‹ J.-S. Duplessis, peintre du roi, 1725-1802Chapitre 81 sur 134 · Archives nationales, O1 1674, n · texte numérisé non relu

Archives nationales, O1 1674, n

à la Reine, je puis tout vous dire, Monsieur le Comte, sans être accusé de vanité, et vous me permettrés de m’appuier de l’opinion d’autrui si la mienne ne m’est pas favorable. Feu Mr Pierre parlant à la Reine luy a tenu le même langage à deux époques différentes et à des années d’intervale : je me rapelle l’apropos de la dernière époque ; la Reine vantant devant Mr Pierre les talens d’un peintre qu’elle avoit vu à Vienne; Mr Pierre luy répondit, Madame, je connois le mérite de cet artiste par ses ouvrages, mais je puis assurer vottre Majesté que Mr Duplessis est le plus grand peintre qui soit en Europe; il me semble enfin que retranchant les exagérations de l’opinion de Mr Pierre, celuy dont on a pu tenir ce langage ne devroil pas mourir de faim.

Mourir de faim, est communément une exagération, mais icy elle n’en est pas une. J’ay tout récemment reçu une lettre d’une sœur veuve et malheureuse qui me demande des secours, pour adoucir mon refus j’ay voulu luy prouver que je ne le pouvois pas. Jusqu’ici j’avois vécu au jour la journée, et pour la première fois j’ay compté avec moy même et mon calcul m'a fait frémir. J’ai compté ce que je dépensois en bois, en vin, en blanchissage, gages d’une servante, etc. etc. je n’étois pas aux trois quarts de cette liste que mon revenu s’est trouvé épuisé : je ne me suis pas demandé d’abord sur quoy prendray un habit, des chemises ; mon esprit s’est porté au plus pressé et je me suis dit comment auray-je du pain. Il est clair, Monsieur le Comte, que si je veux manger du pain, il faut que je me soumette à ne boire que de l’eau, et que si je veux de loin en loin mettre un pot au feu il faut que je le prenne sur mon chauffage ! moy l’homme le plus frileux et le plus enrhumé de la France. Oui Monsieur le Comte, si je veux manger une bouchée de viande il faut que j’oeconomise sur mon feu, de sorte que n’ayant assés nv de l’un ny de l’auttre je mourroy indubitablement l’hiver prochain et de faim et de froid.

Voila la situation d’un homme qui a passé une longue vie dans le travail et qui a peu de chose à se reprocher envers luy même et rien à l’égard des aultres. Que pourrois-je ajouter à cet exposé si ce n'est que je suis avec un profond respect, Monsieur le Comte, votre très humble et très obéissant serviteur.

Duplessis.

Hier je portay une lettre à vottre hôtel à Paris auttre que celle-cy ; le suisse m’ayant dit que vottre paquet de lettres étoit parti, ce qui me déter-

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