MADAME LEN01R
nous ne savons rien ; l’abbé Jourdan, qui est un compatriote de l’abbé Arnaud, né à Aubignan comme lui. Il avait un emploi de lecteur dans la famille royale et on croit, nous l’avons dit, qu’il a été le confesseur de la reine. Son portrait existe encore ; il est revenu (comme le modèle, pendant la période révolutionnaire, mais après quelles vicissitudes) au pays d'origine du chanoine ; nous en connaissons aussi un autre, au pastel, supérieur au premier; le grain des crayons n’est pas émoussé ; il est souple, fin et doux avec des nuances délicates dans le rose de la peau d’un homme en bonne santé, et il y a de belles parties lumineuses du visage, sur un fond brun et noir, comme dans la plupart des œuvres de l’artiste.
Notons encore : le D1 Majault, un des commissaires chargés par le roi, en juillet 1784, de l’examen du magnétisme animal1 et dont la critique en vers, déjà citée, dit :
D’Esculape, voilà le favori certain ;
Aux secrets de son art aucun mal ne résiste ;
Le marquis de Rasilly, très ressemblant, lui aussi, d’après le Mercure'2. La Lettre sur le Salon de peinture de 176g par M. B*** nous apprend une particularité sur le personnage : « Je sais gré à l’artiste de ce que, pour rendre ce guerrier, il n’a pas suivi la politique de ce peintre de l’antiquité qui peignait Philippe de profil. Une difformité honorable fera toujours une grâce de plus, aux yeux de l’appréciateur des hommes ».
1. Grimm, Correspondance littéraire , t. III, p. n. — Portrait qu’on avait déjà vu à l’exposition de l’Académie de Saint-Luc et que signalent les Petites affiches à cette époque, 1764, comme peint avec beaucoup de soin.
2. Louis-François, marquis de Rasilly (1718-1804); né le 2 mars 1718, il fit toute sa carrière dans le régiment des gardes françaises où il fut nommé capitaine d’une compagnie avec grade de colonel le 16 mars 1760, puis brigadier des armées du roi, le 20 avril 1768. Il mourut le 21 juin 1804. Il appartenait à une vieille famille de Touraine connue depuis le xe siècle et était petit-fils de Gabriel, marquis de Rasilly, lieutenant général de la province de Touraine, sous-gouverneur des enfants de France, petits-fils de Louis XIV, et premier écuyer du duc de Berry.
Il avait épousé en premières noces la veuve de Georges Maréchal, seigneur de Bièvre, et était ainsi le beau-père du marquis de Bièvre, connu par ses bons mots.
Il y avait encore, à ce Salon, un autre portrait, dont l'authenticité est indiscutable, puisqu’il n’a pas quitté la famille et pourrait être identifié aisément : c’est celui de Mme Lenoir, née Adam, mère d’Alexandre Lenoir, fondateur du Musée des monuments français ; ce portrait a été souvent, et récemment encore, confondu par des écrivains d’art, avec celui de la femme inconnue, de la salle La Caze, au musée du Louvre. Il fut mis pour la première fois à l'académie de Saint-Luc ( 1 7^4) sous le n° 90 et n’excita aucun intérêt. Au salon de 1769, Diderot ne le mentionne point parmi les autres œuvres de Duplessis. Il a fallu l’exposition des Cent portraits de femmes en 1909, pour faire éclater toute sa valeur. Je me rappelle sa place au fond de la salle du Jeu de Paume, à gauche, assez mal éclairée; on traversait la partie consacrée à l’école anglaise et on arrivait à l’école française ; après J. M. Nattier « le plus effronté des imposteurs », comme dit M . Roujon, un saisissant contraste vous arrêtait devant cette toile, si différente des peintures voisines : une figure simple et naturelle de bourgeoise égarée dans l’Olympe fardé de Louis W : des petits yeux gris bleu et vifs d’une malice pétillante mêlée à la franchise, à la douceur et à un étonnement qui semble s’éveiller ; une bouche aux lèvres un peu pincées dont l’expression spirituelle et taquine a peine à se contenir, une fossette à la joue gauche, un nez droit, aminci à la base et légèrement pointu, un menton qui indique de la décision forment la plus agréable des physionomies dans un ovale allongé, sur un buste un peu maigre et des épaules de jeune fille. Elle doit avoir une trentaine d’années, au moment où Duplessis travaille à son portrait1.
La coiffure est faite d’un petit bonnet de dentelles qui laisse voir une partie de ses cheveux poudrés : des brides terminées par un nœud de faille l’attachent devant et une fanchon de tulle noir entoure la coiffure et vient s’ajuster à la faille. Sa robe est d'un satin bleu pâle un peu passé de fraîcheur ou de ton ; elle est garnie de légères dentelles et de nœuds de satin blanc devant le corsage et aux manches. Le mo-
1. Son état cnil est de ceux qui n’ont pu être reconstitués, après l’incendie de l'hôtel de ville, en 1871. Alexandre-Marie Lenoir, son fils, est né le 26 décembre 1761.