‹ J.-S. Duplessis, peintre du roi, 1725-1802Chapitre 66 sur 134 · LES PORTRAITS DES MUSÉES CARNAVALET, CONDÉ, ETC · texte numérisé non relu

LES PORTRAITS DES MUSÉES CARNAVALET, CONDÉ, ETC

On ne peut se défendre de voir cette jolie tête, dépositaire de tant de secrets, d’après le Dr Saiffert, au bout d’une pique rougie de son sang.

Les inconnues de Duplessis sont nombreuses. Toutes n'ont pas le don de nous préoccuper autant que celle du Louvre ; le champ des recherches est du reste immense. Edmond de Goncourt souhaitait de voir «un jeune érudit qui, consacrant des années à cette monographie, et lisant tous les livres et regardant toutes les gravures, et consultant tous les portraits conservés dans les familles historiques, apporterait la certitude à tant d’attributions douteuses ». Et il lui traçait un programme dont la réalisation absorberait la vie de plusieurs hommes, en admettant que toutes les portes s’ouvrissent devant eux et qu’ils pussent deviner du reste à quelles portes il faudrait frapper. La loupe entêtée 1 n’y suffit pas. On ne peut compter pour ces sortes de découvertes que sur la vulgarisation de certains portraits par la photographie et sur un hasard particulièrement heureux, car l’érudition et le labeur intelligent n ont pas manqué jusqu’ici.

Qui donc est, par exemple, cette grasse personne bien mûre, en robe de soie cerise à fleurettes blanches, qui tient devant elle une couronne de lauriers? L’a-t-elle reçue ou va-t-elle la donner ? Quelle est cette muse bourgeoise décolletée, au visage plein, au menton rond, aux yeux noirs et vifs, aux lèvres de bonté, et coiffée de dentelles rigides, éployées? Qui nous dira son nom ? Qui même nous donnera pour le découvrir, un fil conducteur? M. Gruyer, dans le catalogue descriptif qu’il a dressé du musée Condé, en attribuant cette peinture à Duplessis, écarte le nom de Mn,e Geoffrin ; vers l’époque où ce portrait a été exécuté, elle était, en effet, d’une maigreur excessive.

Autre inconnue entrevue dans une vente2. C’est un pastel. On compte les pastels de Duplessis, et celui-ci est des plus admirables. Nous n’avons aucune curiosité de savoir le nom de cctlc gracieuse enfant, et, Dieu merci, nous ne tenons pas précisément ici à avoir

i. La maison d’un artiste, t. Il, p. i46-i6o.

a. Collection F. Doistcau, juin ujog.

un portrait psychologique. 11 nous suffit de voir ce minois d’une quinzaine d’années, aux beaux yeux noirs, à la bouche qui retient difficilement le sourire ; coiffé d’un grand chapeau à plumes noires et blanches, traversé d’une bande de velours blanc, et qui descend sur son front jusqu’à ses sourcils, sans l’assombrir. Elle est décolletée déjà comme une femme et sa jeune poitrine se modèle, ferme, entre les dentelles d’un corsage à reflets changeants fermé par un nœud. Si cette poitrine est d’une jeune bile, la tête est d’une enfant. Ses mains se réchauffent dans un grand manchon d’hermine. Et ces taches claires du manchon, du nœud, de la peau fraîche, des plumes d’autruche, cernées par les ombres, la robe et la chevelure en boucles font de cette figure le plus agréable des portraits ; il n’a aucune date, il est de tous les temps ; c’est la jeunesse et la grâce à l'heure de leur épanouissement; c’est délicieux.

Il fait infiniment regretter que nous n’ayons pas plus de portraits de ce genre par un peintre dont le pinceau avait tant de souplesse et d’élégance jointes à une sobriété parfaite de couleur.

Inconnue également cette femme au manchon de la collection Rouart, attribuée à Duplessis, et qui est bien de lui sans nul doute, par sa parenté avec la Dame au livre : même attitude, mêmes clartés du visage, mêmes façons de traiter les mains et les draperies, les étoffes et les dentelles.

D ’autres seraient à citer si cette nomenclature de portraits anonymes ne devenait fastidieuse. Nous mentionnerons pourtant la jeune femme au chapeau à la Gainsborough, de la collection deMmeRogers- Doucet, parce qu’il est signé ; il est plein de grâce juvénile dans le décolleté et le léger fard des lèvres et des joues, et celui de la collection de M. Jules Cambon, ambassadeur de France, qu'on a Aru à Berlin à 1 Exposition d’art français, et en qui on croit retrouver Mme Necker, plus jeune que dans le portrait de Coppet.

Et cette autre femme, bien étonnée de se trouver, un moment, dans la salle des modes et costumes parisiens du musée Carnavalet, et qui, mieux à sa place dans une autre partie, y brille d’une façon discrète ?

Page 1