L'ACADÉMICIEN
pièces sur les Beaux-Arts, connue sous le nom de collection Deloynes, et d’après lesquels nous les reproduisons. Il s’y montre conservateur résolu des traditions, royaliste fervent, c’est-à-dire imbu du principe monarchique duquel relève la direction de l’Académie ; il est telle des ph rases de son mémoire qui, prise à la lettre, ferait de lui une sorte de marquis de Bouillé de la peintui’e, menaçant d’un châtiment les académiciens révoltés.
Mais Duplessis ne connaissait la nature humaine que pour l’avoir observée du bout de son pinceau. On ne pouvait espérer que, de toutes les institutions de l’ancien régime qui allaient être emportées par les événements, l’Académie de peinture et ses privilèges subsisteraient seuls. L’Académie n’eut pas sa nuit du 4 août et elle disparut, supprimée le 8 août 1793, sur le rapport de Grégoire, inspiré, on a des raisons de le penser, par David, qui avait dit orgueilleusement : « Je fus de l’Académie. »
La publication des lettres et du mémoire de Duplessis montre le peu de vraisemblance qu’il y aurait à croire qu’il était un des signataires de la pétition d’artistes, en date du 24 novembre 1792 \ dénonçant l’Académie de peinture pour avoir nommé clandestinement un directeur de l’Académie de France à Rome. La comparaison des écritui’es montre que c’est un homonyme qui a signé cette pétition, le même sans doute qui, le 18e jour du premier mois de l’an II, avait été admis comme membre de la Commune des Arts, un de ces deux Duplessis qui exposent au Salon, depuis 1791, et qui se gardent de signer de leur prénom afin d’être confondus avec un grand peintre, dont la réputation, à ce moment, n’avait pas encore trop souffert de l'oubli :
Aux auteurs de la Chronique de Paris, ce 12 février 1790. Messieurs
On a vu dans votre feuille du 6 février, une diatribe dirigée contre les 1. A. N., F17, 1002, n° 188.
officiers de l’académie de peinture : on y porte les plaintes et les réclamations des simples académiciens ; on leur fait soutenir des principes et avancer des faits qu’il convient d’examiner; il serait trop long de répondre à tout ; mais quand on aura discuté les principaux articles, on saura à quoi s’en tenir sur les autres.
Que demandent MMrs les académiciens? l’égalité, fort bien et à quel titre? ce n’est pas sans doute en vertu de nos statuts qui n’établit pas cette sorte d’égalité qu’ils demandent? non; mais en vertu des droits de l’homme proclamés par l’assemblé nationale, c’est ainsi qu’ils l’ont déclaré; à cela il n’y a que deux mots à répondre.
L’assemblée nationale a déclaré que tous les hommes étaient égaux, en droits bien entendu, mais non pas en fonctions : elle a déclaré que tous les citoyens sans distinction étaient admissibles à tous les emplois; et pour le dire enfin de toutes les manières, l’égalité consiste, non pas à être admis, mais à être admissible, sortès de là et vous verres quelles étranges absurdités il vous faudra dévorer.
Mais, dit-on, à l’académie des sciences j’entens et j’entens si bien que
je puis achever pour vous. L'Académie des sciences composée de trois classes, c’est-à-dire d’académiciens, d’associés et d'élèves, vient de donner tout récemment le droit de suffrage à ses associés qui ne l’avaient pas ; n’est-ce pas ce que vous voulez dire? oui. Ayez la bonté de nous dire encore si elle ne l’a pas donné à ses élèves, et vous nous dirés ensuite ce que nous aurons à répondre en cas aux élèves de l'académie de peinture qui, éveillés et soutenus par cet exemple, joint aux droits de l’homme, ne manqueront pas de nous demander et le droit de suffrage et le fauteuil.
Quand nous écrivions ceci, nous avions un pressentiment de ce qui est arrivé depuis. MM. les agréés à qui on avait accordé quelques privilèges pour les soustraire à la poursuite des maîtres peintres ont prétendu faire partie intégrante de l’académie, prétention à laquelle nos statuts sont formellement contraires. Hier, 27 mars, MM. les élèves ont fait dans la salle de l’Académie la scène la plus scandaleuse, ils ont forcé les passages, pris le suisse au collet, se sont répandus dans les salles qu’ils ont remplies de leurs cris et enfin ils ont eu l’audace de dire à leurs maîtres : Messieurs, vous avez mal jugé ; il faut recommencer votre scrutin.
Voilà déjà de la part des élèves le premier pas de fait. Nous aurions beaucoup à dire là-dessus ; mais en voilà déjà trop, nous nous bornons à vous
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présenter cette vérité : l’académie des sciences ne peut pas plus nous faire la loi, qu’elle ne doit la recevoir de nous. O vous qui invoquez l’influence de l’exemple, que feriez-vous aujourd’hui ; permettés que je vous le demande, si nos fondateurs se livrant au goût de l’imitation avaient constitué l’académie de peinture, non comme celle des sciences, ce qui aurait pu également arriver, comme l’académie française qui, bornant le nombre de ses membres à quarante, n’en peut admettreau delà . Loin donc de blâmer nos fondateurs, louons ensemble et la providence et nos fondateurs qui nous ont ménagé de bonnes places en attendant mieux, et permettés que je vous dise, puisque vous paraissez l’ignorer, que dans l’académie de peinture, il n’y a pas de places humiliantes et que cependant vous avez l’imprudence de le vouloir persuader au public. Nous croyons que, sans nous étendre davantage, il est clair que l’exemple cité, fût-il aussi vrai qu’il est douteux, ne prouve rien absolument ; il est démontré jusqu’à l’évidence, que messieurs les académiciens ne peuvent tirer des décrets de l’Assemblée nationale aucune induction qui leur soit favorable; qu’ils abandonnent donc des prétentions chimériques, et s’ils persistent, que sans fatiguer inutilement les officiers qui ne peuvent rien pour eux, ils s’adressent directement au roi notre fondateur ; qu’ils lui déclarent, s’ils le veulent, qu’ils ne sont unis que par le bien de la chose et non par d’autres motifs, mais qu’ils soient avertis que tous ceux qui sauront ce qui a précédé cette réclamation de leur part, croiront difficilement à la pureté de leur zèle et à la justice de leurs plaintes et comment, en effet, croire à cette sensibilité affectée, à cette humiliation prétendue ? Que disent-ils ! Ecoutons ! « le
silence nous est prescrit quand vous parlés ! quand vous avés le fauteuil
on nous accorde à peine un tabouret, sur lequel nous avalons à longs traits et jusqu’à la lie... le calice amer de l’humiliation » ô ciel 1
Rassurés-vous, âmes sensibles ; nous allons soulager votre cœur qu’on vient de déchirer. Sachés, sachés qu’il n’y a pas de place dans l’académie de peinture qui ne soit honorable, sachés que personne n’est forcé ni par son intérêt ni par celui d’autrui de se trouver à ces assemblées où ces Messieurs se disent humiliés, et que lors même qu’ils n’y sont pas appelés, cependant la moitié au moins de ces places sont pleines à presque toutes ces assemblées; sachés enfin, et vous pouvés m’en croire, qu’avant de la posséder, tous ces messieurs regardaient comme le bonheur suprême une place d’académicien telle qu’elle est; aujourd’hui qu’ils la possèdent, elle ne peut avoir changé à leurs yeux ; mais poussés par des motifs que nous ne pouvons que soup-
çonner, il leur importe d’en parler avec dédain, et il faut paraître oublier que tous ceux qui ont la parole et le fauteuil, ont commencé eux à garder le silence, et comme eux ont occupé le tabouret sans se croire humiliés.
Et si cette gradation a été ordonnée dans l’Académie pour soutenir l’émulation, pourquoi voudriés-vous éteindre l’émulation ? pour satisfaire une petite vanité? un injuste ressentiment!
Que Messieurs les académiciens ne se plaignent pas que nous calomnions leur intention, nous les prions de se souvenir que c’est l’auteur de la lettre insérée dans la chronique que nous réfutons. Nous allons voir une preuve bien étrange de sa bonne foi « les officiers, dit-il, se partagent entre eux toutes les pensions ».
Quand on sait que c’est le roi qui les donne; quand on sait qu’un aspirant aux pensions, ayant le vœu de 36 votants à l’Académie ne pourrait obtenir, par ce moyen, la plus chétive des pensions, parce qu’il n’est pas au pouvoir de l’Académie de les accorder; que dire alors de cet esprit de vertige pour qui la vérité n’est rien, si le mensonge profite et qui se livre à la calomnie avec d’autant plus de maladresse qu’il est plus facile de la démentir.
Un officier qui aura obtenu une modique pension de 5oo francs après avoir professé presque gratuitement pendant plus de 3o ans, sera jalousé par un jeune homme reçu depuis trente mois et qui n’a pas encore commencé à professer. Un vieillard à cheveux blancs, nous en avons un exemple récent, à la veille de quitter le pinceau par la faiblesse de la vue, sans fortune d’ailleurs et dans un état de dépérissement tel qu’il n’a pas joui une année entière de la petite pension qui lui fut accordée sera envié par la jeunesse? Non, non, nous aimons à croire que cette lettre n’est pas l’ouvrage d’un académicien, et il serait déshonoré bien gratuitement puisqu’il n’y a pas d’apparence que jamais le roi, dans la distribution de ses grâces, se laisse conduire à préférer la jeunesse pleine de vigueur et d’espérance à la vieillesse peut-être indigente et dont l’espoir enfin, qui calme tant de peines, s’est éloigné pour toujours; il y a donc autant de folies dans les motifs que de mauvaise foi dans l’exposition du fait.
Un article des statuts de l’Académie ordonne qu’à l’ouverture de chaque Salon, il sera nommé un comité pour examiner les ouvrages présentés et rejeter ceux qui seront jugés trop faibles ou qui représenteront des sujets indécens. L'auteur de la lettre anonyme se garde bien de combattre cet usage, ce serait une arme qui aurait pu se briser dans ses mains ; il trouve plus
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sûr d’essayer de verser le ridicule sur cet usage; il nous serait bien facile de le repousser, car malheureusement pour l’auteur, il y a des choses qui ne prêtent pas au ridicule : nous nous contenterons de lui dire que M' David, sur la position duquel il paraît gémir, est à la veille d’obtenir le fauteuil et alors que lui restera-t-il à dire ? c’est ainsi que tous, chacun à son tour, parviennent à obtenir les honneurs de l’Académie; mais j’entends crier de toute part, tous, c’est une erreur, ils n’y parviennent pas tous.
J’ai tort j’aurai dû me souvenir qu’il en est à l’Académie comme par-
tout ailleurs et je sens bien que malgré les décrets de l’assemblée nationale qui ouvrent aux simples soldats le chemin des premiers grades, il me paraît certain que tous les soldats ne parviendront pas à obtenir le bâton de maréchal de France : que dis-je, je crains bien qu’ils ne parviennent pas tous au simple grade de capitaine, hélas, c’est ainsi que vont les choses dans ce
chétif royaume de France eh ! ne vont-elles pas de même dans le royaume
des cieux où tous sont appellés et où tous ne sont pas élus, sans qu’il nous reste la faible consolation d’exhaler quelques plaintes, en disant que ce sont des aristocrates qui gouvernent là-haut.
Duplessis.
Mémoire de MT Duplessis, académicien et officier, la à l'Académie de peinture et sculpture, le 7 août iygo'.
Messieurs les officiers,
Depuis plusieurs mois, nous avons vu ici tant de choses étranges qu’il n’a pas manqué de matière à ceux qui aiment à observer : il me paraît qu’il est temps de rassembler dans un même tableau les observations que j’ai eu occasion de faire et de les présenter à vos yeux.
Je commence avant tout de vous assurer de mon sincère et profond respect. Après cette déclaration, si mon langage n’est pas toujours enveloppé de miel, si quelquefois il pouvait vous paraître un peu agreste, pardonnés, je vous prie, au zèle qui m’anime et lorsqu’il est question du salut de l’Académie, souffrés que je vous présente la vérité, lors même que n’ayant pas l’art de l’habiller, je vous la présenterai toute nue.
Messieurs les académiciens, dont je ne veux pas scruter ici les motifs, en
1. Le procès-verbal de la séance ne contient pas ce document.
nous accusant de tyrannie, ont l’air de s’en prendre à nous des règlemens que nous avons reçus de nos rois ; mais j’abandonne des vraisemblances pour venir aux faits.
Ils vous ont d’abord manifesté les prétentions les plus extraordinaires, ils ont voulu refondre nos statuts et faire approuver par le roi ces innovations ; je passe encore là-dessus; mais qu’ils aient voulu vous faire coopérer à ce travail et malgré vous; qu’ils aient voulu vous faire demander par vousmêmes, pour leur utilité particulière, ce qui devait souverainement vous déplaire, certes ceci est un peu trop fort et je ne sais quel nom donner à ce procédé.
l out vous disait : Messieurs, que vous ne déviés jamais consentir à cette union : nulle puissance sur la terre ne pouvait vous y forcer : mais enfin vaincus par l’importunité, vous pouviés y consentir : or, je demande si vous y avés consenti : me dira-t-on que oui ! moi je dis hardiment que non. Je fais plus, je le prouve, voici mes raisons :
Si ce consentement avait dépendu de la volonté d’un seul, il l’aurait donné ou refusé d’un mot, mais il dépendait de la volonté de 3o officiers; il fallait bien par le scrutin connoitre le vœu de la majorité de ces 3o officiers; c’est ce qu’on a fait, ou pour mieux dire c’est ce qu’on a voulu faire; mais en même temps, on a reçu dans ce même scrutin les fèves de Messieurs les académiciens et c’est 1res certainement ce qu’il ne fallait pas faire. Quoi! quand on me demande mon opinion, on me donne deux acolites qui étouffant ma voix me font dire oui, quand je dis non, et puis on viendra me dire que j’ai consenti : non Messieurs; je n’ai pas consenti, ni vous non plus, puisque cette opération est non seulement illégale, mais qu’elle choque encore les plus simples notions de la raison et du bon sens.
Voilà, Messieurs, une faute énorme, il faut la réparer. Ce que je viens de dire suffit bien pour vous engager à prendre un parti; cependant je vous ai promis plusieurs observations. Elles peuvent être nécessaires pour fortifier ou déterminer quelqu’un de nous : je vais donc vous présenter les suites de ce faux pas et je poursuis.
Vous n’avés pas oublié l’attentat d’un académicien qui est venu prendre la place d’un officier, c’était bien assurément sans nécessité1 * *. Quel motif pouvait-il donc avoir, si ce n’est de vous faire une avanie? J’allais m’étendre
i . Il s’agit de M. Giroust qui, à la séance du 22 juin 1790, s’était assis à la place des profes-
seurs adjoints. L’Académie, au vote, avait décidé « que les Académiciens s’assiéront, comme
d’usage, dans le second cercle ».
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là-dessus, mais je change d’avis, ce n’était là qu’un petit hors d’œuvre pour vous mettre en goût, je passe à des choses plus essentielles.
Après la seconde lecture du projet de comité, on a arrêté les 3 premiers articles. Ces arrêtés n’ont pas plu à Messieurs les académiciens; le bruit s’en est répandu ainsi que de leur projet de les faire casser. Certes, ce projet m’a paru un peu hardi. Eh bien, Messieurs, vous l’avés vu ; à la première séance, ils les ont fait casser ; ils ont fait plus et tout cela dans une séance ; mais que ne feront-ils pas si vous restés dans cette apathie qui m’étonne ? Ils ont frappé d’inertie Mr le directeur sous prétexte de ménager sa poitrine, ils ont fait plus, ils ont paralysé notre secrétaire sous prétexte de lui épargner un excès de travail dont il ne se plaignait pas. Eh bien ! en est-ce assés P non, Messieurs, je vous avertis qu’on vous en prépare encore; mais ce n’est pas ici le cas de parler.
On dira peut-être que tout cela est du fait, non des académiciens, mais du fait d’un officier ; d’accord, mais si cet officier est le plus dangereux de nos adversaires, n’est-ce pas un malheur de plus ?
Personne n’a plus que moi une haute estime du talent de M. Vincent, personne n’admire plus son esprit, j’en fais l’aveu avec le plus grand plaisir, je voudrais bien ne pas m’exposer à lui déplaire : mais il est ici question des intérêts de l’Académie, et c’est un devoir pour moi de les deffendre. Je supplie Mr Vincent de me permettre de combattre ses erreurs en lui laissant la liberté de combattre les miennes.
Je viens de vous exposer, par ordre, ce qui s'est passé; vous savés bien que ce n’est pas tout et vous pouvés vous attendre que je ne passerai pas sous silence ce qui doit vous paraître bien plus important.
M. le Comte1 a vu que nous combattions ici à forces égales : il n’a vu sans doute que ce que tout le monde voiail comme lui ; mais il a été le seul qui vous ait proposé des moyens de rétablir l’égalité. Sa motion était tout ce que la raison pouvait vous proposer de plus sage et déplus juste. Sa motion a été pourtant repoussée, par qui P par Mr Vincent lui-même. Quel était l’objet de cette motion ! était-il question de donner aux officiers quelque avantage dont la justice aurait pu gémir? non, elle n’avait d’autre but que de vous préserver d’être écrasés par la majorité des académiciens. Eh bien, M1' Vincent n’a rien oublié pour leur conserver le pouvoir de vous écraser. Qui pourra me définir M. Vincent!
i. D’Angiviller.
Pour apprécier les moyens qu’il a emploies, il faut nécessairement remettre sous vos yeux la motion de Mr le Comte.
Mr le Comte proposait de prendre séparément sur chaque article le vœu des officiers d’un côté et le vœu des académiciens de l’autre, sinon de n’admettre à voter, parmi les académiciens, qu’un nombre égal à celui des officiers. Voici ce que Mr Vincent a répondu à peu près dans les mêmes termes :
Je reconnais, a-t-il dit, toute la justice de la demande de Mr le Comte. Après cet aveu, qui assurément ne laisse plus rien à dire; cependant, il a ajouté, mais je vois d’étranges embarras naître... des embarras ! pour Monsieur Vincent ! lui qui a donné tant de preuves des ressources de son esprit! lui pour qui paraliser notre directeur, notre secrétaire, casser tout ce qui avait déjà été fait, n’a été qu’un jeu et l’affaire d’un moment.
Mais je vois d’étranges embaras, a-t-il dit, naître de l’acceptation de ces moyens. Mr Vincent s’est interrompu ici pour vous faire sentir combien il était possible pour lui de repousser ce que la justice exigeait. Surmontant cependant sa répugnance, il vous a montré ces embaras et vous a dit : comment parviendrés vous à exclure quelques académiciens du droit de voter ? Comment ! il fallait au moins le tenter. Ce n’aurait pas été nous qui les aurions exclus; pour moi, je supposais et je crois ne m’être pas trompé, je supposais à ces Messieurs assés de pudeur pour arranger entre eux cette affaire, mais par la précipitation qu’on a mise à éluder la demande, on les a dispensé de prendre un arrangement : enfin, un embarras, petit ou grand, a prévalu dans l’esprit de Mr Vincent contre ce que la justice commandait impérieusement.
Quant à l’autre moyen proposé par Mr le comte, Mr Vincent a dit: dans quel étrange embaras n’allès-vous pas jetter Mr le comte D’angiviller, lorsqu’il verra sur plusieurs articles un vœu d’un côté et un vœu différent de l'autre?
Je réponds que l’embarras eut été réel, mais qu’il eut été petit. Mr le Comte D’angiviller eut demandé tout simplement au roi sa volonté sur chaque article et le roi eut prononcé.
Les moins clairvoyans verront bien pourquoi ce moien à été rejetté.
Je me suis trompé en leur supposant cette pudeur, mais cette erreur de ma part ne justifie pas Mp Vincent.
Qu’il me soit permis de demander à mon tour, si vous ne jetterès pas monsieur le comte Dangivillers dans un bien plus grand embarras, lorsqu’on lui représentera, ce qui ne manquera pas d’arriver, qu'on a opéré ici contre
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toutes les règles, que la justice y a été violée, qu’une assemblée générale est elle-même une erreur inconcevable, puisque ceux qui y font les demandes, y font encore les réponses, que notre consentement à cette assemblée générale n’a pas été donné, mais arraché par la forme la plus vicieuse, et qu’enfin, ce qui paraîtra notre vœu, n’est pas du tout notre vœu. l’embarras de Mr le comte d’Angiviller sera d’autant plus grand, qu’il lui en coûtera sans doute de vous dire : vous faites des fautes et puis vous venés me demander de les réparer. Son embaras sera d’autant plus grand qu’il n’aura que l’alternative, ou de refaire lui seul un travail auquel il a paru ne vouloir pas même prendre part, ou de vous laisser écraser sous le poids de vos fautes l’injustice d’autrui. Peut-on mettre en parallèle le petit embarras prévu par Mr Vincent avec celui que je viens de présenter à votre esprit. Enfin laissant de côté des embarras petits et grands et pour trancher là-dessus d’un seul mot, je vous demande si, dans le chemin de la justice, des embaras sont inévitables: si dans le chemin de la justice on doit évitablement rencontrer des ornières, faut-il pour cela abandonner le chemin de la justice ? Quelqu’un oserait-il dire oui ?
Et cependant Mr Vincent mais je m’arrête. Mr Vincent
ayant été entendu, on a demandé d’aller aux voix. Aller aux voix !. étrange absurdité!... mais c’est une fatalité... il était dit que nous ferions autant de fautes que nous ferions de pas. Je vais vous faire sentir par un exemple l’incongruité de cette proposition.
Dans le combat judiciaire, qui était jadis une aussi grande erreur que l’est aujourd’hui votre assemblée générale pour le dire en passant : si deux champions s’étaient présentés dans la lice pour en combattre un seul, les spectateurs indignés n’auraient pu se contenir que dans la confiance que les juges du camp auraient bientôt prononcé, que deux ne devant pas combattre contre un seul, l’un d’eux devait se retirer, mais si, comme dans votre salle, il n’y eut eu ni spectateurs ni juges pour garantir l’opprimé, il eut été plaisant, s’il n’eut pas été atroce, qu’on eut dit allons aux voix, il est indubitable que les deux champions assés peu généreux pour se présenter en force supérieures, auraient voté tous les deux de même manière et à la pluralité des voix, un seul homme eut été obligé de se défendre contre deux. Ce combat eut été sans doute un véritable assassinat. Si on avait crié vengeance, quelqu’un aurait pu répondre que les formalités étaient remplies puis qu’on avait été aux voix.
Ce que vous avés fait, messieurs, est exactement la même chose en matière moins grave, à la vérité. Serais-je donc le seul qui s’en fut apperçu ? et quand j’ai dit que nous ne faisions pas un pas que nous ne fissions une faute... et quelles fautes, grand Dieu !
Je vous l’avois prédit, elles sont la suite de votre assemblée générale, à laquelle je me suis opposé en vain.
Vous n’avés pas voulu voir, messieurs, que lorsque la demande d’une assemblée generale s’est mise en délibération, la dissention était déjà établie, que les esprits se montraient d’un côté ardens et irrités; il était impolitique alors de leur ouvrir l’arène; c’est pourtant ce que vous avez fait.
Ah ! messieurs, sortons de cet état pénible, rompons ces assemblées que vous n’eussiez jamais dû convoquer. Qui pourrait vous arrêter 1 Vos engagemens? J’ai prouvé qu’ils sont nuis parce qu’ils sont forcés ; mais votre engagement eut-il été volontaire, il n’est pas douteux que toute faveur est révocable quand on en abuse. Il n’est pas douteux que tout contrat est nul par le fait et par le droit, si une des deux parties est évidemment lezée.
Sortons enfin de notre léthargie et séparons-nous absolument de MM. les académiciens, en ce qui concerne ce travail qu’ils feront s’ils veulent, mais qu’ils feront seuls, c’est le seul moien de réparer nos griefs auxquels je ne saurais penser sans quelque confusion : c’est le seul moyen d’éviter ceux qu’on nous prépare encore ; c’est le seul moyen enfin de sauver votre académie qui est perdue, si nous avons l'air de demander aussi ce que ces messieurs demandent. Un châtiment que nous mériterions bien, serait de nous l’accorder.
Qui croirait, messieurs, que les raisons que j'ai emploiées jusques ici, toutes fortes quelles sont, sont cependant encore les moins fortes que je pourrais employer pour vous persuader, je puis vous en présenter de toute autre considération : mais en avés-vous assés ! je m’arrête : voulés-vous les entendre?
Je poursuis.
Je vous prie, messieurs, de ne pas m’interrompre, en me disant qu’on a déjà dit ce que je vais vous dire ; si cela arrivait, je répondrais d’avance que, si une grande vérité n’a pas fait une grande sensation, c’est qu’on ne l’a pas assés dite ni assés entendue et vous la trouverés peut-être nouvelle, par les conséquences que j’en tirerai. Il est question des bienfaits de notre bon roi, dont l’énumération, quoique repetée devant vous, ne paraîtra jamais fastidieuse à des cœurs reconnoissans.
LES POLÉMIQUES DE DUPLESSIS
Le roi a formé des écoles pour votre jeunesse : 11 paye les maîtres, il paie les modèles : il vous donne des prix d’émulation pour stimuler ceux qui ont besoin de stimulans : il a pensé à tout pour favoriser vos succès.
Quand vos dispositions sont développées, il vous envoie et vous entretient à Rome, à grands frais. Vous parvenés, par sa puissante protection, à vous faire ouvrir toutes les portes, et toutes les richesses de Rome sont exposées à vos yeux pour servir à votre étude. A votre retour, fait encore à ses frais, si vous avés profité de ses bienfaits, il vous donne un état honnorable en vous admettant dans son académie: il fait plus encore, il vous occupe à des ouvrages dont il n’a certainement pas besoin, uniquement pour que vous ne manquiés pas d’occupations. 11 fait plus encore, il vous loge dans son palais et finit enfin, par des pensions, à vous donner du pain ou des jouissances dans votre vieillesse.
Après tant de bienfaits mais je l’ai pourtant entendu et à plu-
sieurs reprises et j’ai peine à y croire. Dites le-moi, vous, messieurs, me serais-je trompé ! n’a-t-on pas dit ici, n’a-t-on pas parlé dans cette salle, même avec irrévérence et une sorte de dédain, de l’autorité du roi et manifesté le dessein de s’adresser à l’assemblée nationale, si l’on n’obtient pas de lui qu’il nous gouverne à notre guise plutôt qu’à la sienne ! s’il en était ainsi, je m’abstiendrais de donner une qualification à ces projets et à ces sentimens ; mais je me bâte de vous faire observer que si le roi, instruit enfin de tout, s’avisait malheureusement de regarder ces projets comme l’effet d’une monstrueuse ingratitude, le roi pourrait bien aussi nous croire atteints de cette peste morale lorsqu’il nous saurait travaillant de concert avec ceux qu’il en pourrait accuser et faire tomber sur nous et sans distinction le poids de son ressentiment. O messieurs I il ne suffit pas que nos cœurs aient été préservés de la contagion ; il faut encore qu’ils ne puissent jamais être soupçonnés. Ce n’est qu’en nous séparant que nous pourrons nous assurer que nous ne serons pas confondus.
Quel serait le fatal aveuglement qui vous retiendrait ici, j’ai prouvé que vous y étiés sans y avoir consenti. J’ai prouvé que vous y éprouviés tous les jours des échecs, des déboires, des injustices, etc. Je viens de prouver que votre honneur et votre existence sont compromis, et vous y resteriés ; non, non, vous n’y resterés pas.
Mais nos statuts sont détestables, dira quelqu’un peut-être. Il n’y a qu’un académicien qui puisse le dire et un académicien égaré par une tête chaude.
Je vais raisonner avec cet académicien, dans sa supposition même, et je dis : nos statuts fussent-ils encore plus mauvais que vous le prétendés, le tems n’est pas propre à demander une réforme ; ce qui aurait pu être présenté et accueilli dans un autre tems, n’est pas fait pour être vu de bon œil dans celui-ci, car, en supposant même, qu’on n’eut rien à vous reprocher sur vos sentiments, il sera toujours vrai qu’on ne peut aujourd’hui demander une réforme sans mettre en oubli tout ce que la délicatesse et la prudence vous ordonnent.
Je pourrais vous dire ici un grand mot ; je l’emprunterai de la Fontaine, il est d’un grand sens et d’une application frappante, mais de si puissantes considérations me défendent de vous le dire, quiconque voudra réfléchir, le devinera de reste.
Mais nos statuts sont détestables : eh bien. Voyons ce que vous metteriés à la place.
Je prends le premier article du travail du comité auquel cinq officiers ont eu la complaisance de se prêter. Vous savés que jusques ici, c’est presque tout ce qui a été mis à l’examen et je vois que ces messieurs nous donnent six adjoints de plus que nous n’avions. Oh ! oh ! certes ! c’est donc là ce que vous avés fait, dans votre profonde sagesse bien supérieure à celle de nos anciens, qui sans doute n’avaient pas le sens commun ; eh bien, les professeurs en déclarant eux-mêmes qu’ils n’avaient pas trop d’ouvrage, qu’ils ne s’étaient jamais plains, qu’ils ne se plaindraient jamais, ont prouvé sans réplique que ces six adjoints étaient tout au moins inutiles, et sans parler d’autres inconvéniens qu’ils ont fait sentir, ils ont avancé et appuié par de bonnes raisons, qu’avec ces six adjoints de plus, il était très probable que le service se ferait moins bien.
Après ce beau début, il est assés probable que ce travail sera depuis le commencement jusqu’au bout de cette même force.
C’était bien la peine, permettés-moi de vous le dire, de vous tant fatiguer, de nous tant fatiguer, pour ne rien faire de mieux et qui pis est de nous exposer encore à l’animadversion du roi et au châtiment qui peut en être la suite. En conséquence tout considéré, je proteste contre cette assemblée générale, à laquelle le consentement des officiers n’a pas été donné, mais surpris, par la forme la plus irrégulière. Je proteste contre tout ce qui a été fait en conséquence et contre tout ce qui pourrait-être fait encore, et je le regarde comme nul et non avenu, et j’invite ceux des officiers et même ceux des académi-
Photo Braun & Cie.