A. M. André Dormeuil, acquise de M. Bcurdeley
Le même homme, vêtu d'un habit bleu vif à reflets saumon, les yeux levés au ciel, aux traits qui portent l'empreinte de 1 âge et sont comme sillonnés par tout le labeur d’une vie, au front bombé, aux lèvres enlr ouvertes, c’est Gluck à son clavecin, transfiguré par l'inspiration et dominé par le démon de l’harmonie. C’est une interprétation, une mise en scène de Gluck pour ses admirateurs, le petit groupe artistique qui entoure Arnaud ; c’est l’étude qui a servi à la composition, d’un des rares portraits de genre qu’ait peints Duplessis, celui de ce salon de 177b, que Mlle de Lespinasse est allée voir chez le peintre avec ses familiers et qui a excité leur enthousiasme1. Dans ces deux toiles, Duplessis a déployé toutes ses facultés et employé toutes ses ressources et il a réussi à nous présenter le même personnage dans une heure de repos, de détente et de paix et dans une heure de création, de joie et d inspiration.
Voici l’appréciation des Mémoires secrets sur le tableau de 1775:
« On voit que hauteur s’est complu à tracer le portrait de M. le chevalier Gluck, tête de caractère, où il a voulu faire passer le génie de ce grand musicien. Il le représente assis, devant son clavecin, au moment de la composition. Il ne lui donne point cet air d’énergumène, ces tons forcés et violents qui annoncent plus l'impuissance que la véritable fécondité2. Il a cette chaleur douce et soutenue qui produit sans effort. Tout ce que je critiquerais c’est la perruque, accessoire dans le costume, sans doute, mais non essentiel. Il n’aurait pas été contre l’usage de le montrer tête nue ou enveloppée simplement d’un mouchoir, attribut plus pittoresque. »
Un autre critique écrit que dans ce portrait « toutes les vérités de la
1. « On m'a interrompue, on est venu me proposer d’aller chez Duplessis. C’est un peintre de portraits qui sera à côté de Van Dick. Je ne sais si vous avez vu le portrait de l’abbé Arnaud peint par lui. Ôtais, mon ami, ce qu’il faudra voir, c’est Gluck; c’est un degré de vérité et de perfection qui est mieux et plus que la nature. Il y avait là des têtes toutes de caractères différens; je n’ai jamais rien vu de beau et de vrai à ce point-là. »
Lettres de Mlle de Lespinasse, 9 octobre 1774.
2. 23 septembre 1776, p. 188. — Le portrait du Louvre attribué à Greuze répond assez à ce signalement.
LES PORTRAITS DU CHEVALIER GLUCK 5i
nature sont rendues avec un art infini; on voit de plus dans cette tête l'expression d’un génie inspiré1 ».
Lesuire, de son côté, dit: «On aime à voir M. Gluck, peint dans un moment d'inspiration et l’on pense que le peintre, qui en a donné à cette figure, devait en sentir lui-même 2. » Le Mercure de France est également élogieux.
L’entretien des grands peintres sur le salon est assez piquant 3. Mercure les conduit devant Gluck :
« L Argilière. — Par mes pinceaux ! Je voudrais pour beaucoup qu’Orphée fut ici ! Oli ! le beau portrait! Quelle âme! Quel feu! Quelle nature dans cette tête !
Rigaud. — Je vois la vérité de ce qu’on m’a dit. L’ami Duplessis est long à opérer. Voyez-vous comme cette main paraît fatiguée?
L’ Argilière. — Morbleu ! C’est une furieuse envie de critiquer que de prendre garde à cela ! Pour moi, la tête m’empêche devoir la main. C’est un portrait superbe !
Rigaud. — Et bien ! ne voilà-t-il pas l’Argilière qui s’emporte comme une soupe au lait !
L’Argilière. — C’est que je ne suis pas jaloux, moi.
Rigaud. — Ni moi non plus.
L’Argilière. — Hum ! je ne sais qu’en dire... »
Le peintre Gabriel Bouquier, qui siégea à la Convention nationale, et dont on a publié une Epilre à M. Vernet et un poème sur les Charmes de la peinture, a écrit sur le salon de 1775 une appréciation demeurée inédite, mais dont on connaît les lignes suivantes :
« Le portrait du chevalier Gluck est un chef-d’œuvre digne d’entrer en comparaison avec tout ce que Van Dyck a fait de plus beau ; personne n’a rendu avec plus de vérité les différentes étoffes, le linge, les dentelles et les accessoires ; mais les mains sont incorrectes : que Duplessis s’en corrige et il obtiendra le titre de roi du portrait. »