‹ J.-S. Duplessis, peintre du roi, 1725-1802Chapitre 60 sur 134 · MADAME NECKER · texte numérisé non relu

MADAME NECKER

(Collection du Comte d’Haussonville)

LES S A LO N S D E 1783, 1785, 178g, 1801 1 1 3

défaut d’être gris et de ne produire à l’œil qu’un effet monotone. La ressemblance est quelque chose, ajoute-t-il ; mais c’est dans l’intérieur des familles que cette qualité acquiert du prix ; le connaisseur ne vient guère juger le peintre de portraits; c’est à l’artiste qu’il veut parler ».

Même note dans le Discours sur l'origine, les progrès et l'état actuel de la peinture en France : « Nous ne pouvons que louer l’extrême vérité qui règne dans les portraits de M. Duplessis; nous désirerions qu’il y mît quelquefois plus de chaleur, et qu'il sacrifiât un peu plus aux grâces, surtout dans les portraits de femmes. »

Ce sont des termes à peu près identiques qu’emploie le même auteur des Observations critiques sur les tableaux du Salon, pour servir de suite au Discours sur la peinture :

« Les portraits de M. Duplessis sont toujours remarquables par des vérités précieuses de détail, mais son pinceau, très esclave de la nature, ne copie rigoureusement que ce qu’il voit, sans rien embellir, ce qui l’empêche de mettre plus de chaleur dans ses ouvrages. » L’abbé de Fontenay, qui écrit ses Observations sur le Salon d’après les appréciations des artistes qu’il connaît, est leur écho en disant : « M. Duplessis, dessinateur pur et exact, dont la couleur est plus fine que puissante, dont le pinceau est si précieux, doit être vu de près. On a été à portée de sentir tout son mérite dans les portraits de M. Chabanon, de M. Ducis l’Américain et autres dignes de sa réputation . »

Les Réflexions impartiales sur les progrès de l'Art en France traduisent le sentiment unanime par ce jugement : « Tous ces tableaux sont dignes du mérite de leur auteur si généralement avoué. »

La plupart des toiles exposées à ce Salon existent encore et nous pouvons en avoir une opinion personnelle. De Chabanon, académicien influent au Mercure, où il a introduit Chamfort, et qui, d’après Voltaire, fut musicien, poète, philosophe, homme d’esprit, et joua la comédie infiniment mieux que Molé, nous connaissons deux exemplaires, 1 un au musée d Orléans, l’autre légué par le baron Malouet.

au musée du Louvre, et dont le Conseil des musées n’a pas voulu1.

« La peinture en a souffert, écrit M. H. Roujon, elle n’offre plus aux yeux qu’une grâce défraîchie. Telle qu’elle est, cette œuvre, à demi morte, reste évocatrice d'une âme qui fut d’une parfaite innocence : ce joli homme rose, aux yeux humides, a été une aimable créature. Il est équitable de donner, à défaut de gloire, un peu d’estime et beaucoup de tendresse, à Michel-Paul-Guy de Chabanon. » Et le délicat écrivain a consacré à celui qu’il appelle le « petit fantôme » un article étincelant d’esprit qui fait regretter l ostracisme dont son image a été l’objet. S’il est vrai que par places, la peinture de celle toile soit un peu écaillée, les parties essentielles du visage sont intactes, et tout est souple, vif, fin et spirituel. Lu compte rendu du Salon de 1^85 donne ce portrait comme le plus remarquable de ceux qui y sont exposés.

Comment Duplessis a-t-il tant attendu pour envoyer au Louvre celui qu’il dut faire un peu plus tôt, du célèbre Dr Lassone, son compatriote et sans doute un de ses protecteurs? Depuis longtemps, le premier médecin du roi et de la reine était en pleine notoriété; il avait, à 2 1 ans, partagé avec Lecat un prix de 1 Académie de chirurgie, il était entré à l’Académie des sciences avant d'avoir 25 ans. Il avait pu ranimer, au moment même de le disséquer, un corps où il avait reconnu quelque vie. Sa réputation s’était accrue de cent incidents faits pour la chronique. Les journaux de 1 époque et les Mémoires secrets ne tarissent pas de récits et de racontars sur son compte. Songez que sa fonction consistait à examiner les remèdes secrets, les eaux médicinales, à surveiller les épidémies ! Il eut 1 habileté de passer ces occupations absorbantes, mais qui étaient une source de revenus, à la Société royale de médecine. Il essaya un traitement contre la rage. U écrivit plus de quarante mémoires.

Ses travaux sur l'extirpation du cancer de la matrice avaient fait mettre dans ses attributions de médecin de la reine la conservation de

. Il est au musée de Versailles.

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l’hérédité monarchique et il y veillait avec autorité, au point d’interdire à Marie-Antoinette, à cause de sa grossesse, d’aller à un bal du comte d’Artois1.

On lui reproche ses airs despotiques, sa morgue, son avarice et son faste. Il ne supporte guère la contradiction; il y voit une injure indirecte et, pour ce crime, il obtient une lettre de cachet contre le D1 Hallot qu’on jette en prison et qu’on prive de feu, au mois de février. On fait rougir Lassone de cette vengeance, qui dénote son puissant crédit.

Il a temps pour tout, le premier médecin du roi; et lorsque M"e Olivier, qui a créé le rôle de Chérubin, accouche, la Correspondance littéraire prétend que Lassone et le comédien Dazincourt se disputent l’honneur d’être le père de l’enfant; qu’on doit choisir des arbitres pour examiner les titres respectifs des parties et que, pour les concilier, le nouveau-né recevra le nom de Crispin- Médecin2 .

Les querelles des médecins amusent le public. Le médecin du roi fut l’un des plus attaqués. On le mettait en chansons, on écrivait sur lui de nombreux pamphlets, et on racontait les anecdotes les plus curieuses et les plus diffamatoires; on le représentait comme un gros scarabée dont on citait les métamorphoses. On écrivait une comédie intitulée Lassone ou la séance de la société royale de médecine, due à la plume inépuisable en méchancetés, disent les Mémoires secrets, du D' Le Preux. C’est aussi à ce confrère qu’on attribue La Lettre d'un

1. Il (le Dr Lassone) dit qu’il ne répondait pas de la vie de la Reine si elle allait chez le comte d’Artois au jour indiqué... S. M. a eu beaucoup de peine à se rendre à ses raisons. Le Roi en a été enchanté et a dit : Lassone est bien hardi... c’est fort heureux qu’il ait obtenu cela. Mémoires secrets.

1. Mlle Olivier, qui en savait là-dessus un peu plus long que les arbitres, légua à sa mort sa chevelure d’or au Dr Lassone. M. Jules Claretie a récemment conté dans la Vie à Paris comment on lui a porté, en lui demandant si la Comédie française ne voulait point l’acquérir, — « un coffret contenant, liées par des rubans fanés, de longues tresses d’une chevelure blonde », celle de M11'' Olivier, qui avait aimé le Dr Lassone, « et à en croire le billet qui l’accompagnait de par la volonté de la malade, avant l’agonie, l’avait adoré » (Le Temps du 3o juin 1 9 1 1 ) . Le médecin était septuagénaire à la mort de la comédienne qui avait ■il\ ans.

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amateur où le président de la nouvelle société est raillé sur son mémoire relatif à la petite vérole, dont il prétend arrêter les effets avec du persil dans du lait. Il y est question de le couronner, pour les services qu’il rend à l’humanité, non de chêne, mais de persil. Les mêmes sarcasmes le poursuivent à propos de l’eau rose que Lassone conseille, en pareil cas, « comme un préservatif pour les veux des belles ».

Et Paris commentait encore cette aventure et ces polémiques lorsque le portrait du médecin du roi paraissait au Salon du Louvre : il n’a nullement, à 67 ans, l’aspect d'un vieillard ou d’un vieux beau : il ne porte pas de perruque; il a tous ses cheveux qui sont blancs, mais longs et souples; ses yeux sont vifs et perçants. Le front est vaste, la bouche bien faite; seul le bas du visage est un peu flasque. L’air est impérieux, d'un homme qui doit ordonner à la reine et prompt à décider. Droit dans un buste vigoureux, vêtu d'un habit de soie rose, garni au jabot et aux manches des plus fines dentelles, son bras droit est placé sur des livres qui lui servent d’appui et il regarde en face, avec une résolution calme. Celui qui s’est élevé à l’un des postes les plus influents de la Cour, qui a su s’y maintenir, qui a signé un bulletin de la maladie de Louis XV, retrouvé par les Goncourt, où il estime « que les urines sont bonnes et que les vésicatoires vont bien » et qui a eu les confidences douloureuses de deux reines de France, devait avoir cette figure impénétrable et tranquille. « Le portrait de Lassone, lit-on dans Minos au Sallon ou la Gazette infernale, exprime jusqu'au caractère de cet homme si estimable. »

Yien. remplacé à l’Ecole de Rome par de Lagrenée, reparaît aux séances de l’Académie, le il\ novembre 1781', et Duplessis, qui n'a pas oublié la commande de son portrait pour sa réception, se met en devoir de l’exécuter; il ne le termine que pour le Salon de 1785, où aucun succès ne l attend. On le trouve ressemblant par la tête, mais on lui prodigue des observations assez contradictoires. « Belle tête,

1. Il était parti avec Louis David le 2 octobre 1776 pour Rome.

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dit VAristarque moderne au Sallon, draperies pesantes, la cuisse allongée, maigre et fluette. Cette vue de face ne s’ajuste pas avec la hanche. »

— « Le portrait de M. Vien est assez mal posé ; les demies-teintes sont toutes de la même couleur sur la figure, le taffetas, les meubles ; mais il présente le modèle d’une bonne manière 1 . »

— « L’attitude de ce portrait ne nous a point parue assez distinguée ; la tête même était susceptible de plus de noblesse. Néanmoins, nous ne pourrions lui refuser beaucoup d’éloges, ainsi qu’aux autres numéros de la même main, s’ils ne nous écartaient de notre but ordinaire2. »

— « Mais vraiment, c’est bien là M. le Recteur de l’Académie, dit le Provençal en apercevant le portrait de M. Yien. Cette ressemblance est frappante. Tous les portraits de M. Duplessis ont ce mérite, dit le Flamand, mais celui-ci me paraît bien sec. — Voilà, dit l’Anglais, une remarque qui sent encore le terroir. — Elle a, dit l’Italien, le même défaut que la peinture. Voici, dit le Provençal, deux autres ouvrages qui font foi que M. Duplessis est un excellent peintre de portraits 3. »

— « Si l’on considère ce portrait du côté de la ressemblance, c’est un chef-d’œuvre; si on le considère du côté de l’exécution, je n’en voudrais pas être le père. L’attitude entière du corps est forcée et les contours des membres n’ont point de souplesse. Si le modèle avait le bras droit comme dans la copie, M. Vien n’enfanterait plus de ces beautés qui font tant d’honneur à ses talents. Un homme plus adroit eût voilé le tout, et n’eût mis au jour que la tête qui est pleine de vérité. Il serait à désirer que chez M. Duplessis l’amour de la vérité n’y fût jamais au détriment de l’énergie et des grâces 4. »

— « Je suis fâché que M. Vien ne soit pas rendu d’une manière plus avantageuse. Son attitude me paroit roide, contrainte et maniérée. J’ignore le motif qui a déterminé cet artiste à placer sur le dos d’une chaise le cordon de l’Ordre dont M. Vien est décoré ; quand cette marque de distinction est aussi bien méritée, il me semble qu’elle ne peut être mieux placée que sur le personnage même à qui elle a été accordée. Je puis reprocher à M. Duplessis

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