‹ J.-S. Duplessis, peintre du roi, 1725-1802Chapitre 99 sur 134 · L'HOMME. LE PEINTRE. L' INVENTEUR · texte numérisé non relu

L'HOMME. LE PEINTRE. L' INVENTEUR

qui représente Faustine jeune. Et voilà qu’en quelques années, il perd sa petite fortune dans deux banqueroutes princières. En même temps, la maladie de ses yeux le contraint au repos. Puis les commandes cessent. La Révolution survient et la réduction des pensions. De 1788 jusqu’à 1794, il ne peint plus; ensuite, il semble qu’il n’ait fait que les portraits de Péru, de Mme Delessert, le sien et la répétition de celui de Franklin. Or, le pain coûte 53 francs la livre...

Toutes ses sollicitations s'expliquent par là. Encore a-t-il de la discrétion et son désintéressement éclate-t-il dans diverses occasions. Il ne fait aucun mystère de ses travaux sur les laques, sur la garance, sur l’outremer, sur le caoutchouc, dont l’importation en France lui est due, ainsi que la prévision d’un grand nombre de ses utilisations. Mais quand l’extrême vieillesse est venue, avec la misère, qu il n’a que la modeste place de conservateur du musée de Versailles, après avoir écarté le projet d’aller peindre à l’étranger, comme Doyen et Roslin 1 , il se résigne à cette fonction qu’il a été heureux de trouver ; il veut s’y montrer utile ; il restaure un grand nombre de toiles « à l’agonie », dit-il ; il est devenu habile à ce travail ; il a appris de Boileau2 ce métier, « où il ne le cède à personne ». Il croit avoir trouvé là un petit supplément de ressources; il réclame ce qu’on lui doit; il pétitionne à chaque changement de ministre ; il insiste jusqu’à sa dernière heure, avec l’acharnement d’un homme qui, malade, n’a pas les moyens d’acheter des remèdes et qui se voit abandonné de tous. Peintre officiel, il ne sait s’adresser qu’à l’Etat. Pour avoir fait l’inventaire de Carpentras, il affirme qu’il est « fonctionnaire public », parce que ce titre lui donnerait droit à certaines distributions de denrées.

Et, au milieu de ses tourments, sa tête « travaille toujours », écrit-il ; il lit les mémoires scientifiques et la fertilité de son cerveau lui permet de découvrir divers procédés de décrasser les marbres du

1. Demandé en Hollande en 1775, il avait refusé d’y aller, occupé par les portraits du roi.

2. Je ne connais de ce nom qu’un peintre employé par le duc d’Orléans.

parc, dont la surveillance vient de lui être confiée. Par là aussi, il espère obtenir quelques ressources pour ses vieux jours ; alors il entame une longue correspondance avec le ministre de l’Intérieur, de qui dépendaient les musées, et qui est admirable par l’ingéniosité, la ténacité, la fermeté qu’y déploie Duplessis ; qui est poignante aussi par ce qu’on devine encore plus que par ce qu’elle révèle de sa profonde détresse ; qui est d'une logique, d’une éloquence, d’une hauteur de vues et parfois d expressions qu’aucun inventeur, je crois, n’a pu dépasser.

Il a des insinuations habiles, des familiarités, des imprudences, des accents tragiques et sublimes ; après des tournures humbles de solliciteur, des formules de persuasion, viennent des ironies respectueuses mais puissantes ; il se reprend ; il traite d’égal à égal avec les savants de 1 Institut ; il les raille avec Voltaire ; il marque sa défiance des bureaux du ministère auxquels il ne confiera point son secret ; il parle enfin des « fruits de son génie, la propriété la plus sacrée » et il invite le ministre à lire ses suppliques « au nom du bien public » !

Ces lettres, qui attendriraient des bêtes féroces, il prie instamment qu’on les mette sous les yeux du ministre. Déjà le père de Victor Jacquemont s’est intéressé à lui, rien qu’en les lisant. Je le crois bien ; elles valent sa peinture ; ce sont des chefs-d’œuvre de raisonnement : elles ont une chaleur de ton qui, d’après Lauzan. caractérisait sa conversation, un tour oratoire tout à fait méridional; de remarquables trouvailles de mots. Pourtant il écrit au courant de la plume, et quand il ne peut plus la tenir, il dicte, sans doute à Marie Rodier, on le voit à l’écriture et à l’orthographe. Son style est clair, précis, persuasif— les négligences et les répétitions sont peu de chose à considérer. Habitué à la politesse et aux termes empreints de l’esprit de hiérarchie, Duplessis n’en est pas dupe et sa pensée est forte et tenace, si elle est toujours mesurée et courtoise, encore que l’ironie, faiblement contenue parfois par le respect ou la crainte, y transparaisse assez souvent.

Avec quelle adresse il écrit aux directeurs du musée, dont il soup-

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