiu (D.-G. XXV-, pag'es 4, 12, 28, 3o, 36, 49).

velle. Lecerf de la Viéville nous apprend que, vers 1705, les organistes parisiens jouaient déjà ces concertos à l'éa-lise >, et Johann Mattheson nous parle d'un organiste d'Amsterdam 'qui s était fait une réputation en les exécutant à l'église des Dunes-. Bach a fait des transcriptions poui" lorgne de concertos de Vivaldi •\ arrangements que Ion a le tort de faire parfois entendre en public sous le seul nom de Bach. Pour le clavecin, il adapta six concertos du même auteur, des concertos de Bonedetto Marcello (1686-1739) et de Georg-Philipp Telemann (1681-1767), enfin trois concertos du prince Johann Ernst, le neveu de Wilhelm Ernst, duc de Weimar. Spitta considère ces transcriptions comme des exercices auxquels Bach se livra pour s'accoutumer à traiter cette forme du concerto italien. M. le D"" Arnold Schering observe avec juste raison que si tel avait été le seul but de Jean-Sébastien, il n'aurait pas choisi pour modèles des œuvres allemandes, et encore bien moins des œuvres d'un jeune homme de dix-huit ans, le prince Johann Ernst, élève de \\'alther\

1. Comparaison de la musique française et de la musique italien ne.

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