‹ J.-S. Duplessis, peintre du roi, 1725-1802Chapitre 72 sur 134 · FEMME INCONNUE · texte numérisé non relu

FEMME INCONNUE

(Collection S. Propper)

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vraiment chez lui que le génie, ou, si l’on profère, le talent, est une longue, une très longue patience.

Aussi ne peut-on se ranger à l'avis d’après lequel Mme Lenoir étant incontestablement l’oeuvre de Duplessis, la manière sage, appliquée, serrée de ce portrait, exclut sa paternité de celui du Louvre, qui serait une peinture chaude, emballée , d’une seule venue, où l’on sentirait la fougue et la passion.

Il n’en est rien, selon moi. La Femme inconnue est une œuvre d’attention, de pénétration lente où la touche de couleur n’est posée qu’avec réflexion. Duplessis a autant et plus de grammaire et d’école que tout autre artiste de son temps, mais il n’est pas un homme de métier seulement; sa main n’est pas emportée par l’ivresse de triturer les couleurs et de les disposer sur la toile ; il n’a pas le coup d’aile et les jours d’inspiration; il est égala lui-même toujoui's. M. L. Gonse cite comme des chefs-d’œuvre deux de ses premiers portraits exécutés à Carpentras ; les derniers qu’il exposera ne trahissent aucun déclin chez leur auteur.

Voilà un peintre qui n’a ni le coloris puissant ni la précision un peu sèche de certains de ses confrères ; qu’on ne reconnaît pas à ses défauts autant qu à ses qualités ; une vertu lui appartient bien en propre, celle de s’adapter au personnage qu’il va peindre. Il n’est pas de ceux qui se mettent eux-mêmes tout entiers dans ce personnage, si bien qu il disparaît en quelque sorte dans la virtuosité de l’exécutant et que c’est le peintre qu’on retrouve plus que son modèle. Non, Duplessis n’a aucun de ces grands partis pris, de ces dons prodigieux impartis aux maîtres de tout premier ordre ; et pourtant il est reconnaissable à quelques signes particuliers, au naturel et à la simplicité, à un air de vie familière dans l’attitude et à une souplesse extrême dans l’exécution. Ses portraits sont vraiment tels qu’on se représente les personnes. Quand on connaît sa probité d’artiste, on a la certitude de leur ressemblance fidèle, et non pas bien entendu superficielle, par l expression qu'il a su fixer dans la « minute heureuse » qu’attendait de ses modèles Chassériau.

Versé dans l'étude des sciences et accoutumé aux expériences de chimie et de physique, il sera tou jours occupé de recherches relatives aux arts, de la restauration des toiles des Maîtres, du nettoyage des marbres incrustés de mousses ; il écrira des mémoires sur la gomme élastique ou le caoutchouc, sur les laques et l’outremer et sur T utilisation de la garance.

Ces derniers mémoires, malgré quelques erreurs que relève Montucla, donnent à penser que, comme les grands peintres de la Renaissance, Duplessis préparait lui-même ses couleurs ou certaines de ses couleurs dont on admire la fluidité, pour obtenir des produits plus fixes et plus durables et, en quelque sorte, personnels et différent de ceux de ses confrères.

Quand on compare les bleus de Duplessis, par exemple, avec ceux de Nattier ou de Roslin, on n’a aucune hésitation à les trouver plus souples et plus doux, et, particularité digne d’attention, les nœuds bleus du corsage de la Femme inconnue du Louvre sont tout à fait semblables à ceux du portrait de Mme de Cavet (musée de Carpentras) et du portrait de l’autre inconnue du musée Carnavalet. La forme de ces nœuds n’est qu’une coïncidence et une rencontre, mais l'identique nuance n’est pas due à un simple hasard, et j’y vois, avec les autres présomptions que j’ai énumérées, un motif de plus pour attribuer à Duplessis, avec I approximation de certitude qu'on a, en pareil cas, le portrait de la salle La Caze.

Du reste, dans l’attribution d'une toile anonyme, s’il y a une grande part de sensation et d'intuition guidée par des connaissances générales sur l’histoire de l’art et sur certains peintres, qui vous dirigent vers leurs œuvres instinctivement, on y est aidé aussi par quelques indices. Duplessis se reconnaît à ceux-ci :

Ses portraits sont sans apparat, à l'exception de quatre ou cinq qui ont une allure officielle : Louis XVI, la duchesse de Chartres, M. et Mme Necker, le comte d’Angiviller. Lorsqu’on ne lui a tracé aucun programme, ils ont un caractère d’intimité et de naturel incomparable ; ce sont des portraits de famille, dans un intérieur. Ni architec-

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ture de palais, ni vastes tentures ; aucun décor ; point d’accessoires ou accessoires réduits au minimum : un attribut professionnel comme la palette de Vien, le ciseau d’Allegrain, l’écritoire de l’abbé Arnaud, un livre pour occuper les mains ; les fonds bruns ou noirs, toujours sombres où se confond souvent et rarement se détache le personnage représenté, à l’exception du visage qu’une distribution de lumière bien ordonnée éclaire de face, surtout le front et les yeux. En un mot, nulle recherche d’effet dans la peinture (on le lui reproche) mais un constant effort vers la ressemblance et la vérité.

Qu’il peigne des ecclésiastiques en soutane ou en rochet, la reine Marie-Antoinette sans atours, la duchesse de Chartres en robe de satin blanc, le roi lui-même dans la pompe du costume du sacre, la justesse du ton est la seule préoccupation du peintre, sans qu’il veuille profiter de l’occasion qui se présente pour nous éblouir par des jeux de couleurs ou pour se livrer à la peinture solennelle et à panache. Ce n’est point par impuissance ; c’est par une réaction voulue et visible contre le mauvais goût et l’artifice qui sévissaient encore, à ses débuts, des portraits mythologiques et allégoriques.

Si l’on étudie, à ce point de vue, les peintres du milieu du xvme siècle, combien en est-il qui, dès la première toile et en toute occasion, soient plus que Duplessis, préoccupés de la vérité, non seulement par la ressemblance, mais par l’intimité du portrait ? Nous ne nous ressemblons que dans notre intérieur, dans notre mise habituelle, dans nos occupations quotidiennes.

Assurément ce Maître n’a pas fait que des chefs-d’œuvre. Le notaire Couturier, l’abbé Bouchony ouValadier de la Bonette n’ont, peut-être rien qui l’inspire, car le génie n’illumine pas leur front. Mais ce serait une erreur de croire que la Dame au livre est un accident dans sa carrière. Que se présente à lui, homme ou femme, quelqu’un dont l ame transparaisse dans le regard, Arnaud, Gluck, Lassone, Franklin, de Véry, Mme Necker, Mme Lenoir, la princesse de Lamballe, Péru ou simplement l’enfant ingénue de la collection Doisteau, et il fera une œuvre éternellement vivante et digne d’une admiration

profonde, Il suffira qu’on la voie parmi d’autres chefs-d’œuvre pour que les amateurs la remarquent, que la critique soit émerveillée et que Diderot s’émeuve comme devant le portrait de son ami Thomas.

Rappelez-vous la surprise de l’auteur du Salon de 1781 en présence de cette tète si commune aux traits embrouillés : « L’artiste, dit-il, a trouvé le secret de saisir cette physionomie, de caractériser ces traits, et de donner à cette tête une expression noble, élevée et de la rendre en même temps fort ressemblante. )> Oui, c’est le secret de l’Art et de l’artiste de révéler ainsi une figure dans la minute heureuse.

La Femme inconnue a toutes les qualités des plus beaux portraits de Duplessis : finesse du dessin, sobriété et pure harmonie des couleurs, simplicité, grâce de l’attitude, perfection rare des détails comme de l’ensemble, et surtout concentration et force du sentiment à traduire. La technique n’en diffère en rien : les bleus et même les noirs à reflets grisâtres du portrait de la collection Rouart s’y retrouvent dans la finesse de leurs tons1.

On a donc le droit d’éliminer des attributions hasardeuses à des contemporains, qui auraient signé celte toile de leur talent propre et il est temps de la restituer au seul portraitiste que tous les journaux et mémoires de l’époque s’accordent à surnommer le Van Dyck de 1 Ecole française.

1 . J’ai déjà fait, à la page 126, le rapprochement de ces deux toiles.

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