Communication duc à M. Noël Charavay
2. Los procès-verbaux de la Commission temporaire des arts montrent que Duplessis n’avait pas été inactif dans cette retraite et qu’il y avait rendu à l’art un service important :
Séance du a5 fructidor an II.
Le citoyen Duplessis écrit de Villeneuve-lès-Avignon, pour demander à la Commission si la fonction de commissaire artiste pour la réunion des objets de peinture, sculpture et gravure à laquelle il vient d’être nommé par le district de Carpentras, peut lui tenir lieu d’une réquisition qui le dispense de venir à Paris où il serait tenu de se rendre en personne pour toucher une somme de i 5oo francs, il joint à sa lettre un extrait des registres des arrêtés de l’administration du district de Carpentras et demande plusieurs exemplaires de l’instruction. 11 sera envoyé à ce citoyen les exemplaires qu'il demande et il sera averti que le comité de salut public a seul le droit de mettre en réquisition.
Séance du Ier brumaire an III.
Le citoyen Duplessis, commissaire artiste, écrit de Carpentras et expose à la Commission qu’il a fait surseoir à la démolition du superbe portail de la Chartreuse de Villeneuve et demande la confirmation du sursis; le rétablissement de ce qui a été démoli, qui occasionnera peu de frais ; 3° qu’il soit désormais défendu à tous acquéreurs de biens nationaux de détruire aucun des monuments compris dans leurs acquisitions, sans l’autorisation de la municipalité des lieux accordée sur la proposition du commissaire artiste ; 4° si l’architecture qui n’est pas nommée dans l’instruction y est comprise sous le nom général de monument des arts; 5° si, en outre, de l’inventaire des objets de peinture et de sculpture, il faut envoyer
Photo J.-E. Bulloz
LE DOCTEUR LASSONE. Médecin du roi
(Musée Calvet, à Avignon)
INVENTA IRE DES OBJETS D'ART DU DISTRICT DE CARPENTRAS ig3
de Carpentras lui notifient sa nomination, avec celle des citoyens Saint-Véran, Jourdan père, Antoine Raymon, Monsservin, en qualité de commissaires chargés de dresser un catalogue des objets intéressant l’instruction publique1.
On connaît peu l’œuvre de la Commission temporaire des arts2, qui, par décret du 28 frimaire an II, avait remplacé la commission des monuments et qui avait été chargée par la Convention « de l’exécution de tous les décrets concernant la conservation des monuments, des objets de sciences et d’arts, leur transport et leur réunion dans des dépôts convenables ». On sait qu’elle choisit Vicq-d’Azir pour rédiger une Instruction sur les inventaires qui devaient être faits dans tous les départements et « fondre dans son ouvrage » la première Instruction envoyée à la fin de 1790 aux corps administratifs. Les administrateurs de districts devaient se concerter avec les sociétés populaires « pour nommer trois commissaires, bons républicains, qui procéderaient aux divers inventaires ».
On ne regarda pas de trop près au civisme de Duplessis, qui reçut mission de s’occuper particulièrement des objets d’art. Il accourt aussitôt et se met à la disposition de ses compatriotes. Il est dans sa soixante-dixième année ; il a survécu à tous les siens. Sans parents, sans asile, sans ressources, il est réduit à courir les granges des environs pour se procurer quelques fagots de sarments et à solliciter de porte en porte un morceau de pain chaque jour : détresse inouïe ! Il expose son dénuement dans la lettre ci-après, qui a été publiée déjà par M. Labande, dans les Mémoires de l’Académie de Vaucluse et qui ne saurait être résumée ici :
comme pour les livres, les articles séparés sur autant de caries. Cette lettre sera communiquée au Comité d’instruction publique, et il sera envoyé un exemplaire de l’instruction à Duplessis.
1. Circulaire aux républicains montagnards composant les sociétés populaires de leur arrondissement, 19 floréal an II; imprimé s. 1. n. d , in-4° placard. Bibl. d’Avignon, ms. 2964, n° 129.
2. Mais on va pouvoir la connaître par la publication de ses procès-verbaux, confiée à M. Tuetey fils, bibliothécaire au ministère de la Guerre.
Duplessis aux citoyens composant le Directoire du district de Carpentras.
Ce i3 vendémiaire l’an 3 de la République. [4 Octobre 179/1-] Citoyens,
Rendu à vos ordres dans cette commune pour une opération ordonnée par la Convention nationale, et arrivé depuis trois semaines, tout le monde me demande si j’ay commencé mes opérations : non, dis-je, je cours au plus pressé, avant tout il faut que je vive.
Citoyens administrateurs, voici quelles sont mes occupations : Je cours toutte la ville et me présente à la porte de chaque boulanger : Citoyen, avezvous du pain? — Non, me dit-on partout. Il faut, quand j’ai fini ma ronde, en commencer une auttre ; je vais chez un homme de ma connoissance, je ne le trouve pas ; je vais chez un autre, je lui conte mon embarras, il n’a que deux pains et m’en donne un que je suis honteux d’accepter. Le lendemain, il faut recommencer : même réponse chez les boulangers ; la discrétion me deffend de retourner chez l’homme qui m’a prêté du pain la veille, je vais chez un auttre. Insensiblement j’épuise mon crédit et je ne sçais plus où en emprunter. Vous avès du bled, hélas ! pourquoy ne m’en donneriés-vous pas ?
Il faut du bois pour cuire lesalimens : je demande à touttes mes connoissances où l’on peut en acheter ; personne ne sçait me l’apprendre. Je m’adresse au bureau des subsistances : des trois membres qui le composent, l’un est absent, l’autre est malade, et le troisième ne sçait, dit-il, ce qu’il y a à faire à cela. Cependant il faudra bien le savoir incessamment, l’hiver approche, il faudra chauffer vos bureaux, le besoin éveillera l’industrie, et vous trouverés sûrement les moyens de vous en procurer. Vous le mettrés en réquisition, je le présume : c’est ce que j’ay vu faire l’hiver passé aux administrateurs de la commune de Villeneuve. Il me semble que vous pourriés faire aujourd’hui pour moy ce que bientôt vous serés obligés de faire pour vous. Si le besoin de se chauffer n’est pas pressant, il faut cependant que je puisse faire ma soupe. J’ay parcouru la campagne, j’ay été de grange en grange demander du bois, sans avoir pu m’en procurer. Je me suis procuré un peu de charbon : on m’a prêté ou donné 5osarmens, mais tout cela est épuisé ou prêta l’être. Voila, citoyens, la situation où je me trouve pour avoir quitté V illeneuve à votre intention .
INVENTAIRE DES OBJETS D'ART DU DISTRICT DE CARPENTRAS i05
L’opération que vous m’avés confiée est sans contredit une des plus difficiles de touttes celles ordonnées par le Comité d’instruction publique. Je ne me trouve pas trop bon pour remplir ses intentions et je desirerois de tout mon cœur qu’un auttre plus capable fit ce travail à ma place. Cependant, j’ai pu croire que vous regardiés comme une bonne fortune de trouver à votre disposition un homme sorti du sein d’une Académie célèbre, et quelle que soit la méfiance que j’ay de mes lumières, je me dois à la justice de penser qu’à cinquante lieues à la ronde vous ne trouveriés peut-être pas un homme capable de me remplacer. Ces considérations et le désir de me rendre utile à ma patrie ont surmonté toutes mes répugnances et m’ont porté à faire toutes sortes de sacrifices.
Un voyage à Paris dans le plus bref délai possible m’était impérieusement ordonné pour la conservation de mes intérest : en l’abandonnant ou en le différant, je m’expose à des malheurs : le moindre de tous est une perte de i 5oo livres.
Le comte Oslap, connu de tout Avignon sous le nom du comte polonois, jaloux de profiter de la présence d’un artiste qui s’est fait un nom dans la capitale, m’avoit demandé son portrait ; je lui avois fait espérer que je le ferois, si je ne me trouvois pas obligé de faire le voyage de Paris. Je ne fais ni le voyage de Paris, ni le portrait demandé : cependant la Convention nationale ordonne que l’opération qui m’est confiée soit faitte dans quatre mois, et accorde 5 livres par jour d’indemnité, ce qui fait à peu près 600 livres pour les quatre mois. Or, depuis vingt ans je n’ai pas fait un seul portrait à moins de 600 livres, et le comte Oslap, à qui on donne cent mille francs de rente, ne m’eût pas, je pense, refusé mon prix ordinaire, et ces 600 livres je les eusse gagnées en moins d’un mois et sans sortir de mon cabinet. J’ajouterai qu’à peine la quinzaine étoit expirée depuis mon départ de Villeneuve pour me rendre ici, quej’avois déjà dépensé deux cents livres, dont les trois quarts avoient été emportés par les frais de mon déplacement. D’après cet apperçu, il est clair que l’opération qui m’est confiée, bien loin d’être lucrative, sera onéreuse et peut même selon les circonstances devenir ruineuse pour moy. Je l’ai senti d’avance, mais si j’ai fait civiquement le sacrifice de mes intérêts, je ne devois pas m’attendre qu’arrivé à Carpentras pour répondre dignement à la confiance dont mes concitoyens m’ont honoré, je ne devois pas m’attendre que je serois réduit à courir de porte en porte demander du pain, que je serois réduit d’aller de grange en grange demander
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du bois et retourner ensuite chez moy avec la seule ressource de souffler dans mes doits, si j’ay froid.
Je n’ay point de vieux meubles à brûler pour faire ma soupe, rien n’est à moy dans la maison où vous m’avés logé. Ainsi point de ressource. Ah ! qu’on ne me dise pas : Faittes comme les auttres. Tout le monde sentira que, quoique né à Garpentras apprès cinquante ans d’abcence, j’y suis comme étranger, que je ne puis par conséquent y trouver les mêmes ressources que mes concitoyens. Et quand je parviendrois à découvrir des magasins de bled et de bois, ce dont je suis loin encore, puis-je forcer les propriétaires à m’en livrer, s’ils ne le veulent pas?
Il n’y a donc que vous, citoyens, qui usant des moyens qui sont en votre pouvoir, puissiés me procurer, en payant ces deux objets de première nécessité : du bled d’abord pour faire du pain, du bois ensuite, en quantité suffisante, pour ne pas être obligé d’y revenir souvent et perdre du temps à solliciter pour le même objet.
Dans ce pays où souvent on ne brûle que du bois verd, quelques sarmens deviennent nécessaires pour l’alumer.
J’espere, citoyens, que vous ne souffrirés pas plus longtemps qu’un homme que vous avés appelé pour une opération d’utilité publique, perde tout son temps à chercher (et à le chercher inutilement) les objets dont il ne peut se passer.
J’espère encore que vous voudrés bien considérer que le reste de la belle saison se passe sans rien faire, et que bientôt nous entrons dans celle où je ne ferois pas en deux jours ce que je puis faire à présent dans un seul.
J’avoue qu’on m’a déjà insinué que je pourrois trouver le moyen d’avoir du bled, mais on m’a dit à l’oreille qu’il faudrait le payer 12 à i5 livres. Douze à quinze livres ! pour un objet que la loi a taxé à cinq ! Non ! citoyens, j’espere qu’après les sacrifices que j’ai déjà faits, vous ne me livrerés pas à cette triste ressource, d’autant plus triste qu’en épuisant mes moyens, je violerais encore la loi.
J’avois à Villeneuve, d’où je viens, du bon pain, j’en avois sans peine et tant quej’en voulois. Le secrétaire greffier de la commune m’avoit promis de me faire avoir du bois pour mon hiver et j’avois droit de compter sur cette promesse. Refuseriés-vous les mêmes avantages à celuy qui a tout quitté pour se rendre à vos ordres?
Duplessis.
Je prévois quelques objections à ma demande, je les aurois prévenues et j’y aurois répondu d’avance s’il ne falloit pas finir ; mais je ne l’ay pas fait. Il me paroit qu’il suffira de méditer un moment le dernier paragraphe de ma lettre *.
Les administrateurs du district1 2 durent venir en aide à leur expert, car les opérations prescrites par la loi du 8 pluviôse an II commencèrent ; la correspondance du Directoire du district avec le Président de la Commission temporaire des arts, cite des rapports des 8, 25, 28 brumaire, Ier, n, 21, 26, 27 frimaire, 11 nivôse [an III] accompagnés de plusieurs pièces. Une lettre du 19 nivôse annonce l’envoi très prochain du catalogue de la bibliothèque publique, d’un mémoire sur la situation de cette bibliothèque et d’une notice des manuscrits qu elle renferme. Cet envoi doit être suivi du projet que l administration attend de l'architecte qu elle a désigné en vertu de la loi pour l'établissement et l’isolement du bâtiment qui servira de Muséum.
Le Directoire du district rappelle le choix qu’il a fait de Duplessis et il ajoute :
« Si nos envois souffrent quelque lenteur, ne l’attribuez, citoyens représentants, qu’à la multiplicité de nos occupations et à la privation où nous nous sommes trouvés des principes de secours qui nous étaient nécessaires pour la prompte exécution de la loi du 8 pluviôse et soyez convaincus que le zèle que vous recommandez dans vos lettres des g et 20 thermidor auxquelles nous n’avions pas encore répondu, n’a cessé d’animer l’administration. »
Quelques jours après, une nouvelle lettre insiste sur les causes du retard, avec une note de la main de Duplessis; elles sont inédites l’une et l’autre :
1. T. XVII des Mémoires. La lettre provient de la collection des autographes do Requien, n° 1108g.
2. L’un d’entre eux porte le nom de d’Andrée, mais on ignore s’il s’agit d’un membre de la famille de d’Andrée, l’aul-Félix-Xavior, qui avait épousé Glairc-Thérèse-Aldoncine- Malachie Duplessis, sœur du peintre.
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Liberté. Égalité.
Carpentras, i4 Germinal, an 3 [3 avril 1795] de la République Française, une et indivisible.
Les Administrateurs du district de Carpentras , au Comité d’instruction publique.
Citoyens Représentai
Nous avons cherché dans la correspondance que nous avons entretenue avec la Commission d’instruction publique et celle temporaire des Arts de les mettre à même déjuger de nos opérations, de nos soins, de notre zèle dans la conservation des objets d’instruction publique, nous leur avons également fait part des difficultés que nous rencontrions dans l’exécution de la loi du 8 pluviôse, et nous sollicitions une décision que sur la plupart [des points] nous attendons encore1.
Nous joignons ici une note qui nous a été communiquée par le Citoyen Duplessis, commissaire nommé pour le catalogue des objets intéressant les Beaux-Arts. Cet artiste estimable désire de pouvoir accomplir bientôt la mission dont il s’est chargé ; il n’a pas les moyens de faire de grands sacrifices pécuniaires à la nation, son revenu étant très modique, il fait avec plaisir, celui de son tems et de ses intérêts particuliers.
Nous avions transmis à la Commission d’instruction publique, il y a plusieurs mois, nos observations sur la nécessité de ne point exiger des commissaires nommés en exécution de la loi du 8 pluviôse, et qui se transporteraient d'une commune à l’autre, le sacrifice des frais nécessités par ces déplacemens ; il en est qui ne pourraient pas le faire, et il serait injuste de l’exiger de tous ; nous nous bornons en ce moment, Citoyens représentans, à vous demander l’autorisation du Directoire d’allouer au Citoyen Duplessis, les frais qu’il faira dans la tournée qu’il faira dans cet arrondissement. Nous sommes sûrs de la discrétion de cet Artiste et de son honnêteté qui nous déterminent à avoir recours à vous pour cet objet.
Salut et fraternité
Dandrée. Meissonnier.
1. Le comité d’instruction publique avait renvoyé cette lettre à la Commission temporaire
On demande au Citoyen Duplessis, Commissaire nommé pour coopérer au catalogue des objets des Arts, concernant l’Instruction publique en vertu de la loi du 8 pluviôse, on lui demande ses réflexions sur l’indemnité qu’il réclame et le mode qu’il proposerait pour les Commissaires qui se déplacent.
Il répond pour ce qui le regarde personnellement, et observe que, lorsque la loi accordait cent sols par jour d’indemnité, alors cent sols pouvaient valoir cent sols et quelque chose de moins, mais aujourd’hui cent sols en assignats ne valent plus que cinq, contre la pluspart des denrées qu’ils payent. Cinq sols sont donc une indemnité insuffisante aujourd’hui. Le Citoyen Duplessis n’ayant jamais eu en vue le bénéfice qu’il pourrait faire avec la nation (le Citoyen Duplessis donne en preuve de ce qu’il avance, le sacrifice qu’il a fait de gagner en quelques jours avec un particulier, ce qu’il retirera de la nation après le travail de plusieurs mois) le Citoyen Duplessis ainsi décidé à faire le sacrifice de son tems et de ses talens pour le service de la nation ne demande pas une augmentation à cette indemnité fixée pour un travail sédentaire. Quelques mois plutôt, lorsque son petit revenu pouvait être suffisant pour le faire vivre, il eut volontiers renoncé à toute indemnité.
Aujourd’hui que tout lui devient necessaire, il accepte l’indemnité offerte par la loi, mais il observe que les frais de voyage étant aujourd’hui excessifs, et ses moyens insuffisans pour subvenir à cette dépense, il se borne à demander que, lorsqu’il voyagera, ses frais lui soient remboursés sans autre indemnité et sans rien demander pour son tems et pour sa peine, je présente ce mode parceque je ne saurais fixer la somme à laquelle pourraient monter les frais de chaque jour, frais qui changent d’un moment à l’autre.
Je propose de tenir registre de ma dépense journallière qui me sera remboursée et c’est tout ce que je demande.
On pourrait craindre que je n’abusasse de cette faculté, si elle m’est accordée, mais je vais citer un trait de ma discrétion, on y croira si l’on veut.
Envoyé à Reims par le ci-devant Roi et à ses frais lors de son sacre, quand après avoir diné à l’Auberge à un écu, je ne me sentais pas assés d’appêtit pour prendre un autre bon repas le soir, je mangeais deux œufs dans ma chambre et mon mémoire de dépense portait un écu pour le matin et quelques
des arts qui, à son tour, l’avait renvoyée au Directoire pour prendre une détermination sur l’allocation des crédits nécessaires aux tournées (Séance du 5 floréal an III, Commission temporaire des arts).
J. -S. DUPLESS1 S
sols pour le soir. C’était pourtant le Roi qui eut payé si j’avais pris un second repas à l’Auberge. Telle est ma discrétion : on y croira si l’on veut.
Pour copie conforme Petin, secrétaire.
Duplessis
ainsi signé à l’original.
On ignore la réponse qui l'ut faite au district. Il est vraisemblable qu'il n’y eut aucun crédit affecté aux frais de ces inventaires. Une tradition du pouvoir central, qui remonte sans doute plus loin que la Révolution, consiste à ordonner des travaux sans mettre les ressources financières à la disposition des administrations locales. La Révolution avait à cela plus d’une excuse et, du reste, Duplessis fut indemnisé peu de temps après, ainsi qu'il résulte des documents qu’on va lire 1 :
Duplessis, peintre, au présidant de la Commission exécutive d’Instruction publique, Ce 26 Brumaire de I’An 4 de la République.
[17 novembre 1795].
Citoyen,
La mort de ma mère nécessita, il y a trois ans, un voyage dans ma patrie pour des affaires de famille.
J’étois prêt à retourner dans mon domicile à Paris où les plus grands intérêts m’appeloient lorsque Thermidor de l’an 2 le directoire du distric de Carpentras, département de Vaucluse, m’invita au nom de la Loi, de faire l’inventaire raisonné des objets des arts contenus dans ce distric.
A cette époque des lettres de Paris pressoient mon retour et me le fesoient regarder comme indispensable. Cependant avec plus de zèle que de réflexion je venois de promettre au Directoire du Distric qui regardoit comme une bonne fortune de trouver à sa disposition un homme sorti du sein d’une Académie célèbre. Je me décidai donc et j’abandonnai mes plus chers intérêts et je me dévouai très civiquement au service public, on peut rappeler
1. Ces pièces importantes m’ont été signalées par MM. Furcy-Raynaud et Tuetey.
que c’est dans cet esprit que dans une occasion importante, le directoire du distric de Carpentras en à écrit à la Commission exécutive des arts à Paris.
J’ay dit que j’avois fait un grand sacrifice en négligeant mes plus chers interests pour me livrer au service public ; je puis ajouter que j’ay abandonné encore la seule occasion qui m’ait été présentée dans le cours de six ans de tirer quelque fruit de mon talent.
Arrivé à Carpentras en thermidor de l’an 2 pour commencer le travail que le district m’avoit confié, je me trouvai entravé de mille manières, et je restai huit mois ne fesant que chercher les moyens d’applanir les difficultés, et mangeant mon argent sans utilité.
Je commençai enfin mon travail et je fis l’inventaire raisonné de tous les dépôts contenus dans le chef lieu du distric; cela fait, je me disposai à faire une tournée dans les différentes communes où existaient d’autres dépôts au nombre d’environ quarante ; je donnai alors un aperçu au directoire du distric de la dépense qu’il luy en couteroit en frais de voyages, le directoire voyant qu’il luy en couteroit dans ces temps désastreux plus de cent écus par jour et que cette tournée devoit durer plusieurs mois, jugea à propos de suspendre mes opérations jusqu’à un meilleur tems et me laissa libre de venir à Paris vaquer à mes affaires. Voilà les faits qui amènent les réflexions suivantes.
J’ay fait le voyage de Paris à Carpentras en 1792, à deux personnes avec la somme modique de 5oo livres. Si je fusse retourné en thermidor de l’an 2 comme je l’avois résolu il m’en eut coûté alors 10 à 12 cent livres, aujourd’huy ce voyage m’a coûté 20 mile livres et m’a complettement ruiné, j’y ai dépensé tout ce que j’avois pu œconomiser, j’ay vendu mes bijoux objet peu regretable aujourd’huy dans un sens mais infiniment prétieux puisque j’en aurois besoin pour avoir du pain : et voilà comment mon zèle pour le service public m’a conduit à ma ruine totale, seroit-ce sans indemnités, je ne puis le croire ; en conséquence je demande :
i° des indemnités pour la dépense énorme pour moi, qu’à occasionné mon dévouement pour le service public.
20 Je demande d’avoir part aux secours que la nation à accordée aux artistes en difiérens tems aux quels jusqu’ici je n’ay eu nulle part.
3° Je demande d’avoir part aux gratifications accordées aux fonctionnaires publics, en huile, savon, drap, etc., etc., car je suis fonctionnaire public. J’ai travaillé pendant 5 mois au catalogue des objets d’instruction publique et mes opérations ne sont que suspendues.
rien de ce que je demande ne me sera refusé si l’on considère que j’ai 70 ans passés, que mon talent autrefois honnêtement productif ne m’a pas valu un liard depuis la révolution, que je suis réduit dans l’âge des infirmités à une pension et une rente sur l’état qui ensemble ne vont pas à deux mile livres, et dont les impositions prélevées, il ne me reste gueres que 1 5 à 16 cent livres qui ne représentent pas 12 livres effectives.
ah ! de grâce, qu’on s’arrête un moment sur cette dernière observation. Duplessis dont le nom dans la partie des arts n’étoit pas sans considération, dont l’exercice de son talent joint à son revenu, luy produisoit année commune 12 mile livres de rente, n’a pas aujourd’huy douze francs, aujourd’huy, âgé de 70 ans.
Non les indemnités et les secours qu’il demande ne luy seront pas refusés, de plus il espère que prenant en considération sa déplorable situation, on luy fournira l’occasion de gagner sa vie en luy procurant une place soit au Muséum, soit ailleurs l.
Duplessis au citoyen Ginguené, directeur général de l’instruction publique.
Ce 10 frimaire, de l’an \ do la République [icr décembre 1796].
Citoyen,
je vous ai présenté le 2 frimaire un mémoire datté du 26 Brumaire, la bonté avec laquelle vous m’avés reçu, l’interest que vous avés pris à ma situation à donné à mon cœur une émotion que mon accent en vous parlant, ne vous aura pas permis de méconnoître. 0! quil est beau d’accueillir ainsi les hommes malheureux qui ont besoin de consolations.
Vos dispositions bien connues, je n’ay à craindre de vottre part qu’un oubli causé par la multiplicité de vos affaires; vous m’excusés donc, je l’espère, si je viens me rappeler dans vottre souvenir; vous voudrés bien me permettre encore quelques observations.
Dans mon premier mémoire jay demandé i° des indemnités pour les frais énormes pour moy, que mon voyage m’avoit coûtés; vous avés senti que ces frais n’aiyant été occasionnés que par mon dévouement au service public je méritois d’ettre indemnisé.
1. Archives nationales, F17Aia42, Musées, 4 frimaire, n° 223.
INVENTAIRE DES OBJETS D'ART DU DISTRICT DE CARPENTRAS 2o3
2° une part aux secours accordés aux Artistes malheureux et je suis je pense le plus malheureux de tous.
3° une part aux distributions faittes au maximum aux fonctionnaires publics, de ces trois demandes la première seule vous a paru admissible ; vous avés bien voulu me donner les raisons qui feront rejettées la seconde et je vous ai très bien compris, il est clair pour moi que lorsqu’on a donné une somme à répartir à différens artistes; il est clair, dis-je, que la liste fermée et la somme épuisée il ny a plus rien à espérer pour ceux qui viennent après. En d’autres termes on n’a pas décrété des secours à accorder à tous les Artistes, mais une somme à répartir et une somme déjà employée et épuisée. il me semble quil n’en est pas de môme pour la demande qui fait l’objet dii 3e article.
On à décrété une distribution, payée au maximum, à tous les fonctionnaires publics sans exception, et à moins qu’on ne me conteste ce titre, il me semble que je dois avoir ma part à cette distribution — hélas 1 celuy qui, en vertu des ordres du comité d’instruction publique, à été nommé pour travailler aux Inventaires raisonnés des objets des arts à servir au Catalogue général ne seroit pas un fonctionnaire public 1
Celuy qui a sacrifié ses interests les plus chers pour se livrer à un travail d’utilité publique !
Celuy qui a attendu huit à neuf mois, après s’être déplacé, et fait un voyage exprès que le directoire du distric à applani les difficultés qui s’opposoient à l’exécution de ses ordres, qui à mangé ainsy son argent lorsquil pouvoit en gagner ailleurs où il étoit demandé, le Citoyen Duplessis peut présenter les pièces justificatives, de ce qu’il avance ici, Celuy qui a été poussé par son zèle au delà de son devoir qui se bornoit à faire l’inventaire des Tableaux, qui en à restauré plusieurs, entre auttres un grand et superbe Tableau de Nicolas Mignard, le Chef d’œuvre de cet Artiste, qui tomboil en poussière, et qui à conservé à la République un Tableau que trente mile livres en numéraire ne payeroient pas, Celuy-là disje se verroit refusé lorsquil demande sa part accordée aux fonctionnaires publics, lorsqu’il n’a pas demandé un sol, pour le travail dont il vient de parler, travail qu’il à fait gratuitement et par zèle pour l’interest public, autant que par amour pour les Arts.
Enfin, si l’on considère que je suis arrivé à Paris, au moment où l’on fesoit une distribution en huiles, savons, chandeles, salaisons, etc... à tous
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les Citoyens indigens sans distinction et que je suis arrivé que quelques jours trop tard, pour y avoir part, et que je serois arrivé six semaines ou deux mois plus tôt si je ne métois pas livré au travail dont je viens de parler, serai-je encore refusé lorsque je demande celle accordée aux fonctionnaires publics?
Citoyen, je vous soumets ces considérations et vous prie de me permettre d’aller à une de vos prochaines audiences recevoire une réponse définitive; mais, en attendant, n’oubliés pas de solliciter pour moy les indemnités que vous avés cru juste de m’accorder, pour les frais de mon voyage. Je suis pressé par tous les besoins et quand la maison brûle on n’ajourne pas les secours,
je suis pressé par tous les besoins, ceci n’a pas besoin de preuves, lorsque vous scavés que mon revenu ne monte pas à 12 francs effectifs.
Le pain des sections nous manque 2 ou 3 fois chaque décade, il y à trois jours que j’ai été forcé d’en acheter 2 livres qui ont à peine servi pour faire diner mon petit ménage, où l’on à toujours faim, il me coûta 55 francs la livre, hier la distribution ne se fit pas encore.
je voulus en acheter pour souper, on m’a demandé 58 francs, je me retirai et je soupai sans pain; aujourd’huy, je viens d’en recevoir et je l’ai arrosé de mes larmes en pensant que je n’en auroi peut être pas demain et que je n’ai plus pour en acheter bientôt, pour en acheter au prix où il est. Ah 1 Citoyen pressés ces indemnités que vous m’avés fait espérer, l’humanité le sollicite ainsi que la justice.
O! dans quel état effroyable on réduit de pauvres françois!
O! dans quel état effroyable on a réduit un homme, un Artiste après soixante ans d’un travail assidu, un homme cjui de sa vie ne s’est livré à des dépenses folles, et qui n’a cessé de bien mériter de sa patrie1.
Paris, le Ier nivôse, L’an IV « de la République française, une et indivisible.
[a 2 décembre 179b].
Rapport présenté au Ministre de l'Intérieur.
Le citoyen Duplessis, peintre, étant allé pour affaires de famille à Carpentras, son pays, y fut retenu par les autorités constituées pour faire l’inventaire raisonné des objets d’art que contenait ce district. Ce travail lui fut