LA FAILLITE DU PRINCE DE GUÉMÉNÉE
crois devoir aux sentimens que m’a inspiré cet habile artiste de vous le recommander et de vous prier de lui être aussi favorable qu’il vous sera possible ; et pour cet effet, permettez-moi d’entrer avec vous dans quelques détails à cet égard.
Il peut paroitre du premier abord extraordinaire qu’un artiste du mérite de M. Duplessis, éprouve par la perte qu’il fait chez M. le prince de Guémené, un dommage semblable à celui qu’il éprouve et qui est une ruine totale. Cela est cependant vrai. M. Duplessis est du nombre de ces artistes qu’un sentiment vif du beau et de la perfection si difficile à atteindre, a rendu excessivement difficile à contenter sur leurs ouvrages et conséquemment très lents à travailler. Un peintre de portraits est même dans ce cas peu occupé, car la plupart des hommes regrettent presque le temps nécessaire à des séances multipliées.
M. Duplessis n’a en conséquence pas eu à beaucoup près autant d’ouvrage qu’il en aurait eu sans cela ; il étoit d’ailleurs venu tard dans la capitale, enfin chargé depuis longtemps d’une mère infirme et aveugle qui habite la province, et précédemment aussi d’un père aveugle, une bonne partie de son gain étoit employée à secourir les auteurs de ses jours. D’après cela il est exactement vrai que ce qu’il avoit placé chez M. de Guémenée étoit tout ce qu’il possédoit, et qu’il est au nombre des créanciers les plus maltraités par la malheureuse catastrophe de cette maison.
J’ajouterai à cela que M. Duplessis est d’un âge auquel les talens commencent à être d’une foible ressource, et que sa vue commence à s’affoiblir, en sorte qu’il est bien éloigné de pouvoir espérer de se rétablir de cette perte par un redoublement de travail.
Ces considérations m’ont engagé il est vrai, à lui procurer une petite pension du Roi, mais elle est bien audessous de ses besoins personnels augmentés encore par la charge d’une mère infirme qui vit encore. Ces mêmes considérations présentées par moi à M. le Cardinal de Guémené l’avoient engagé à le mettre au nombre des créanciers du prince de Guémené qu’il secouroit particulièrement, et je scais que son intention étoit de faire en sorte qu’à la liquidation finale des dettes du prince, cet artiste fut traité le plus favorablement possible. La malheureuse et étrange affaire que tout le monde connoit le rejette dans la plus fâcheuse position.
Telles sont, Monsieur, les circonstances où se trouve M. Duplessis, et que je crois devoir vous attester. Je vous serai sensiblement obligé de les prc-
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senter à Madame la princesse de Marsan, et faire tout ce qui sera en votre pouvoir pour qu’il obtienne ce qu’il demande dans son mémoire. Vous ne pouvez d’ailleurs faire du bien à quelqu’un qui mérite davantage par toutes les qualités estimables du caractère et des mœurs.
J’ai l’honneur d’être avec un parfait attachement, Mr, votre etc.
Cette intervention du comte d’Angiviller fut sans effet. Nous savons, par une nouvelle démarche faite auprès de lui, que le peintre « est déchu de ses espérances ». Le traitement qui lui est offert lui causerait le plus grand préjudice. « Le travail qui se fait contre moi dans les bureaux de 1’hôtel de Soubise paraît, dit-il, sorti des bureaux de l’enfer. » Il supplie de nouveau qu'on lise son mémoire : ses raisons sont sans réplique; les magistrats sages et éclairés (qui doivent sans doute décider sur la répartition de l’actif) les entendront. Sinon il les portera devant le Conseil du roi : « Ces gens d’affaires, écrit-il, ont perdu toute pudeur. » M. du Tertre, premier commis des finances, qui doit présenter les créances au Conseil du roi, est sans doute irréprochable, mais il est prévenu. Duplessis reconnaît qu’il l'a impatienté, presque mis en colère en discutant avec lui la réduction qu’on lui fait subir. Donc, il craint tout ; il 11e compte plus que sur la protection du Directeur auprès de M. de Calonne, qui exposera au roi les dires respectifs des parties. Que celui-ci lise son mémoire, qu’il demande son contrat, et tout est dit.
Mais on peut employer contre lui la perfidie. On peut le juger sans l’entendre « ou me souffler l’appel ». Et il dialogue avec d’Angiviller: — Oh ! quelle méfiance, dirés-vous, Duplessis, cela ne vous pas fait honneur! — Monsieur le Comte, il n’y a pas trois ans que cette odieuse manœuvre a été employée contre moi dans une affaire tout aussi importante et j’ai failli en être la victime.
El il ajoute, dans la détresse morale et matérielle de cette supplique un peu incohérente, un peu contradictoire, où la peur d’une vieillesse dénuée de tout dirige son esprit et sa main, et qui est navrante :
« Je crois devoir compter sur vos bontés : j ay mes titres pour
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avoir cette confiance. Vous avez voulu me faire obtenir faveur dans cette affaire ; comment pourriez-vous ne pas me défendre contre ce chef-d’œuvre d’iniquité, vous, dont la belle âme se révolte à la vue de la plus légère injustice ! »
D’Angiviller lui suggère de consulter un homme de loi. Duplessis qui a fait, il y a 24 ans, le portrait de Gerbier, va voir le célèbre avocat : « Je l’ai trouvé trop occupé, raconte-t-il, pour le faire expliquer; à peine a-t-il eu le temps de lire mon mémoire : je crois, si je ne me trompe, lui avoir vu lever les épaules. » Il le soumet également à l’avocat Molé « qui n’a parlé qu’avec dérision de cette opération inique». M. Demily, procureur, comme il exprimait devant lui son ressentiment et qu’il appelait atroce cette opération, lui dit : — Eh! non, elle est trop bête pour être atroce; cela ne passera pas, cela ne peut pas passer ! « L’opinion de tout le monde est qu’il n’y a pas de tribunal en France où une pareille réclamation de la part du prince peut être admise, et le roi voulant faire tout pour le mieux, nous ferme pourtant la porte de ses tribunaux et cet ordre dicté par sa sagesse peut pourtant devenir l’origine de notre ruine1. »
M"e Couillaux, l’associée du peintre dans cette affaire, va de son côté solliciter les commissaires et les syndics ; elle reçoit, comme Duplessis, l’accueil rude que les gens d’affaires réservent aux plaideurs importuns qui lassent par leur insistance les plus patients : « A la vue du traitement qui lui était offert, elle exhala son indignation par beaucoup de bonnes raisons; enfin M. le Syndic ne put s’empêcher de lui dire : — Je conviens que c’est une coquinerie, mais que voulez-vous P Je n’y puis rien. Présentez un mémoire. »
Un mémoire, mais Duplessis promène le sien parlout. Il a foi, comme on l’a toujours, dans sa propre cause et dans les moyens par lesquels il la défend ; mais il est de son temps ; il entend, malgré sa mauvaise ouïe, ce qui se dit hautement dans les bureaux où il fait antichambre : «Ne comptez pas sur la bonté de votre cause ; si vous avez des protecteurs, lâchez de les intéresser : c’est l’opinion des gens instruits. »
i. À. N., O1 191g, pl. 3, n° 34 1 .
Un notaire n'a-t-il pas dit à Mlle Couillaux : «Vos raisons seraient excellentes en justice réglée, mais ici, ils font ce qu’ils veulent. » Et Duplessis répète : « Remarquez bien, monsieur le Comte, ils font ce qu’ils veulent » et il se place de nouveau sous la protection du Directeur général, le 18 décembre 1786; celui-ci a bien voulu écrire de nouveau à d’Albert, mais le peintre aurait plus de confiance en de Galonné, car d’Albert «s’est imposé une tâche trop difficile; il voudrait avec le peu que l’on a paraître avoir payé les dettes du prince. Cette opération est son ouvrage ; son amour-propre est intéressé à en venir à bout ».
Et il écrit cette phrase qui en dit long, de lui au ministre : « Je n’ose vous dire tout ce que je pense. »
Nous ne nous étendrons pas davantage sur cette créance ; la lassitude gagna-t-elle Duplessis ou apprit-il que de nouvelles tentatives seraient infructueuses P il n'y a plus rien dans le dossier, après le mémoire sans date dont nous avons parlé; on sait que la liquidation de la faillite du prince de Guéménée ne fut terminée qu’en 1792. D ici là, le peintre devait voir augmenter ses soucis, ses craintes, ses besoins, pendant que diminuaient encore ses minimes ressourses. La réduction des pensions l’atteint durement et il appréhende non plus l’avenir, mais le lendemain immédiat.
Il passe alors son temps à quémander toutes choses ; places et traitements. Cochin meurt et laisse une pension vacante ; Duplessis tend la main vers le comte d’Angiviller ; c’est alors qu’il écrit la lettre déchirante du 29 avril 1790.
Le lendemain même, apprenant que 1 emploi de garde des dessins du roi est libre, il se met sur les rangs pour l’obtenir, et il adresse (toujours au comte d’Angiviller) sa demande en termes qui font frémir par le dénûment qu’ils révèlent. C’est la seule circonstance où Duplessis, pour exposer ses titres, invoque son talent et montre quelque orgueil. Il ne peut avoir la place et sa situation devient de jour en jour plus misérable. Nous rassemblons ici cette correspondance dans l ordre chronologique:
EMBARRAS FINANCIERS
M. Duplessis,
Le 2 1 mars 1 790 *.
J’ai reçu, Monsieur, la lettre par laquelle en me faisant part de vos inquiétudes sur le sort de la pension que le Roi vous a accordée ; vous m’exposez les motifs qui militent en votre faveur pour qu’elle n’éprouve aucune réduction ce que vous craignez. Tous ces motifs me sont dès longtems connus, et je pourrois vous tranquiliser en vous marquant ce dont je suis convaincu scavoir, que les pensions académiques, par leur nature très modiques ne sont point dans le cas d’éprouver aucune réduction. C’est un encouragement pour les arts que je ne doute point qui ne soit vu d’un avis favorable par MM. du Comité des pensions. Pour achever néanmoins de vous tranquilliser je me prête volontiers à vous donner par cette lettre le témoignage que votre pension vous a été accordée et successivement augmentée, à raison de la distinction de votre talent, et de votre ancienneté dans l’académie, et qu’elle est en partie représentative d’une indemnité que vous étiez fondé à prétendre relativement à l’estimation de quelques uns de vos ouvrages que des raisons d’économie ne permettoient pas d’apprécier à leur juste valeur; mais je vous le répète, les pensions des artistes de l’académie royale de peinture sont d’une nature qui les affranchit des réductions que vous craignez ; au reste je ferai quand j’aurais plus d’éclaircissemens sur le travail du Comité des pensions, je ferai dis-je relativement à celles des artistes de l’académie, tout ce qui sera nécessaire pour que des hommes dont les talents en honorant la nation contribuent à sa prospérité ne soyent pas exposés à voir réduire les récompenses qu’ils ont méritées.
Je suis, Mr, votre, etc.
d’Angiviller.
Monsieur le Comte,
A Paris, cc 24 mars 17902.
O Monsieur le Comte ! quil étoit lourd le fardeau dont vous venés de me soulager ! je n’ay pas achevé vottre obligeante lettre sans me trouver les yeux mouillés de larmes. Ma pauvre mère ! elle sera donc sauvée ainsi que moy... je connois tout le courage de cette tendre mère; elle auroit sçu se soumettre