L'ABBÉ ARNAUD
Du jour où l’artiste a peint son ami Arnaud, il a cause gagnée; il règne pendant quinze ans sur le portrait, ne pouvant suffire aux commandes officielles, à celles du monde des arts et de la littérature. Partout où brille l’abbé Arnaud, il appelle son compatriote à jeter aussi son éclat, et cela va ainsi jusqu'à la mort de l’académicien, survenue en 1784, époque vers laquelle le silence commence à se faire peu à peu sur Duplessis déclinant. En somme, celui-ci vit dans b orbite de l’astre des Académies et des salons, et c’est ce qui explique la place importante qu’on doit donner à Arnaud dans la biographie du peintre du roi.
Arnaud était l’ami de l’avocat Gerbier chez qui, avec Suard, il s’était même installé pour quelque temps. Quelles obligations Gerbier lui avait-il ? Celle d’une collaboration à sa plaidoirie dans le procès soutenu contre les Bénédictins ? Toujours est-il que l’avocat du clergé obtint de l’évêque d’Orléans pour Arnaud, l’abbaye de Grandchamp. Et le nouvel abbé pense à Duplessis pour le portrait du célèbre avocat, dont les débuts avaient été si retentissants, mais dont le caractère n’égalait pas le talent. Cette toile est de celles qui avaient paru en 1764 à l’académie de Saint-Luc, sans retenir l’attention. Cinq ans après, elle est jugée remarquable. Les Mémoires secrets disent que le peintre « a rendu Gerbier dans toute la noblesse de sa physionomie ». L' exposition des tableaux par M. Camburat le célèbre en petits vers •
De Gerbier, dont la voix m’a souvent enlevé,
Je goûte encore ici la tacite éloquence... 1
Mais voici la contre-partie qui ne paraît être qu’un jeu littéraire : « N’y a-t-il pas des avantages qu’il faudrait peindre si l’art pouvait aller jusque-là P demande l’auteur de la Lettre sur le salon de 176g. Par exemple, lorsque le même M. Duplessis nous donne le portrait de M. Gerbier, dans la plus grande ressemblance, quoique avec un
i. Voir sur les bustes de Gerbier, attribués à Houdon et à Le Moyne, la communication de M. Brière à la Société de l’Art français, Bulletin de 1912, p. 73.
peu plus d’embonpoint que ne lui en laissent prendre ses travaux continuels au barreau, je regrette que l'on n’ait pu nous peindre en même temps les paroles éloquentes de cette bouche d’or; les tons pathétiques dont il émeut chaque jour les voûtes du Temple de la Justice. Je sens bien que c’est trop demander; mais pourtant ne conviendrez-vous pas avec moi, que tout portrait d’avocat qui ne nous l’a point rendu parlant, semble manquer son objet. »
C’était sans doute demander beaucoup, avant la création du musée de la parole.
Diderot signale ce portrait comme «vraiment beau », avec ceux de l’abbé Arnaud et de Le Ras de Michel « blanc de cheveu et de peau, écrit-il, vêtu de hlanc et cependant sortant de la toile. » Les Mémoires secrets e n parlent dans ces termes: « M. Le Ras de Michel est remarquable par le fané d’une tête de près de cent ans, dont toute la vie n'est plus que dans les yeux encore tout pétillants de feu. L ne pareille ligure quelconque est intéressante pour l’humanité en général, et les détails en sont curieux pour les connaisseurs. Mais pourquoi avoir peint en peignoir comme un petit maître, un vieillard caduc qui ne doit plus s’occuper de toilette? C est manquer aux bienséances pittoresques. »
A cela, le Mercure de France, après avoir constaté que le portrait « est de la plus grande vérité», répond par des considérations du même ordre, que nous citons pour donner une idée de la critique d’art en ce temps-là : « On voit que la robe de chambre en salin blanc est certainement ouatée, et que la propreté règne autour de 1 aimable vieillard 1 . »
Duplessis exposait aussi quelques-unes de ces figures peu connues qui n intéressent que la famille et les proches : M. Couturier, ancien notaire et Mme Couturier, apparentés sans doute à J. Couturier, prieur de Sainte Geneviève, dont une gravure de Maleuvre nous fait voir la mine assez renfrognée; Mrac Freret-Dericour, sur le compte de qui
i. La propreté est, à cette époque, remarquée et le sera encore quand Aimée de Coigny écrira son roman d ’Alvare, où elle fait une réflexion de cette nature.