‹ J.-S. Duplessis, peintre du roi, 1725-1802Chapitre 67 sur 134 · PORTRAITS IDENTIFIÉS ET PORTRAITS D’INCONNUS · texte numérisé non relu

PORTRAITS IDENTIFIÉS ET PORTRAITS D’INCONNUS

C’est encore une inconnue de Duplessis; dans son ajustement, nous remarquons des nœuds de ruban bleu qui rappellent la dame au livre. Un de nos collègues de la Société de l’histoire de l'Art français, qui m’a prodigué ses bons avis pour ce livre, M. F. Portefaix, s’en est épris et il en a fait une description que je suis heureux de publier :

On gagerait qu’il n’y a pas là une commande ; que le peintre s’est donné le plaisir d’un tête à tête avec une femme qui, à l’agrément d’une physionomie piquante, devait ajouter les grâces de l’esprit. Et cette femme s’y est prêtée tout naturellement, sans aucun souci de parade, sans la moindre recherche de toilette, comme certaine de triompher avec ses avantages personnels... Le nez occupe peut-être un peu plus de place dans le visage qu’il ne conviendrait, mais pas assez pour l’enlaidir. D’ailleurs une femme qui a le charme ne saurait être laide et celle-ci en a à revendre. Je serais bien embarrassé de vous dire son âge, mais elle n’accuse aucun signe de déclin et n’en paraît même pas menacée. Regardez son front si pur, si lumineux, que les cheveux rejetés en arrière, au plus loin, et pour ainsi dire effacés, dégagent et mettent en relief comme un titre de noblesse. Et quelle clarté dans ses yeux, quelle franchise du regard, quelle aimable vivacité ! Tout cela rehaussé d’une pointe de malice dans le sourire. Mais cette malice n’a rien d’inquiétant ; elle peut saisir un ridicule, souligner un travers, pétiller dans la conversation, elle se garde de blesser. Ce visage reflète autant de qualités du cœur que de l’esprit. L’enjouement qui l’anime semble vouloir dissimuler celles-ci pour écarter tout pédantisme.

J’imagine que le peintre a dû trouver bien court le tête à tête des séances de pose. En tout cas, il a déployé toutes les ressources de son art pour faire valoir son modèle. Il avait devant lui une femme petite, menue, légère de substance, dont tous les avantages résidaient dans la tête. On peut supposer du cou, cravaté de dentelles jusqu’au menton, qu’il était plutôt maigre, et de la gorge que la forme en était schématique. Il fallait dissimuler ces insuffisances. 11 a eu soin d’incliner le buste en avant et de projeter, pour ainsi dire, la tête en dehors du cadre, afin que l’agrément de cette physionomie si éveillée, de ce sourire mutin, saisît le spectateur et, en l’absorbant, l’empêchât de s’occuper du reste. De même la simplicité de la mise s’imposait : une étoffe sombre qui n’attirât pas le regard, et, comme parure, rien que de

discret, une dentelle qui se garde de bouillonner et deux nœuds de ruban d’un bleu sans éclat.

On ne peut tout citer, et pourtant aucune toile de Duplessis n’est indifférente ; il faut mentionner, sous peine de négliger des chefsd'œuvre, les rares peintures qui existent dans les collections particulières et que nous avons eu la bonne fortune de pouvoir examiner : ainsi Louis Dussieux1, un des rédacteurs du Journal de Paris, qui, pour quelques plaisanteries contre La Harpe, fut par lui menacé de coups de bâton, et en obtint des excuses, l’Académie ayant pris parti pour le journaliste contre celui de ses membres qui jouait au grand seigneur impertinent; rien de plus aisé, de plus naturel, de plus expressif que celte figure d’homme d’esprit ; ainsi de Garipuy, ingénieur", un peu engoncé dans son habit, mais clair, blanc et rose, sous sa perruque de neige, vigoureux et puissant, aux yeux dominateurs, tête où les calculs se superposent sans fatigue; ainsi Le Blanc de Castillon, procureur général au parlement de Provence, que nous connaissons seulement par la gravure d Etienne Beisson3, un Aixois qui a gravé également le Mirabeau de Boze ; c’est une belle figure de parlementaire, déridée par la jovialité méridionale ; mais sachons nous borner, pour consacrer quelques pages à un fonctionnaire de l’ancien régime de plus grande notoriété ; l’histoire de son portrait peut être faite grâce à plusieurs documents inédits.

Le Conseil particulier de Valenciennes, dans le but de reconnaître les services rendus à la ville par Senac de Meilban, pensa que la plus heureuse forme qu'il pourrait donner à son hommage, serait celle d’un portrait allégorique gravé par un artiste; il s’adressa à C. -N. Cocbin, qui accepta de dessiner ce portrait. Mais le Conseil se ravisa et pria Cocbin de le peindre en pied. Le secrétaire de l'Académie n'eut aucune mauvaise humeur de cette démarche inattendue, et il écrivit une lettre empreinte de la plus gracieuse courtoisie, par laquelle

i. Vente Sedelmeyer, mai 1907, n° 1 g4 -

a. Collection de M. Charles Oulmont.

3. Publiée par M. Àudouard, dans son étude sur le rétablissement du Parlement de Provence.

Photo Giraudon

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