Observations sur les ouvrages exposés
Dans les Observations sur les ouvrages exposés... ce portrait est proclamé « à tous égards d’une beauté supérieure à tout ce que je pourrais vous en dire ». C’est l’éloge sans phrase. Heureusement, Diderot sait trouver des termes pour exprimer ses idées : « Le portrait d’ Allegrain, dit-il, est une chose admirable pour la tête et la ressemblance; mais un seul défaut dépare toute sa composition : c’est son froid. Au lieu de la faire violâtre, pourquoi ne lui avoir pas donné une autre couleur? Je ne comprends pas cette bévue de la part d’un aussi habile homme1. »
N’oublions pas que ceci est le langage prêté par Diderot à Saint-Quentin, «jeune homme fougueux, jetant un coup d’œil rapide et sévère, et très résolu de ne rien approuver ».
Christophe-Gabriel Allegrain, sculpteur du roi et recteur de l’Académie, au moment où Klauber grave ce portrait pour sa propre réception, est représenté assis, son ciseau à travailler le marbre dans la main gauche; il essuie sa main droite à un linge. Il se repose devant la selle où il achève sa statue de la Baigneuse, que Diderot voit au Salon de 1767, et en l'honneur de laquelle il entonne un hymne enthousiaste : « Les belles épaules ! qu’elles sont belles ! Comme ce dos est potelé! etc. »
Nous voyons, dans le tableau du Musée du Louvre, les jambes de cette admirable baigneuse dont Duplessis a tenu à rappeler ainsi le prodigieux succès.
Allegrain est vêtu d'un habit de velours gris, culotte de même. Sa baigneuse, les ombres, les fonds, tout est gris. C’est un camaïeu monotone, que relève à peine le petit galon d'or qui borde l’habit. J ai quelque idée que c’est chose voulue, une difficulté que le peintre ou le statuaire se sont créée, une gageure d'artistes : un atelier de sculpteur garni de plâtres, de marbres, éclairé par le haut, ne peut présenter de
1. Salon de 1775, t. XII, p. 21. Il avait écrit ailleurs : « En quelque genre que ce soit, il vaut encore mieux être extravagant que froid. »
Théophile Gautier admirait dans la Joconde, « cette délicieuse harmonie violâtre, cette tonalité abstraite qui est le coloris de l’idéal ». Guide de l’amateur au musée du Louvre, p 28.
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teintes très colorées. La tête est fort belle, et Allegrain dut être enchanté de son modelé. Il paraît froid, en vérité, et le peintre eût mieux fait assurément de nous montrer le statuaire rayonnant de satisfaction devant son œuvre.
Au même salon, Duplessis avait envoyé le portrait d’un de ses compatriotes du Comtat, l'abbé de Véri, auditeur de Rote, qui était un personnage considérable par son influence politique. Sa mère sortait de la famille du brave Griilon. Il avait eu comme condisciple à la Sorbonne et comme ami, Turgot. Docteur en théologie, il fut député à l’Assemblée générale du clergé en 1745, par la province ecclésiastique d’Embrun ; il obtint un certain nombre de bénéfices : abbé de Saint- Satur, diocèse de Bourges ; abbé commendataire de Saint-Père de Chartres; abbé de Saint- Augustin, diocèse de Limoges; abbé de Granselve, diocèse de Narbonne ; abbé de Saint-Martin de Troam, diocèse de Bayeux ; il était le vicaire général du cardinal de la Rochefoucauld, archevêque de Bourges, en 1749, lorsque Maurepas y vint disgracié.
Comment ce jeune prêtre de 25 ans prit-il sur l’ancien ministre un tel ascendant? C’est le secret que révéleraient les mémoires de l’abbé de Véri, écrits au jour le jour, s’ils étaient publiés par le membre de sa famille qui les détient1, mais nous savons par la Correspondance entre Marie-Thérèse et Marie-Antoinette, par la Correspondance secrète, par les lettres de Mlle de Lespinasse, par les rapports de l’abbé Nardi aux consuls d’Avignon de quel crédit il jouissait. Il réussit à faire nommer Turgot contrôleur général des finances2. Quoiqu’il cherche personnellement à s’effacer, sans être insensible aux abbayes qui vien-
1. M. de Ségur en a eu connaissance et en cite des passages dans son livre publié en
igi3 : AU COUCHANT DE LA MONARCHIE.
2. L’abbé Véry, un de ses camarades, homme d’affaire, de coup d’œil juste et sûr, sentit là le génie, la force, et fort habilement le fit accepter de Maurepas, de sa femme, leur montrant bien surtout que c’était un sauvage, un homme gauche, impropre à la cour, qui ne pouvait porter ombrage, un travailleur terrible, mais ne visant rien, si bien qu’une fois en Limousin il n’avait pas voulu des grandes intendances de Rouen, de Lyon môme; qu’enfin il était seul, sans appui, et que Maurepas le renverserait quand il voudrait. — Michelet, Histoire de France, t. XIX, p. i84-
nent. à lui comme l’eau va à la rivière, il est question en 1774 de l'envoyer à Rome, remplacer le cardinal de Bernis, notre ambassadeur, « mais seulement pour être cardinal et préparer la besogne à M. le duc de la Rochefoucauld. Voilà la conversation d’hier, au coin de mon feu, et si je vous nommais les personnes qui y étaient, écrit Mlle de Lespinasse à Guibert, vous trouveriez que si cette nouvelle ne devient pas vraie, du moins elle n est pas absurde1 ». A la retraite de Malesherbes, Turgot voulut lui en faire accepter la succession.
O11 doit croire que Duplessis donna tous ses soins à la peinture d’un grand seigneur ecclésiastique qui pouvait lui être utile de tant de façons. Il a fait de lui plusieurs portraits ; j’en ai vu deux, le premier, qui est signé, appartient à la famille ; le second a été légué par M. Paul de Faucher au musée Calvet d’Avignon; il n’est point signé, mais il est de Duplessis, cela est certain. Ce n'est point une copie ou une réplique du premier ; il s’en différencie par le costume, et les armes des de Véri y figurent2.
L’abbé est vu de trois quarts, mais la tête tournée de face, en buste, sans les mains. Les yeux bleus sont vifs. La lèvre supérieure est mince, sèche, mais non méchante et la physionomie est empreinte de quelque malice souriante. Il a environ cinquante ans quand il est exposé au Louvre ; et il paraît plus âgé.
Figure de politique et de diplomate qui ne laisse rien deviner derrière un masque impénétrable, malgré toute la lumière dont le peintre l’environne. Sous ce camail violet déteint, qui est le costume de sa fonction, en petit rabat, on devine cette incomparable discrétion, prolongée au delà d'un siècle et qui ne laisse des traces que dans les souvenirs de l'abbé Nardi et les annales de quelques mémorialistes.
Diderot, qui le connaît, proclame ce portrait admirable comme tous ceux qu'expose Duplessis, cette année 177b, avec la réserve