‹ J.-S. Duplessis, peintre du roi, 1725-1802Chapitre 107 sur 134 · Archives Nationales, O1 1 g 1 5 , pl. 3, n · texte numérisé non relu

Archives Nationales, O1 1 g 1 5 , pl. 3, n

dont se servent les peintres est une chose qu’il faudrait bannir de leur attelier, cela n’empêchera pas qu’on n’en voye partout, et que plusieurs même ne regardent comme impossible de s’en passer. C’est surtout pour les peintres de portraits qu’il est indispensable de s’en servir, attendu la richesse des habits qu’on leur donne à peindre, remplis de détails pour lesquels le modèle vivant ne peut tenir assés longtemps de suitte pour les rendre avec la vérité qu’exige ce genre. On scait combien les peintres d’histoire, et les sculpteurs même en tirent de services; si, comme le disent quelques uns, il est dangereux de se servir de ces machines, cela n’est vray que parcequ’elles sont toujours imparfaites et très imparfaittes.

Un manequin, sorti de la main de l’artiste qui l’a fait, peut avoir d’abord une belle apparence, mais pour peu qu’on le fasse agir, il se déforme et ne rend plus la nature, et ne peut par conséquent donner aux étoffes dont on le couvre que des mauvais plis ; il est même impossible qu’un manequin qui n’est pas encore déformé par l’usage, puisse satisfaire un artiste délicat; des cavités profondes sont employées dans les jointures pour faciliter l’extension ; si par exemple on métoit un muscle sur la poitrine du manequin, qui allat s’insérer comme dans la nature au dessous de la tête de l’os du bras, il empêcheroit le bras de s’élever ; pour obtenir ce mouvement on supprime le muscle et de là les mauvaises formes.

C’est ainsi que le manequin est fait dans touttes ses parties. D’où vient donc cette difficulté, cette impossibilité de rendre dans un manequin, la nature avec plus de justesse? elle vient de l’insuffisance des matières dont on s’est servi jusqu’ici ; moy-même qui ay fait deux manequins pour mon usage, qui les ay faits avec des soins, des vues et des prétentions extraordinaires, j’ay gémi cent fois de la résistence des matières qui ne me permettoient pas d’aprocher de la perfection à laquelle j’aspirois. Cette perfection se bornoit pourtant à corriger quelques uns des plus grands deffauts du manequin.

Cependant il existoit dans la nature, une matière qui auroit levé touttes les difficultés, si je l’avais connue; c’est la gomme élastique dont j’ay entendu parler il y a deux mois pour la première fois ; j’ay cherché à la connoître et j’ay essayé ce qu’elle pouvoit produire, j’ay vu qu’on pouvoit en obtenir des merveilles dans ce genre; échauffé par le désir de la mettre en usage j’ay fait des recherches pour m’instruire des moyens de la travailler; j’ay feuilleté les Mémoires de 1’ Yccadémie des sciences ; j’y ay trouvé que Mr Macquer, un de ses membres, avoit cherché et trouvé le moyen de la fondre et la mettre

ANNEXES

par conséquent en état de prendre touttes les formes qu’on désire ; mais apprés m’être entretenu avec Mr Macquer, j’ay appris de luy que chaque once de gomme élastique luy avoit coûté pour la dissoudre au moins cinquante écus ; on concevra facilement, d’après cet éclaircissement, que l’idée qui se présente, de la dépense pour un ouvrage pour lequel il faudroit dissoudre io, i5 ou vingt livres de cette gomme est effrayante pour un particulier.

Le suc laiteux qui forme cette gomme, se travaille comme on veut sur les lieux où croit l’arbre qui la fournit ; mais le pays où croit cet arbre est à deux mile lieues d’ici. Cette distance est effrayante, aussi malgré ces raisons décourageantes, le désir d’employer cette matière à la perfection du manequin, m’a fourni des raisons d’espérer qu’il serait possible de surmonter ces difficultés.

Il est reconnu que le moyen de la dissoudre comme le fait Mr Macquer est impraticable pour les ouvrages de quelque étendue, à cause de son excessive dépense. Il est reconnu qu’on ne peut donner une forme à cette gomme que sur les lieux où croit l’arbre qui la fournit parcequ’elle se durcit en peu de temps; mais j’ay conçu l’espoir de la faire venir en France dans un état de liquidité qui la rendroit propre à être travaillée de touttes les manières. J’ay communiqué mes idées à Mr Macquer qui les a approuvées ; mais pour arriver à ce but, il faudroit qu’un homme intelligent fut chargé par le Ministre de faire sur les lieux où croit le caoutchouc, l’arbre à la gome, les expériences qu’on luy indiqueroit ; il n’est pas douteux que parvenus à un moyen de porter en France cette gomme liquide, on pourroit l’employer à une infinité d’usages précieux pour l’humanité. L’employ qu’on en fait depuis peu pour des sondes élastiques si comodes pour ceux qui sont dans la malheureuse nécessité de s’en servir, en est une preuve convaincante.

Il seroit à souhaiter que le Ministre se chargeât des frais nécessaires pour ces expériences, et s’occupât des moyens de faire parvenir cette matière en France à un prix modique, ce qui paroit très possible.

Les indiens du Pérou en font des chandelles, et à moins qu’on ne suppose le Pérou dépourvu de cire, de suif, d’huile, on peut croire que la gomme élastique est la matière la plus vile qu’on puisse employer à cet usage ; je puis conclure qu’elle n’a pas la moitié de la valeur de nos suifs en France, et nous payons à Paris 12, i5, dix-huit francs une bouteille de cette matière qui n’a tout au pins que le poids d’une chandelle de deux sols; il paroit donc certain que cette matière peut se vendre à un prix très modique.

Il ne paroil pas d’abord fort important de s’occuper des moyens d’en faire baisser le prix. L’usage qu’on en a fait jusqu’ici, se borne à effacer sur le papier, le crayon de mine de plomb, les architectes qui s’en servent, peuvent avec un écu s’en procurer pour toutte la vie. Depuis peu, on en a fait quelques jarretières ; on en fait des sondes; probablement on se bornera à ces petits objets précisément parcequ’elle est très chère, sans compter les difficultés de la travailler ; mais si jamais elle baissoit à sa juste valeur, on en pourroit faire des bottes impénétrables à l’eau, des chaussons ayant même propriété pour mettre dans les souliers de ceux qui vont à pied, des bas très fins pour mettre sous les bas de soye pour garantir de la piqûre des mouches qui sont si importunes dans les provinces méridionales et à la campagne, des corps pour les femmes, des bendages élastiques, ou pour mieux dire des demi caleçons très commodes qui suppléeraient aux bendages élastiques de fer très incommodes, des manequins pour l’usage desquels rien ne peut suppléer cette matière, ouvrages qui en consomeraient beaucoup, et enfin mille choses dont on ne se doute pas aujourd’huy et que le génie de nos artistes leur feroit imaginer, si cette matière étoit plus connue, qu’elle fut à un prix modique et qu’on trouvât le moyen de l’apporter liquide en France, en attendant la découverte d’un moyen de la fondre à peu de frais, ce qui n’est peut être pas impossible.

Je ne scais s’il y aurait de l’absurdité à tenter de planter cet arbre en France, le marronier d’Inde y a si bien réussi, il y est très cultivé et n’est pourtant bon à presque rien, et le caoutchouc qui produit une gomme utile à tant de choses est encore très propre à ce qu’on dit à faire des mats de vaisseaux.

Je hazarde cette idée, dont des gens plus instruits que moy pourront démontrer la possibilité ou l’impossibilité.

J’ay senti et j’aurois pu démontrer que la gomme élastique employée à la construction des manequins, pouvoit les conduire à un dégré de confection dont on n’auroit pas même osé concevoir l’idée sans ce moyen. Je dis plus encore, en supposant la charpente du manequin faitte, trois à quatre mois suffiront à peine pour le rembourrer très mal, et je conçois qu’il seroit très possible avec la gomme élastique de faire en quinze jours un rembourrage d’une grande perfection.

Duplessis.

Fait à Paris, cc 20 novembre 1779.

ANNEXES

Le Directeur de l'Académie, consulté sans doute, sur la proposition du peintre, fit les réflexions qu’on va lire ; et naturellement, comme il est arrivé pour chaque invention, il considéra que l’idée de Duplessis était une pure utopie, or, nous voyons toutes les prévisions de celui-ci réalisées et l’on peut dire qu’un homme de génie seul pouvait s’y livrer à son époque. Le Directeur général des Bâtiments, plus sensible à l’avis de Pierre qu’à celui de son correspondant, pensa « qu’il y avait lieu de différer à rien faire sur cet objet » :

Voici la lettre de Pierre :

2 décembre 1779.

A l’égard du premier objet je vois peu de facilité à procurer à M. Duplessis le moyen de se procurer de cette matière1.

Je scais qu’on avoit tenté vers 1766 de l’avoir, en plus grande abondance, de Cayenne ; mais cela n’a pas réussi selon les apparences ; car on n’en a jamais eu encore qu’en fragments de vases de sauvages, et quand on en auroit abondamment la manière de l’employer est si dispendieuse qu’elle seroit impraticable pour de grands ouvrages.

M. Duplessis en convient, et propose de la faire venir en état de fluide, sur quoi, dit-il, il a quelques idées qu’il a communiquées à M‘ Macquer qui ne les a pas desapprouvées.

Il faudroit, ajoute-t-il, que le Ministre chargeât quelqu’un d’intelligent de faire sur les lieux des expériences qu’on lui indiqueroit , cela me paroit avoir bien des difficrdlés.

Ce n’est que fort loin de Cayenne et dans l’intérieur des terres que croit l’arbre à la gomme élastique; voilà d’où vient qu’on n’en a qu’en fragmens de vases ou d’ajustements de sauvages. Il n’est pas impossible qu’un homme aille sur les lieux faire ces expériences, mais cela est fort difficile ou sera fort dispendieux.

Je suis fort tenté de regarder cette idée de M. Duplessis comme une idée creuse; un de ces rêves qui s’élèvent dans une imagination inquiète.

Soit par pure complaisance, soit qu’il ait le désir d’encourager les

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