‹ J.-S. Duplessis, peintre du roi, 1725-1802Chapitre 78 sur 134 · HONORA IRES · texte numérisé non relu

HONORA IRES

il lui est dû, pour des ouvrages entièrement exécutés, 3 600 livres. Pierre demande qu’on lui délivre promptement un acompte. Une note de Montucla, sur ce rapport du directeur de l’Académie, mentionne qu’on a ordonné le mandatement de cette somme le i5 février.

Notre peintre a des charges de famille. Il pétitionne un jour, au nom d’une pupille. Et nous savons par une lettre de sa mère aveugle, qui a l’idée de remercier le comte d’Angiviller de ses bontés, que Duplessis, lui cachant les pertes qu’il a éprouvées, n'a cessé de venir à son aide. Elle écrit de Carpentras le 20 mai 1783 :

« Vous rappelez à la vie une mère qui, après avoir donné l'être à son fils, reçoit de lui depuis maintes années de quoi fournir à un honnête entretien. Je puis dire en sa faveur qu’il a manifesté ses sentiments avant même de jouir d’un bien-être et quej’ai craint souvent qu’il ne se privât du nécessaire pour subvenir à mes besoins. » Cette lettre, dénuée de toute orthographe, est pleine de cœur et on ne peut la lire sans être ému. D’Angiviller y répondit dans ce sens : « Le talent distingué de M. Duplessis, dit-il, joint à ses qualités morales était bien fait pour intéresser, et vous pouvez compter sur la continuité des sentiments qu’il m’a inspirés à ce double égard; ce sera toujours pour moi un vrai plaisir que d'avoir des occasions d'augmenter son bien-être1 2. » Voici en quoi consistaient les pertes cachées par Duplessis à sa mère et réparées partiellement par d’Angiviller. Le malheureux artiste, peu expert en affaires, avait placé dix mille livres en une rente viagère de cent pistoles ; il avait eu l’idée de faire ce prêt assez avantageux, en réalité, pour l’âge qu’il avait atteint, au prince de Rohan-Guéménée, qui empruntait de toutes mains, et dissipait, avec son patrimoine, l’argent de ses créanciers \

1 . Carpentras, 20 mai 1783. O1 1916, pl. 5, n° 1 49, et Versailles, 1 1 juin 1783, O1 1916, pl. 5, n° i5o.

2. Déplus, d’Angiviller exposait en ces termes d’autres embarras du peintre dans un mémoire au roi du 25 septembre 1785 : « Il partage toutes les inquiétudes et au moins le poids dos lenteurs inévitables dans la liquidation des affaires de M. le duc de Choiseul, pour une autre partie des faibles économies qu’il s’était ménagées par le travail le [dus opiniâtre... »

Il y eut plusieurs mémoires de Duplessis à ce sujet et de nombreuses suppliques adressées à son protecteur, le Directeur de Bâtiments. Quelques lettres et un seul mémoire nous sont parvenus, mais il n’est pas très aisé d’y démêler les détails de ce litige. On y constate de la part du peintre spolié une activité qui se dépense en démarches, en visites, en sollicitations persistantes et tenaces, en discussions sur son droit, et sa dialectique, vigoureuse autant qu’éplorée, se heurte aux pratiques de la procédure du temps, à la connivence des liquidateurs, des syndics, des commissaires. Quelle aubaine pour ces gens de loi : une banqueroute de 28 à 33 millions, la protection du roi assurée au failli et une procédure qui dura neuf ans et se termina en pleine Terreur. 11 y a, dans le dossier de Duplessis, des traits essentiels pour ! histoire, qui auraient déjà leur intérêt, même s’ils ne concernaient que lui, et qui sont d’un ordre général.

Le second mémoire, le seul que nous connaissions, est présenté aux commissaires nommés par le roi au nom de Duplessis et de la demoiselle Jeannette Couillaux ; il est sans date, mais il est classé aux archives nationales immédiatement à la suite d’une lettre de Duplessis à d’Angiviller, qui porte celle du 18 décembre 1786 ', ayant trait au même objet. Disons tout de suite que Jeannette Couillaux a prêté deux mille livres et Duplessis dix mille, peut-être parce que la somme recherchée était de 12 000 et que Duplessis ne pouvait seul la fournir. Pure hypothèse assurément, mais aucune ne présente plus de vraisemblance.

L’ouverture de la faillite est, croyons-nous, de septembre 1782. Mais la cessation de paiement est antérieure. Les réclamations de 1 artiste ne paraissent commencer qu’en 178G. Sur la recommandation du comte d’Angiviller, la pension viagère avait été servie pendant douze mois à Duplessis par le prince Louis, cardinal de Rohan, frère du failli. Survient à ce moment l'affaire du collier, l arrestation du

1. Les pièces de ce dossier sont au nombre de six. O1 1919, pi. 2, nos 218, 219, 220, 34o, 34 1 > 342.

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Cardinal en 1^85; la pension n’est plus payée et la créance de Duplessis doit être réglée.

En voici l’origine d’après le mémoire :

Nous déclarons que nous souscrivons volontiers à ce que le prince obtienne réparation des torts qui luy ont été faits (s’il a été trompé par son intendant) et d’autant plus volontiers que nous n’avons à nous reprocher envers lui d’autre tort, si c’en est un, que de luy avoir prêté douze miles livres en espèces bien sonnantes ; non pour ses plaisirs à la vérité, mais pour une bonne action. Nous scavions que c’étoit pour payer une partie de ce qu’il devoit à une famille souffrante, qui en faisait, par contre coup, souffrir plusieurs autres; les constructeurs, on le scait, prenant à crédit chez les plâtriers, les carriers, employent une infinité de manœuvres vivant au jour la journée, et tout ce monde avoit besoin d’argent pour vivre. Nous avons donc cru faire une bonne action ainsi qu’une bonne affaire en donnant notre argent au prince. Qu’ensuitte on vienne nous dire : Si le prince a été trompé par le sieur Roland? Cela n’est nullement prouvé par parenthèse et nous croyons qu’il ne peut l’être, mais le fût-il, cela ne nous regarde nullement. . .

Le sieur Roland n’a été dans cette affaire qu’un courtier, un entremeteur pour faire trouver de l’argent au prince; il s’y portait avec d’autant plus de zèle, que le prince lui avoit promis que cet argent servirait à le payer.

... Le sieur Marchand dit à présent, après nous avoir fait luy-même plusieurs payements sans contestation, il dit n’avoir pas touché un sol de cet argent ; il ne tenait qu’à lui d’y toucher, mais comme son intention fut d’en payer une dette pressante, il l’a donné tout de suite au créancier du prince...

Et on fait courir un bruit dans Paris, écrit Duplessis à d’Angiviller, que le prince de Guemenée paye ses dettes et l’on solicite les créanciers. O miséricorde ! quelle façon de payer ses debtes 1 et l’on montrera au Roy un état des affaires du prince et on dira au Roy : — Voyez, Sire, le prince de Guémenée a été un homme malheureux, trompé par une foule de fripons, tandis que ce sera lui qui aura trompé et ruiné une foule d’honetes gens ; et le Roy qui le plaindra, lui accordera des grâces et il insultera par son luxe les malheureux qu’il aura jettés dans la fange ; il faira vivre les uns dans les larmes, jettera les autres au tombeau et l’on criera : Vive le prince ! il a payé ses debtes !

Je puis sans doute, Monsieur le Comte, vous présenter sans danger les expressions de mon indignation !

Or, les syndics de la faillite objectent à Duplessis, en refusant de l’admettre au nombre des créanciers légitimes, qu'il a donné les 12000 livres, non au prince, mais à Roland, maître maçon. Et Duplessis de répliquer justement, qu'il n'a rien donné à Roland, à qui il ne devait rien, mais qu'il a versé au prince le prix de son contrat de rente viagère, chez le notaire du prince, en présence du sieur Marchand qui représentait celui-ci :

« Si, ensuitte, il a plu au sieur Marchand, pour remplir les intentions du prince, de dire au S‘ Roland : — Prenez, cela est pour vous, nous n’en avons pas été surpris, nous nous y attendions, mais c’est au prince que nous avons donné notre argent parce que nous le luy devions et non au S1 Roland, à qui nous ne devions rien, comme il a été dit. Voyez notre contrat. »

Par ces extraits, empruntés à diverses parties du mémoire, on parvient à voir clair dans cette affaire, obscure par suite des lacunes du dossier. Elle se réduit à ceci : le maître maçon Roland, qui a fait des travaux pour le prince de Guémenée, se rendant compte qu’il ne sera pas payé, s’il ne trouve pas quelqu’un qui avance les fonds, se met en rapports avec Duplessis, qui est à la recherche d’un placement de tout repos en rente viagère ; il le fait agréer par le prince ou son intendant ; le contrat accepté est régulièrement passé devant notaire, et Roland retire le montant du prêt. Il n’y a aucun doute que Duplessis a fait une opération honnête, régulière et qu’il ne saurait être assimilé à des fournisseurs qui subissent, parce qu'on la leur impose, la réduction d'une créance, qu’ils sentent eux-mêmes exagérée.

Or, voici ce que prétendent faire les liquidateurs : diminuer les créances de moitié, et dire ensuite au peintre : on vous a payé pendant deux ou trois ans comme si votre capital avait valu ioooo livres ; vous avez donc reçu à chaque paiement la moitié en trop ; ce surplus sera porté en diminution sur votre capital, de sorte que, sans

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tenir compte des intérêts impayés, depuis la déclaration de faillite, ce capital sera ramené à mille écus, qui, à 5 pour ioo, rendront i5o livres, au lieu de i ooo.

Le malheureux peintre fait des démarches auprès des gens influents, et il les supplie de lire son Mémoire ; il lui semble qu’on n’aura rien à y répliquer, parce que son droit est évident. Mais qu’est le bon droit, si l’on n est pas recommandé ? Il n’a pu réussir à faire présenter ce mémoire à Mme de Marsan « qui dirige ces opérations et qui a la libre disposition cl’une partie des fonds qu’elle peut employer à sa volonté ». Il écoute tout le monde, et il tente tout ce qu’on lui conseille. On lui a parlé d’un maître des requêtes, M. d’Albert « qui est chargé de ces affaires ; il va chez lui quoique cette démarche lui ait paru plus que hasardée». Il fait de cette visite un récit animé et curieux :

J’attendois chez luy M. Albert et je nie trouvoy vis à vis d’un abbé qui me parut être de la maison ; sur quelques questions qu’il me fit je crus devoir m’ouvrir à luy et je me nommay ; voici ce qu’il me dit.

« C’est la première fois que vous alez voir M. Albert, vous n’avez point de recommandation auprès de luy; il connoit san doute votre nom et vos talents; mais ces mêmes talents qui pourroient vous servir de recommandation en toutte autre occasion vous nuiront dans celle-cy. Comment croire en effet qu’avec vottre réputation, vous puissiez vous trouver dans le cas d’avoir besoin de ces faveurs destinées aux malheureux ; vous luy paroitrez suspect quand vous vous plaindrés de votre fortune ; il faudrait que quelqu’un qui connut vos affaires se chargeai de la faire connoître à M. Albert; vous avez peint le Roy, n’auriez-vous fait connaissance avec personne à la cour qui voulut parler pour vous ; je n’y connois luy, répondis-je, absolument cpie Monsieur le comte Dangivillers, mais je puis compter sur sa bonté dont j’ay reçu nombre de témoignages. Hé bien ! me dit-il, Monsieur le Comte Dangivillers connoit beaucoup M. Albert, croyez moy, ne le voyez point aujourd’huy et demandez à Monsieur le Comte Dangivillers une lettre de recommandation. »

Et Duple ssis sollicite une fois de plus le Directeur des Bâtiments,

sinon de le recommander à M. d’Albert, du moins d’attester ce qu’il expose dans son mémoire.

Mais l’homme que nous avons toujours vu jusqu’ici délicat et discret, avoue au Directeur des Bâtiments, que, dans la nécessité où il est réduit, il n’a pas parlé de sa pension, puisqu’elle « n’est venue qu’après la faillite » et qu’en effet on a pris sa perte en considération pour la lui accorder:

Peut-être blâmerez-vous cette réticence; mais j’en parlais dans le brouillon de mon mémoire et j’ay cru devoir le refaire. Il auroit fallu ajouter tant de choses après cette déclaration ; il auroit fallu parler de mes charges qui absorbent et vont bien au-delà de ma pension. J’aurois fait un long mémoire et on ne lit point les longs mémoires, et si on avoit eu le courage de commencer le mien on se serait arrêté au mot d’une pension de i 200 et on auroit peut-être pas lu la suitte. Cependant il est très vray qui si cette pension peut me donner du pain un jour, elle ne me l’assure pas, parce que il faudroit que je gagnasse un procès que je puis perdre, il faudroit que je perdisse ma mère qui peut vivre plus que moy. Je crois d’après cela, Monsieur le Comte, que vous ne me blamerés pas de n’avoir pas parlé de ma pension, et que vous pourrez en conscience me présenter comme un malheureux qui est bien loin de la fortune, que ses talents paraissaient luy promettre ; vous pourriez encore d’après l’opinion que vous en avez me montrer comme un homme qui n’a pas mérité ses malheurs.

D’Angiviller consentit à écrire la lettre qui lui était demandée, mais non à dissimuler la pension de Duplessis. Toutefois il n’en dit point le chiffre. Cette lettre est très importante pour la biographie du peintre, et nous la reproduisons :

M. d’Albert.

Versailles, le 20 juillet 1 786 1 .

Il doit, Monsieur, vous être remis par M. Duplessis de l’académie royale de peinture, un mémoire relatif à sa créance sur le prince de Guémené ; je

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