‹ J.-S. Duplessis, peintre du roi, 1725-1802Chapitre 100 sur 134 · L’HOMME, LE PEINTRE, L'INVENTEUR · texte numérisé non relu

L’HOMME, LE PEINTRE, L'INVENTEUR

çonne que l'avis sur ses réclamations n’est pas très favorable; avec quelles précautions, mais avec quelle persévérance, il sollicite la communication du rapport de l’administration! Il tient à éviter tout froissement ; il n’a en vue que de rectifier une erreur, de réparer une omission ; il n accuse que l’infidélité de la mémoire, jamais les personnes ; il ne se plaint point des hommes mais seulement des circonstances.

Il a ceci de commun avec tous les inventeurs qu’il redoute les indiscrétions ; il sait quels pilleurs d épaves rôdent autour des gens en place. Sa lettre du 3 germinal an VII, à laquelle il renvoie constamment et qui donnerait la clé des autres, a disparu ; aussi, ne veut-il plus rien expliquer, rien livrer à l’Institut. Ce qu’on lui demande n’est pas nécessaire : le morceau de marbre qu’il envoie ne suffit-il pas ?

Les motifs qu’il fournit sont admissibles et pressants. Mais les ministres passent. Les ministres ont bien d’autres sujets de préoccupation. Pour ne considérer ici que ce qui est dans leurs attributions, sans parler de la situation extérieure, il y a les élections de l’an VII, le renouvellement du Directoire, le retour de Bonaparte, le 18 brumaire, le Consulat, la Constitution de l’an VIII...

Pourtant, un jour, Lucien Bonaparte vient visiter le musée de Versailles. Duplessis pourrait le voir, l’entretenir une minute, lui dire de bouche ce qu’il ne veut pas écrire. Mais frappé d’une congestion cérébrale peu de temps auparavant, il n’est pas averti de sa visite ; il ne peut aller jusqu’à lui. Et personne, ni parmi ses collègues à l’administration du musée, ni parmi l'entourage du ministre, qui a vu passer les pétitions de l’inventeur, personne ne dit au ministre que, derrière la cloison qu’il frôle, un vieux peintre, cloué sur son fauteuil peut lui révéler le secret d’un procédé utile aux arts, qu’on a vainement cherché jusqu à lui. Personne ne se préoccupe de si peu de chose. Beaucoup de ministres sont servis de cette manière.

Le vieillard, qui a attribué sa congestion aux peines de l’esprit et aux chagrins, a une patience stoïque. Au lendemain de ccttc visite, il écrit de nouveau au ministre avec une sérénité sans égale ; il lui rap-

pelle ses demandes antérieures ; la déclaration qu’il a faite à cet égard aux administrateurs du musée et il se borne à dire : « ils ne vous en ont pas parlé ; il faut que leur mémoire les ait bien malheureusement trahis ». Avec une persévérance de Sisyphe, il reprend le récit de sa découverte dans la magnifique lettre du 28 germinal an VIII, péniblement tracée d’une écriture défaillante ; on sait qu’elle se termine ainsi :

« Le ministre qui a chargé l'Institut de faire des découvertes a fait à peu près comme un homme qui ferait battre la caisse pour trouver un bijou perdu et qui, d’un autre côté, refuserait d’entendre un citoyen qui dirait l'avoir trouvé et qui le lui apporte ; il se peut qu’en effet, ce ne soit pas ce qu’il cherche, mais au moins il faut voir. »

Le ministre s’en tient à la consultation de l’Institut, et je sais bien qu’en matière ordinaire, il 11e peut avoir recours qu’aux comités techniques ; mais si quelqu’un, autour de lui. comme Jacquemont peu de temps avant, avait lu les lettres de Duplessis, avait su qui était Duplessis par son talent et ses recherches antérieures, ce ministre lui aurait fait crédit d’une courte audience, et, pour la modeste retraite qu’on dut bien lui accorder, il aurait révélé son secret, puisqu’il ne voulait que s’assurer du pain !

Repoussé avec sa découverte, marchandé pour ses travaux, remplacé dans sa fonction pour son importunité — il avait trop attiré l attention sur ses 70 ans — sa fin en fut hâtée et les derniers instants de sa vie se passèrent dans l’oubli et la misère.

Des trois grands peintres que la Provence a donnés à la France au xvme siècle, Joseph Vernet et Honoré Fragonard ont été longuement étudiés; seul Duplessis, omis par Charles Blanc dans l'Ecole française, n'avait pas sa monographie.

Je serai heureux si je puis contribuer, par ce livre, à faire révéré sa figure et à honorer sa mémoire.

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