DE CARPENTRAS
Nous arrivons aux dernières années du peintre, période douloureuse pour lui, faute de travail et de ressources. Il forme le projet de retourner en Italie et il écrit à de la Porte, successeur d’Angiviller, une lettre qui contient les renseignements les plus intéressants non seulement sur sa propre situation, mais aussi sur le peintre Doyen ; elle n’est point datée, mais elle se classe au mois de février 1792 par la réponse qui lui est faite. Voici l’une et l’autre :
A Monsieur de la Porte, Directeur général des Batimens.
Vous avés bien voulu me montrer des dispositions favorables lorsque vendredi 24 février, j’eus l’honneur de vous présenter mon mémoire concernant la demande d’une permission de sortir du Royaume ; vous avés eu la bonté de me dire que vous verriés le Ministre des affaires étrangères pour me faire donner un passeport.
J’accepteray avec bien du plaisir tout ce qui me viendra de cette part ; mais je vous prie d’observer quil me faut quelque chose de mieux q’un passeport ; un passeport me procurera bien l’avantage de traverser le Royaume, et d’en sortir sans être inquiété ; mais il ne me donnera pas celuy de toucher en pays étranger le revenu que j’ay en france.
Une loy qui a prés de deux ans exige la résidence des pensionnaires pour
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toucher ses rentes à l’hôtel de ville, mais je ne cloute pas que ces loix générales n’ayent des exceptions : par exemple :
M. Doyen, mon confrère, demandé par l’Impératrice, vient de partir pour la Russie ; il a ici un revenu et une petite pension académique qui le feroient vivre fort à son aise: je ne pense pas qu’il ait abandonné tout ce quil a ici pour passer en pays étranger. Par quel moyen aura-t-il conservé la faculté de toucher le revenu quil a en France ? est-ce par un passeport du Ministre ; je ne le crois pas ; est ce par un congé? seroit-ce par une mission du Roy? je l’ignore. Je me remets en vos mains et me recommande à vos bontés, bien sûr que vous scaurés mieux que moy ce dont j’ay besoin.
Depuis l’établissement de l’Accadémie de peinture dont le Roy a fait jusqu’ici tous les frais et dont la bonté à nottre égard c’est étendue jusqu’à nous pensionner et nous loger, nous sommes plus particulièrement sous la main du Roy que les autres Citoyens et nous ne pouvons sortir du Royaume sans un congé signé Louis et c’est le Ministre des Bàtimens qui nous le fesoit accorder. C’est ce congé et non un passeport que je vous prie de me faire accorder, si cependant il ne faut rien de plus.
Je ne suis point tout à fait dans le cas de M. Doyen, mon confrère, nulle tète couronée ne me demande dans ses états ; mais ma raison à moy est de touttes les raisons la plus impérieuse, c’est la nécessité, c’est le besoin de travailler ailleurs lorsque je ne travaille point ici où je ne fais rien depuis trois à quatre ans.
Vous m’avés fait l’honneur de me demander où je comptois aller ; un françois aujourd’huy n’a pas trop à choisir, il est suspecté et vu de mauvais œil un peu partout ; l’Angleterre paroitroit me convenir ; mais il y fait trop cher vivre, je ne scais pas la langue, et il y a chassés bons artistes contre lesquels il faudroit lutter; la Hollande n’a point d’artistes, j’y ai été demandé dans un tems où le Roy m’occupoit et je refusai. Aujourd'huy que personne ne m’occupe plus ici se seroit bien le cas de faire ce voyage ; mais il existe aujourd’huy en Hollande une fermentation qui peut bientôt amener des troubles qui sont la mort des arts ; j’entends et parle l’italien, tout me conduit à préférer 1 Italie, et Gênes, comme exigeant le moins long voyage, est la ville à laquelle mon choix s'est fixé jusqu’à ce que de plus mûres réflexions ayent approuvé ou fait changer cette résolution.
Je ne suis pas prêt à partir ; mais en même temps que j’arrange mes affaires j’ay dû me prémunir d’un titre (congé ou mission) pour 3 ou 4 ans, sans
lequel tous mes préparatifs deviendraient inutiles, d’un titre enfin qui me fasse jouir de la prérogative de toucher quoyque absent, mon petit revenu, ce sera au moment du départ que je demanderay un passeport s’il en faut un.
Il est sans doute douloureux d’être forcé de s’expatrier et de courir le monde à l’âge de 66 ans passés, âge où l’on ne demande que le repos ; mais combien ne le seroit-il pas davantage, si, apprés les frais d’un voyage, j’arrivois dans un pays où l’ouvrage ne venant pas au gré de mes désirs, jen’avois pas pour me soutenir le petit revenu que j’ay en France.
Je suis avec un profond respect, etc.
Duplessis, peintre du Roy.
Le 29 février 1792.
J’ai reçu, Monsieur, le mémoire que vous m’avez adressé pour m’exposer le dessein où vous êtes d’aller à Genes pour y exercer votre talent. Les membres de l’académie royale de peinture étant en effet censés spécialement attachés au service de S. M., il est d’usage qu’ils ne s’absentent point sans un congé particulier fixant à peu prés le temps de leur absence. Je vous ferai bien volontiers expédier celui que vous me demandez pour cet effet ; je présume que sur l’exhibition de ce congé, la municipalité ne fera pas de difficulté de vous accorder un passeport qui vous mettra à l’abri des suspensions que vous craignez. Il n’est pas possible que la loi portée sur les absens s’étende à des artistes qui vont par leurs talens faire honneur à la nation dans les pays étrangers *.
V intendant de la Liste civile.
Le peintre mit-il à profit ce congé? Je ne sais. Lauzan ne nous apprend point qu’il soit allé à Genes; il dit qu’en 1792, « Duplessis quitta Paris pour retourner à Carpentras ou plutôt pour fuir une tyrannie sous laquelle le mérite et les vertus étaient des titres à la proscription ». Il ne semble pourtant pas qu’il ait été inquiété 2. Nous n’avons plus de correspondance de lui avant l’an II, où un billet à