‹ J.-S. Duplessis, peintre du roi, 1725-1802Chapitre 92 sur 134 · J. -6'. DUPLESSIS · texte numérisé non relu

J. -6'. DUPLESSIS

Versailles, ce ier complémentaire de l’an V [17 septembre 1796].

Et vous aussi, mon cher compatriote, vous êtes victime, hélas! Oh! oui, je me souviens de vous et je m’en suis toujours souvenu avec plaisir jusqu’au moment où l’on ne peut que gémir sur le sort d’une personne que l’on estime autant que vous mérités de l’être, et qui est tombée dans le malheur. Croyés qu’absorbé par mes propres peines, je partage encore les vottres et plut à Dieu qu’il ne tint qu’a moi de les adoucir !

Je dois avoir, dites-vous, des puissans amis. J’en avois auttre fois, mais ils sont dispersés et tous ceux qui ont du pouvoir aujourd’hui sont des hommes nouveaux que l’on ne connoit pas et dont on n’est pas connu. J’ay cependant obtenu une place pour moi, mais c’est une affaire de circonstance. Je ne connoissois pas du tout quelques mois auparavant l’home en place qui m’en a procuré une lorsque je m’y attendais le moins. Si quelque circonstance favorable se présentoit, et je ferai mes efforts pour la faire naitre, croyés que je me ferois le double plaisir de vous servir et de vous attirer dans le lieu que j’habite, pour y jouir de l’avantage de votre aimable société.

La place que j’occupe ne seroit pas mauvaise si nous étions payés, mais nous ne le sommes pas. Sur une année juste que j’occupe ma place, il nous est du sept mois et les auttres n’ont été payés qu’a moitié en valeurs réelles. Cela n’est pas attrayant. Nous espérons toujours du mieux ; je croyois qu’a la paix notre sort deviendroit meilleur, et voila la foudre qui tombe sur les rentiers pour achever de les écraser. On vient de prendre une résolution au Conseil des 5oo, qui ordonne le remboursement de touttes les rentes même viagères des deux tiers de leur valeur, et ce remboursement se fera en papier décrié et de presque nulle valeur. On écrasera par là les pauvres rentiers, qui languissent sans payement depuis plusieurs années ; ils avoient du moins l’espérance d’un meilleur sort, elle leur est enlevée. On favorise les agioteurs, on ouvre le chemin de la fortune a cette espèce perfide, et les petits rentiers qui ont survécu à la déplorable négligence avec laquelle on les a traités, périront jusqu’au dernier de faim et de misère, hélas !

La fatale résolution n’a pas encore passé au Conseil des anciens ; cela fera passer encore deux ou trois jours de perplexités, au bout duquel tems nous recevrons le coup de massue, je m’y attends.

Salut et fraternité.

Duplessis.

DUPLESSIS, CONSERVATEUR DU MUSÉE DE VERSAILLES ai3

Aux termes de l’acte d'organisation du musée de Versailles, signé du ministre de l'Intérieur Benezech, les conservateurs devaient nommer l’un d’entre eux directeur pour présider leurs assemblées, signer leurs délibérations et la correspondance ; il était soumis au renouvellement tous les trois mois et ne pouvait pas continuer ses fonctions pendant plus de six mois. Il semble bien, d'après les états de traitement des fonctionnaires du musée1, que les collègues de Duplessis lui décernèrent le plus souvent la présidence, car il y est désigné en qualité de directeur du Conservatoire, conservateur pour les peintures2, jusqu’en floréal an X. Vers le milieu de l’an VII, il change de service et il remplace le sculpteur Roland, qui était chargé de l’entretien et des menues réparations des objets de sculpture du parc et du musée, et qui jouissait pour ce service d’un traitement particulier de 3ooo francs, valeur réelle, sur lequel il était tenu de prendre « le salaire des artistes dont il pourra se faire aider ». Mais les réparations importantes, faites d’après les ordres spéciaux du ministre, étaient payées à part.

Le 5 pluviôse an VII, le citoyen Pillon ayant demandé une place de professeur à l'Ecole de Versailles, invoquant sans doute, avec ses titres, des appuis sérieux, un rapport au ministre François de Neufchâteau, propose de l’utiliser, en le nommant comme suppléant de Duplessis. Le rédacteur du rapport dit :

« On a accordé au vieux peintre Duplessis la place de conservateur et restaurateur des statues de Versailles, mais ses infirmités et son grand âge lui ôtant la faculté d’avoir de ces statues le soin qu elles exigent, c’est moins un emploi qu’une retraite qu’on lui a donnée. Cependant les monuments souffrent. On pourrait donc nommer le citoyen Pillon comme suppléant de Duplessis. On ne lui donnerait qu’un très faible traitement .. »

François de Neufchâteau approuva la proposition cl fixa le traitement à 5oo francs. Il n’est pas exact que le conservateur fût empêché

a. Scs portraits do Vicn et d’Allegrain figurent au catalogue public par Loblanc, l’an X,

sous les n08 87 et 88.

par ses infirmités et son grand âge de s’occuper de son service d entretien. A la vérité, il avait été atteint, vers ce temps-là, d'une congestion cérébrale qui, d’après Lauzan, avait frappé de paralysie ses jambes et son bras droit, mais une amélioration s’était produite dans son état. Il avait déployé jusque-là une activité extraordinaire. Non seulement il s’était occupé de la restauration des tableaux qui lui avait été demandée expressément 1 , mais avec les autorisations nécessaires et avec la prudence, l’adresse et le talent d’un artiste éminent, il avait réparé un grand nombre de toiles importantes qui, dit-il, dans une expression originale et forte « étaient presque à l’agonie ». Il s’agit d'environ 4o œuvres sauvées de la destruction en sept mois de travaux et « de peines presque au delà des forces d’un vieillard bientôt octogénaire »2.

Quoique I argent lui fasse défaut pour se procurer les remèdes qui lui sont ordonnés, les soins de Marie Rodier, qu’il appelle une de ses parentes, et qu’il épousa par reconnaissance3, rétablirent momentanément sa santé. Dès lors, il s'adonna à l’entretien des statues mieux que n’aurait pu le faire un homme jeune et valide, mais sans expérience. Ayant repris des études dont le début, on le verra, remontait

1. Le 6 floréal an VII, il est invité « à laver et à passer un blanc d’œuf sur le tableau de Vien, représentant la Prédication de saint Denis ». Il signale, du même peintre, le Saint Germain qu’il a trouvé fort sale et qu’il pourrait « non pas seulement éponger, mais décrasser convenablement ».

2. Ces mots sont de Duplessis. Voici comment Lauzan confirme ces détails : « Malgré son grand âge, on le voit se charger des travaux les plus pénibles. En moins d’un an, il restaure les trois grands tableaux de Jouvenet, la Pêche miraculeuse, la Résurrection de Lazare , le Magnificat, le Repos en Égypte et la Présentation au Temple de Louis de Bouleongne ; le Martyre de saint Gervais par Goulay ; deux grands tableaux de Vouet, plusieurs autres encore, et enfin la Vie de saint Bruno, par Le Sueur, en vingt-deux morceaux. »

3. L’acte de mariage est du 18 prairial an IX. Marie-Madeleine Rodier est âgée de 34 ans; elle demeure avec Duplessis, au Palais national; elle était née à la Houssaye, près Rozay, département de Seine-et-Marne, de Antoine Rodier et de Marie-Jeanne Cormier, tous deux décédés au moment du mariage de Duplessis. La veuve du peintre habita, lorsque la mort de son mari l’obligea à s’installer ailleurs qu’au palais, la rue Carnot et la rue de la paroisse, au n° 16, où elle mourut le mercredi 2 septembre i846; elle avait reçu une petite pension ou un secours de l’Etat.

DUPLESSIS, CONSERVATEUR DU MUSÉE DE VERSAILLES ai5

assez loin déjà dans le passé, il découvrit un moyen inoffensif de nettoyer les marbres.

« Ma tête travaille toujours », écrit-il le 22 prairial an VIII au ministre de l’Intérieur, et, en effet, en lisant la correspondance qui va suivre, on admire l’ingéniosité et la ténacité qu’il applique à vouloir faire adopter ses divers procédés de nettoiement des marbres, dans l’intérêt de l’art. Au cours de ses démarches, qui se réduisent à l’envoi de mémoires et de pétitions, il garde le ton respectueux d’un fonctionnaire ; il use de moyens insinuants, de formules quelque peu humbles et il demande au chef de la division de l’Instruction publique au ministère de l’Intérieur « d’être son patron ». Duplessis appartient tout entier à l’ancien régime ; il ne peut en être autrement ; mais il explique à Arnault, le successeur, dans ce poste, de Jacquemont1, que celui-ci s’était intéressé à lui en lisant ses lettres ; il le prie donc aussi de les lire et de vouloir bien les mettre sous les yeux du ministre ; il pense qu’elles le toucheront. Il n’a donc recours qu’aux ressources de son esprit, et servi par une plume adroite, il se révèle, dans cette sorte de testament, comme un lettré, un savant, un dialecticien souple et puissant et il a, devant les réponses sèches et dédaigneuses préparées par des bureaucrates indifférents, des sursauts de dignité qui élèvent ses répliques à une réelle éloquence, par exemple lorsqu’il écrit: « Les fruits du génie sont, vous le savez, de toutes les propriétés, la plus sacrée... »

Duplessis, hémiplégique et atteint dans les moyens d’exécution de son art, expose, au Salon de 1801, un portrait de Franklin qui diffère un peu, par le costume, du premier qu’il a présenté au public,

1. Il s’agit d’Arnault, membre de l’Institut, l’auteur de Marius à Mintarn.es et de Lucrèce, conseiller de l’université. Quant à Jacquemont, c’est assurément le père de Victor Jacquemont, le voyageur naturaliste à qui l’on doit 4 volumes d’une Correspondance si attachante, dont la préface est de Mérimée. Le protecteur de Duplessis, membre du Tribunat cl plus tard Directeur général de l'Instruction publique au Ministère de l’Intérieur, fut exilé par Napoléon, son nom ayant figuré parmi les membres du Gouvernement provisoire lors de la conspiration du général Mallet. Il rentra en France après la Restauration et fit partie de l’Institut.

en 1779, et qui doit en être une réplique commandée par un amateur. On ne sait en quelle année elle a été exécutée.

Il peint encore un dernier portrait, qui est le sien et qui porte en lui-même sa date. Ni l'âge, ni la maladie, ni les soucis qui, depuis douze ans, le tourmentent, ne semblent avoir épuisé son talent ou engourdi son pinceau; il a même plus de vigueur et de coloris qu’en certaines œuvres de sa belle époque. Il doit être, au point de vue de sa santé, dans une période de rémission, car ses yeux si longtemps menacés d’une lésion, sont restés vifs et pénétrants. Son port est très droit; il a les joues grasses et sa lèvre inférieure seule, à gauche, est un peu distendue et pendante. On sait que sa mise fut toujours soignée et élégante; il porte un habit couleur de bure à collet large et élevé, entr’ouvert, ainsi qu’un gilet garance dont les parements sont ornés de fleurettes brodées, et qui laisse apparaître la haute cravate et le jabot de batiste. Avec de longs cheveux blancs qui tombent jusqu’au col, des sourcils épais et encore noirs, un teint rosé, il a l air débonnaire et vénérable, mais il garde l’empreinte d’une volonté et d’une fermeté peu communes avec une gravité douce. C’est un excellent portrait, traité comme tous ceux que nous avons passés en revue, avec la même lumière sur le visage et une entente des valeurs que l'inaction, depuis les portraits de Péru, n’a pas altérée.

Une partie du sujet traité dans ce chapitre a été abordée dans une communication faite aux Sociétés des beaux-arts des départements1, avec les seuls documents locaux. Nous avons pu réunir ici tout le dossier des archives départementales de Seine-et-Oise et des archives nationales sur cette question, à l’exception d’une pièce à laquelle Duplessis recommande sans cesse aux ministres de se reporter. Ce mémoire a été égaré et c’est fort regrettable, mais on peut y suppléer par les autres correspondances qui offrent, à notre avis, un puissant intérêt. Nous ne les accompagnerons d’aucun commentaire ; elles par-

1. A. Dutilleux. Le muséum national et le musée spécial de l’École française à Versailles (1792-1823). — Quelques notes concernant le musée spécial de l’École française. Réunions des sociétés des Beaux-Arts des départements à la Sorbonne, 1886-1895.

DUPLESSIS, CONSERVATEUR DU MUSÉE DE VERSAILLES 217

lent assez d’elles-mêmes, et nous nous bornerons à quelques éclaircissements, en note, lorsqu’ils seront indispensables. Nous y incorporons, dans l’ordre chronologique, le rapport présenté à l’Institut par Vauquelin et Chaptal, que nous avons pu retrouver :

Versailles 27 germinal an 7 de la République [16 avril 1799].

Aux administrateurs du musée spécial de l’école française,

Le citoyen Duplessis fait part à l’administration dans une lettre en forme de mémoire des moyens qu’il croit qu’on doit prendre pour le nétoyement des statues du parc, d’après ses expériences : il cite deux passages d’une lettre d’un célèbre chimiste (le citoyen Darcet) qui se trouve, dit-il, parfaitement d’accord avec lui avant de l’avoir mis à même de prononcer. Le citoyen Duplessis pense que pour décrasser les marbres, on n’a connu qu’une manière d’opérer, c’est d’employer l’action des caustiques qui agissent sur la crasse par dissolution, et il ajoute qu’il a obtenu de ses méditations la certitude qu’on pourrait agir sur la crasse des marbres par d’autres principes et qu’il l’a attaquée par la contraction et l’extraction, etc. ; il espère qu’en confiant cette lettre comme un dépôt, elle restera dans les archives et il se résume par la déclaration suivante :

Je déclare que je crois avoir perfectionné la méthode de décrasser les marbres, c’est-à-dire la méthode connue, où les alcalis sont employés pour dissoudre la crasse. Je déclare en outre que je suis l’auteur et l’inventeur d’une nouvelle méthode qui agit par des principes tout différents de la première ; méthode qui pouvant être portée par moi ou par d’autres à la perfection dont elle sera susceptible, sera regardée peut-être un jour comme un grand spécifique contre cette maladie des marbres regardée aujourd’ui comme incurable, etc.

Signé : Duplessis.

Versailles le 3o prairial an 7 de la République une et indivisible [18 juin 1799].

Le citoyen Duplessis surveillant de l’entretien des figures du parc, aux administrateurs du muséum de Versailles.

Citoyens, Permettez-moi d’abord de vous observer que dans votre lettre

du 26 prairial, il y a une erreur qui vous a sans doute échappé. Je ne suis pas chargé de l’entretien des figures du parc comme vous l’écrivez ; mais surveillant de l’entretien etc., ce qui est un peu différent, je vous prie de corriger cette erreur.

L’administration, dites-vous, n’a pas recherché si c’est de mon aveu ou à mon insu que le citoyen Pillon a nettoyé des figures avec du savon noir ; ainsi donc cette déclaration me dispense d’une réponse là-dessus. Vous ajoutez : elle s’est crue obligée d’arrêter une pareille opération.

Si j’ai bien lu et si j’ai bonne mémoire, il me semble que vous vous êtes bornés à témoigner au citoyen Pillon vos inquiétudes sur l’usage des drogues qu’il pourrait employer.

Puisque vous avez eu des inquiétudes, je pense que vous avez bien fait de les manifester. Le citoyen Pillon s’est arrêté de lui-même, et il a bien fait, il ne faut pas lui enlever ce mérite ; de mon coté j’ai fort approuvé le parti qu’il a pris, et je crois avoir bien fait aussi. Ce n’est pas que je partage aucunement vos craintes, mais je crois qu’il est bon de recevoir des conseils de toute part, et quand il est question d’un intérêt aussi puissant, ils doivent tous etre pris en considération.

J’ai dit que nous avions tous bien fait ; mais il vous reste une meilleure chose encore à faire, c’est d’accélérer la réponse du ministre. A quoi tientelle? Il n’est question de la part du ministre que d’inviter trois à quatre savants à se réunir en quelque lieu que ce soit et tout est fait pour lui, deux heures de temps sont plus que suffisantes pour les mettre à portée de juger, peut-être un quart-d’heure suffit. Si cependant pour prononcer sur une question peut-être nouvelle pour eux, il était nécessaire qu’ils fissent des expériences qui pourraient traîner en longueur, c’est une raison de plus pour accélérer leur réunion.

Vous me dites que le citoyen Pillon convient lui-même qu’il n’entend rien dans cette matière. J’ai lu la copie de sa lettre que vous m’avez envoyée et je n’y trouve point ces mots ; il est vrai qu’il dit qu’il en parle comme un aveugle des couleurs ; mais j’observe qu’il emploie cette expression modeste après avoir parlé sur la nature du savon comme un homme très-entendu. Je crois, je vous l’avoue, que vous avez pris trop à la lettre les expressions du citoyen Pillon.

Ce qui me confirme surtout dans cette opinion, c’est sa seconde lettre. Hé quoi! le citoyen Pillon cite des autorités, il pose des principes, et

DUPLESSIS, CONSERVATEUR DU MUSÉE DE VERSAILLES 219

il en tire les conséquences les plus justes, et vous pourriez croire encore qu’il a parlé sincèrement lorsqu’il dit qu’il en parle comme un aveugle des couleurs !

Vous observez avec raison que ce n’est pas à nous à entrer en discussion sur cette matière, cependant en m’abstenant de vous développer mes opinions, ce n’est pas sans quelque regret que je me priverais du plaisir de calmer vos inquiétudes en attendant qu’elles soient tout à fait dissipées par la décision que vous ne manquerez pas de solliciter vivement, si je n’étois persuadé que vous n’aves plus d’inquiétudes lorsque vous savez que le citoyen Pillon a tout fait suspendre son travail à cet égard pour s’occuper d’autre chose.

Salut et fraternité.

Signé : Duplessis.

P. -S. — Je suis tout à fait dans l’opinion du citoyen Pillon sur l’inutilité de l’eau pour décrasser les marbres, ce qu’il en dit dans sa lettre est appuyé sur des principes incontestables et sur l’expérience.

Duplessis, surveillant de l’entretien des figures du parc de Versailles, au rédacteur du Moniteur.

A Versailles, le 28 thermidor, an 7 [i5 août 1799].

Citoyen, il a paru dans le N° 3o de la Décade philosophique, un article concernant le nétoiement des figures de marbre. L’auteur de cet article, pour peindre les ravages causés par la crasse qui les ronge, répète mot pour mot, et sans daigner m’en faire honneur, ce que j’ai consigné depuis longtemps dans un mémoire où je déclare que cette crasse n’est autre chose qu’une végétation, une espèce de lichen dont les racines s’insinuent dans les porosités du marbre. Cependant, malgré cet exposé qu’il s’approprie, on s’étonne de le trouver bientôt en contradiction avec lui-même en applaudissant au lavage à l’eau pure. Il ignore vraisemblablement cet axiome de la physique: que tout corps vraiment dissoluble dans l’eau est de nature saline; et qu’aucun corps ne peut se dissoudre dans l’eau si ce n’est par l’intermède d’une matière saline. Si l’on dit que l’eau emporte au moins une partie de cette crasse, je réponds que l’eau n’emporte rien du tout: si cela était, les pluies

continuelles qui tombent sur les figures de nos jardins, les décrasseraient elles-mêmes. C’est le frottement seul qu’on emploie en tentant vainement de les décrasser avec l’eau (qui ne peut rien) qui emporte quelque chose; et ce petit succès entretient un préjugé funeste qui conduit à leur perte les figures de nos jardins : car ce n’est pas le velouté de cette mousse qui couvre les marbres et que le frottement peut emporter, qui les corrode ; c’est le corps, ce sont les racines qui ne peuvent être enlevés ni par l’eau ni par le frottement, qui les rongent et les dévorent, et qui de plus altèrent leur couleur à un point malheureusement trop sensible.

On me demandera peut-être par quelle considération le surveillant de l’entretien des figures du parc de Versailles ne met pas en usage les moyens dont il doit avoir fait la découverte. Je puise ma réponse dans l’article même contre lequel je réclame: il y est dit que le ministre de l’intérieur a ordonné qu’on ne lavât les figures qu’avec de l’eau. On peut me demander encore si le ministre connaît ma méthode; je suis forcé de dire non, quoique j’aye fait tout ce qu’il est humainement possible pour la lui faire connaître. On ne me demandera pas sans doute pourquoi le ministre s’est adressé à l’institut pour en obtenir des moyens de décrasser les marbres ; tout le monde sent la sagesse d’une telle conduite. Mais les savants de l’institut sont occupés depuis longtemps, dit encore l’auteur de l’article, à chercher une route qui conduise à ce but désiré. Il ne paraît pas qu’ils l’aient trouvée, et il est possible qu’ils ne la trouvent de longtemps encore. Si donc, en attendant le succès de cette recherche, de la part de l’institut, il se présente un homme, quel qu’il soit, qui déclare que d’après des tentatives multipliées et longtemps infructueuses, il a enfin découvert plusieurs moyens qui conduisent sûrement à ce but ; et si l’on paraissait surpris que cet homme ne soit point recherché, pas même accueilli quand il se présente pour produire ces moyens, je répondrai que j’en ignore la cause, et qu’il faut croire à une invincible fatalité.

Les effets que j’ai obtenus par ces deux moyens, ont surpassé mes espérance. Les marbres les plus altérés et les plus noircis, ont repris et conservent leur blancheur primitive. Mes vœux actuels sont que l’autorité veuille s’assurer de l’exactitude de résultats aussi importants.

Si vous voulez, citoyen, publier ma lettre dans votre journal, elle pourra peut-être, soit directement, soit indirectement, porter la lumière aux yeux du ministre actuel dont les louables intentions sont connues.

DUPLESSIS, CONSERVATEUR DU MUSÉE DE VERSAILLES

Versailles le iur pluviôse an 8 [21 janvier 1800].

AUX ADMINISTRATEURS DU MüSÉE,

Citoyens, Puisque le ministre vous demande des informations sur la demande ou indemnités que je lui ai faittes, pour près de quarante tableaux que j’ai restaurés du tems que j’étais un de vos collègues et m’attends au succès de ma juste demande, personne ne sait mieux que vous que pendant sept mois et demi je n’ai pas cessé ce travail pénible, avec votre approbation, je dirai plus encore; lorsque j’ai abandonné ce travail vous m’aves manifesté des inquiétudes qui ont enfin vaincu mes espérances. J’attends un rapport favorable de votre part qui décidera les résolutions du ministre.

Si vous avies besoin de plus amples instructions de ma part je vous les donnerais un autre jour ; je n’aurais qu’à vous rappeler tout ce que vous auries pu oublier pour m’attendre au rapport le plus favorable, salut et fraternité,

Duplessis.

Versailles le 17 Pluviôse an 8 [6 février 1800].

Concernant un secret pour décrasser les marbres, le citoyen Duplessis joint en même tems un état aproximatif de trente à quarante tableaux qu’il a restaurées et dont il a sollicité le ministre de l’intérieur, pour obtenir l’indemnité de son travail et invite l’administration d’appuyer auprès du ministre sa juste réclamation.

Duplessis ex-administrateur du musée.

Citoyens administrateurs,

Ps. — Je ne sçaurais doutter que vous n’ayes envoyé au ministre la réponse à sa lettre par laquelle il vous demandait des informations sur la demande que je lui avois faite en indemnité pour la restauration d’un assez grand nombre de tableaux que j’ai restaurés, cependant je ne vois pas que le ministre ait pris une détermination en conséquence. Je n’entends parler de rien dans un tems ou j’ai un si grand besoin de secours.

Duplessis au Citoyen d’Arnaud, chef de la division d’Instruction publique du Ministère de l’Intérieur.

Versailles ce 22 Ventôse an 8 [i3 Mars 1800].

Citoyen,

Depuis longtems je n’ai pu recevoir une réponse à mes lettres au Ministre que lorsque vottre prédécesseur avoit eu connoissance et en dernier lieu avoit soin de les mettre toujours sous ses yeux : le C. Jaquemont commençoit à me connoitre et à prendre intérest à moi; lorsque j’appris sa prochaine retraitte je le priai de me recommander à son successeur et de me présenter à ses yeux tel que j’étois, un des siens; j’ignore s’il ma rendu ce service auprès de vous : quoi quil en soit, permettés moi de vous recomander cette lettre que j’écris aujourd’huy au Ministre. Les Ministres ne peuvent pas tout lire; mais si vous voulés bien vous même lire celle-ci, je pense quelle vous touchera, que vous voudrés bien prendre une partie des sentiments du C. Jaquemont, que vous serés peut être mon patron pour me consoler de la perte que j’ay faitte par la retraitte du Citoyen Jaquemont. Ce Citoyen n’avoit appris à me connoitre que par la lecture qu’il avoit faitte des lettres que j’écrivois au Ministre et il s’étoit intéressé à moi : permettés que je me flatte du même succès auprès de vous, en me permettant de faire passer sous vos yeux celles que je lui écrirois dorénavant; mais si vous m’accordés cette grâce il seroit. important de connoitre les moyens de vous les faire passer secrètement et directement.

Salut et respect,

Duplessis.

Je ne crois pas trop présumer en me flattant que ma triste situation dont vous prendrés connoissance par la lecture de ma lettre au Ministre, vous touchera, et si je me flatte encore que vous y ferés obtenir une réponse dont j’ay un grand besoin.

Duplessis surveillant, etc.

au Ministre de l’intérieur.

Ce 22 Ventôse an 8.

Citoyen Ministre,

Dans une de mes dernières lettres, je vous apprenois que depuis dix huit mois (à cette époque) il m’étoit du des indemnités pour la restauration de

DUPLESSIS. CONSERVATEUR DU MUSÉE DE VERSAILLES aa3

trente à quarante tableaux du Muséum de Versailles, j’implorois de vottre justice une prompte satisfaction à ma demande, fondé sur l’état de détresse où nous mettoit la suspension du payement de nottre traittement, je vous représentais que à l’âge de 75 ans je n’avois pas le moyen de me vêtir pour me préserver de la rigueur du froid et que pour avoir du pain j’étais à la veille de recourir aux derniers expédients.

Depuis ce tems il est survenu un bien plus fort motif d’urgence, je suis depuis environ deux mois afligé d’une attaque de paralysie qui me force de m’entourer de médecins, d’apoliquaires et de gardes malades et je suis négligé, presque abandonné de tout le monde, parce que personne n’a encore vu de mon argent; enfin je suis forcé de me retenir des médicamens qui sans être chers sont au-dessus de mes moyens. Hélas ! Citoyen Ministre, dans cette triste situation, ne dois-je pas espérer de trouver des secours dans le produit de mes travaux passés : je parle à vottre cœur, si je veux le toucher, vous verrés du moins que je ne veux pas le séduire puisque j’ay commencé de parlera vottre justice.

Vottre sagesse vous a porté, je le scais, à demander des renseignemens aux administrateurs du Musée, sur la légitimité de ma demande, mais, si je ne me trompe, depuis plus de deux décades, ils ont du vous avoir donné les informations que vous leur demandiés et je ne puis croire que ces informations ne me soyent pas favorables.

S’il pouvoit m’être fait soit de la part de l’Administration, soit de toutte auttre part quelque objection importante, je vous prie, Citoyen Ministre, de vouloir bien me la communiquer affin que je puisse y répondre; vous sentés bien que sans cela vottre justice ne seroit jamais éclairée et qu’elle seroit exposée à prononcer l’abandon d’un malheureux qui a rendu plus d’un service à la chose publique et qui pour toutte faveur ne demande cependant que son salaire.

Si parmi les causes de la paralysie on compte les peines de l’esprit, les chagrins; je dois vous apprendre que j’en ai été accablé par quelques-uns de vos prédécesseurs. Ne seroit-il pas tems que je reçusse de vottre part quelques consolations en attendant que vous puissiés réparer enfin touttes les injustices dont j’ay à gémir.

Salut et respect

Duplessis.

Versailles le 2 Germinal an 8 de la République [23 mars 1800J.

L’Administrateur du Musée spécial de l’École française au Ministre de l’Intérieur.

Citoyen Ministre,

Vous demandez par votre lettre du 18 du mois dernier que l’administration vous donne des renseignements positifs sur ce qui peut être dû au Citoyen Duplessis.

Elle s’empresse de vous satisfaire autant qu’il est en son pouvoir. Le citoyen Duplessis a restauré plusieurs tableaux pendant qu’il était administrateur, mais alors il ne vouloit aucune rétribution pour ce travail; il se contenta de produire des mémoires des déboursés seulement, qui ont été portés dans les états de dépenses et acquittés.

En cessant d’être membre de l’administration, le Citoyen Duplessis fut nommé restaurateur, alors il fit à plusieurs tableaux des restaurations ordinaires, l’administration ne l’ayant chargé de restaurations essentielles, qu’elle n’était point autorisée à faire exécuter.

Pour les tableaux qu’il a nétoyés pendant qu’il était restaurateur, l’administration pense qu’il ne lui est dû que les déboursés, attendu qu’il recevoit un traitement pour cet objet; c’est donc pour les tableaux qu’il a restaurés étant administrateur, qu’il paroit juste de lui accorder une indemnité.

Le Citoyen Duplessis dit avoir travaillé pendant six mois, desquels y retranche un mois qu’il a dit avoir employé pour ses affaires domestiques, ce qui réduit sa demande à cinq mois : il désire être payé à l’instar des restaurateurs employés par l’administration du Musée central des arts, auxquels il est alloué 12 f par jour; mais attendu que le Citoyen Duplessis ne vouloit d’abord que ses déboursés pour les restaurations qu’il a faites pendant les cinq mois de travail pour lesquels il réclame une indemnité, l’administration n’a pas du tenir note du tems qu’il y a employé, n’y du nombre des tableaux qu’il restauroit : elle ne peut apprécier d’une manière précise ce qui lui est légitimement du pour cet objet; mais elle pense, Citoyen Ministre, qu’une somme de cinq à six cents francs, au plus seroit suffisante.

Salut et respect E. A. Gibelin, président.

Photo Georges

J.-S. DUPLESSIS, Conservateur du Musée de Versailles (Collection J. Joly)

DUPLESSIS, CONSERVATEUR DU MUSÉE DE VERSAILLES

Ge 26 germinal an 8 [16 avril 1800].

AUX ADMINISTRATEURS DU MuSÉE,

Citoyens, Dans une de mes dernières lettres, après vous avoir manifesté mes inquiétudes sur le silence du ministre, au sujet de ma demande en indemnité pour restauration de tableaux, je vous priais de m’apprendre si vous lui avies transmis les renseignements qu’il vous avoit demandés a ce sujet et j’ajoutais que s’il les avoit reçus j’avois lieu de me flatter que de votre part ils me seraient favorables. Vous aves bien voulu me répondre et m’apprendre que vous avies envoyé ces renseignements au ministre et vous ajouties que vous les avies présentés d’une façon convenable. Convenable? je n’en doute pas, mais si ce mot signifie pour moi favorable, on sent bien que pour d’autres il peut signifier défavorable.

Si donc les observations que vous aves fournies au ministre portaient malheureusement pour moi un caractère de défaveur, je ne pourrais m’en plaindre puisque vous aves dû parler d’après votre conscience; mais si votre mémoire vous avoit mal servi sur certains faits, si vous avies ignoré d’autres qui me soit favorables, vous sentes bien que n’ayant point d’avocat auprès de vous, lorsque vous aves rédigé votre réponse au ministre, vous sentés bien, dis-je, que vous auriès pu tomber dans quelque erreur qui me serait funeste et dont sûrement vous sériés fâchés. J’ai d’autant plus lieu de le craindre que le ministre ne fait point de réponse à ce sujet quoique je lui aye écrit de nouveau à ce sujet. Si donc votre rapport portait sur quelques erreurs de votre part, comme il serait bien possible, il ne me reste, vous le sentés bien, d’autres moyens pour obtenir mes droits, que de la rectifier ; il ne tiendra qu’a vous de m’en fournir les moyens en me donnant connoissance de ce que vous aves écrit au ministre à ce sujet; vous ne me refuserés pas cette faveur, si vous considérés que vous-mêmes aves crus avoir besoin que je vous communiquasse ma lettre au ministre avant de lui faire votre rapport, vous sentirés sans doute combien il est plus important pour moi de connaître la vôtre pour soutenir mes intérêts. Vous ne me refuserés pas cette faveur, si vous considérés que la justice la moins rigoureuse veut cependant que toutes les dépositions qui peuvent être à la charge d’un plaideur lui soient communiquées afin qu’il puisse y répondre. Sans quoi le juge prononcerait sans avoir

entendu les deux parties. La jurisprudence de tous les tribunaux de la terre exige cette communication que j’attends de votre amitié.

Salut et fraternité

Signé: Duplessis.

Versailles ce 27 germinal an 8 [17 avril 1800].

Duplessis, surveillant, etc... au Ministre de l’Intérieur.

Citoyen Ministre,

J’ay eu l’honneur de vous écrire le 22 Ventôse, pour la troisième fois, au sujet des indemnités que je réclame pour restauration de tableaux; dans ma derniere, je n’avois d’auttre but que d’accélérer vottre décision sur ma demande, dont j’avais cru avoir précédemment établi la justice. Je me fondois dans cette derniere lettre sur l’état de maladie qui demandoient des prompts secours et cette version était bien faitte pour vous toucher : cependant je ne reçois de vous aucune réponse.

Le rapport que vous avés demandé à ce sujet à l’administration du Musée, vous a été envoyé depuis longtems et cependant je ne reçois de vous aucune réponse.

Ne pouvant accuser de ce silence ni vottre justice ni vottre humanité, je suis forcé de l’attribuer à ce rapport de l’administration du Musée qui peut contenir quelques erreurs qui me seroient défavorables.

Si vous craignes comme je n’en puis doutter d’être induit en erreur, il n’est qu’un moyen de vous en préserver, c’est de me communiquer ce rapport de l’administration du Musée afïin que je puisse scavoir quelle est l’erreur que j’ai à détruire et vous vous féliciterés apprès de m’en avoir donné les moyens : si je vous demande cette communication comme une grâce, je puis l’espérer encore de vottre justice : jamais, vous le scavés, un plaideur n’a été refusé lorsqu’il a demandé la communication des dépositions qui peuvent être à sa charge et sans cela comment pourroit-il repousser les imputations de la malveillance, de la calomnie même? Je n’ai rien à craindre de l’administration du Musée; il n’est pas moins vrai que tous les hommes sont sujets à l’erreur, à être trahis par leur mémoire et à tomber enfin dans des méprises de toutte espèce : tout honette homme dans ce cas est ravi qu’on le

DUPLESSIS, CONSERVA TE UE DU MUSÉE DE VERSAILLES

tire d’erreur, si cette erreur peut nuire à quelqu’un ; c’est ce que je pense des administrateurs.

Délivrez-vous de moi une fois pour touttes de mes importunités en me répondant, car vous scavés que les malheureux sont importuns et ils méritent cependant plus de pitié que de blâme.

Salut et respect Duplessis.

Citoyen Ministre, je vais vous entretenir d’un autre objet et il ne sera plus question de moi qu’indirectement, je vais vous entretenir de la conservation de nos chefs d’œuvres de sculpture ; il importe beaucoup que vous connoissiés ce quej’aydit là dessus dans une lettre ou mémoire que j’ay présenté au Ministre François de Neuchateau, sous la date du 3 germinal, an 7. Ce mémoire doit être dans vos bureaux; s’il ne s’y trouvoit pas, vous n’auriés qu’à me le faire seavoir et malgré ma difficulté à écrire je vous en enverrois un duplicata.

Quand vous aurez lu ce mémoire, c’est alors que vous en sentirés l’importance et vous serés étonné qu’il n’ait reçu aucune réponse et que le Ministre n’ait pas même témoigné la moindre curiosité de voir ce que j’avois obtenu de mes longues et pénibles recherches.

Si apprès la lecture de ce mémoire, vous prenés un vif intérêt, comme je n’en doutte pas, à la conservation de nos chef d’œuvres de sculpture, alors pour éviter les embarras que vos grandes occupations vous forcent quelques fois d’écarter, alors vous pourrez me mettre en communication avec quelque membre de votre Conseil, qui pourra apprendre de moi combien j’ay fait à ce sujet de démarches infructueuses ; ce que j’ay enfin obtenu et ce qui reste encore à faire pour le salut des figures prétieuses qui décorent le parc de Versailles.

Citoyen Ministre,

Du lendemain 28 germinal.

J’ai dit dans la première partie de celle lettre que j’attendois de vous la communication du rapport de l’administration au sujet des indemnités que je réclame par la raison que l’infidélité de ce mémoire pouvoit avoir occasionné un rapport erroné, je puis aujourd’huy vous donner un exemple frappant de cette triste vérité.

Vous êtes venu hier à Versailles et mon infirmité ne m’a pas permis de vous joindre pour vous présenter mon respect ; mais j’ay appris que vous aviés remarqué que les figures étaient très sales ; si vos prédécesseurs les avoient vues comme vous, les itératives représentations que je leur ai faittes à ce sujet n’auroient sans doutte pas été vaines.

J’ay appris, de plus, que sur la remarque que vous aviés faitte, un des administrateurs qui étoit à vos cotés vous avoit dit que, pour les nettoyer, on attendoit que l’Institut, qui avoit été invité par un de vos prédécesseurs de trouver des moyens de les nettoyer sans danger, en ait donné quelqu’un ; s’il en est ainsi et que l’on n’ait rien ajouté, voilà certes une preuve bien forte de l’infidélité de la mémoire, vous allés en être convaincu.

Il faut que vous scachiés, citoyen Ministre, que depuis plus d’un an, j’ay consigné dans les archives de l’administration du Musée une déclaration qui porte que j’ay beaucoup perfectionné les méthodes connues de décrasser les marbres, méthode qui agit par la dissolution de la crasse et qu’en outre j’ay imaginé un moyen supérieur à tous qui agit par la concentration et extraction de cette crasse ; et que c’est apprès un travail de i5 mois que je suis parvenu à cette découverte.

J’ay déclaré depuis que j’étois prêt à me soumettre à tout pour convaincre le Ministre de cette vérité.

Les administrateurs qui ont reçu cette déclaration, n’ont pas pu l’ignorer et ils ne vous en ont pas parlé, il faut que leur mémoire les ait bien malheureusement trahis.

D’apprès cet exposé, vous conclurez sans doutte que la même chose a pu leur arriver en vous fesant leur rapport sur la légimité de ma demande en indemnités et quil faut que je connoisse ce rapport pour relever les erreurs, s’il y en a.

Dans mon mémoire du 3 germinal an 7, vous verrés que je me suis borné d’estimer et a faire entendre au Ministre que j’avois trouvé des moyens de décrasser les marbres, on peut voir dans des mémoires postérieurs que j’ay déclaré positivement que j’avais trouvé ces moyens ; le résultat de ces déclarations a été que le successeur de François de Neufchâteau a cru bien faire de me mettre en oubli et d’inviter l’institut national de chercher des moyens de décrasser les marbres ; c’est fort bien, mais pourquoi avant tout n’ai-je pas été écouté ?

Les scavans, on le voit, n’apprennent pas toujours ce qu’on voudroit

DUPLESSIS, CONSERVATEUR DU MUSÉE DE VERSAILLES

scavoir d’eux, je puis le prouver en vous citant un passage d’une lettre de Voltaire à D’Alembert en datte du 7 juin 1758, le voici :

« J’ay bien renoncé à la physique depuis qu’aucune accadémie n’a pu m’apprendre le secret de se laver les mains dans du plomb fondu sans se faire de mal, secret connu de tous les charlatans et celuy de chasser les mouches d’une maison, ce que font tous les bouchers de Strasbourg1. »

De cette déclaration de Voltaire vous concluerez du moins que tout en donnant sa confiance aux scavans, aux accadémies ou aux instituts, il faut encore écouter tout le monde et même les charlatans et les bouchers. Pour moi qui ne suis ny scavant ny charlatans, ni boucher, je mérite encore quelque confiance parce que j’ay une tête tout comme une auttre et que je ne suis pas sans chaleur lorsque je suis à la poursuitte d’un objet d’une utilité reconnue ; je vais le prouver par un effet.

J’étois à la recherche des moyens de faire venir des Indes en Europpe du suc de caoutchouc liquide, c’est ce suc qui consolidé, forme la gomme élastique ; le citoyen Macquet2, le plus grand chimiste de son tems, avoitfait de vaines tentatives sur le même objet; apprès avoir vu tout ce qu’il avoit consigné dans les mémoires de l’accadémie des sciences, je fus voir ce scavant, il me montra deux bouteilles remplies de suc de caoutchouc qu’il avoit fait venir des Indes hermétiquement bouchées ; dans une de ces bouteilles, ce suc laiteux s’étoit consolidé et la masse du suc nageoitdans une liqueur qui étoit vraisemblablement la sève de l’arbre. Dans l’autre le suc laiteux étoit absolument corrompu ; d’après tout ce que je voyois et ce que j’avois vu de différens auteurs dans les mémoires de l’Accadémie des sciences, il me vint une idée heureuse, je la communiquai au citoyen Macquet, avec la modestie d’un écolier qui interroge son maître ; il en fut frappé ; encouragé par l’approbation de cescavant, j’en fis faire l’expériencedans les Indes, avec la recommandation du Ministre de la Marine qui m’applanit les difficultés ; enfin je reçus des Indes du suc de caoutchouc liquide comme du lait de vache et tel quil est quand il est

1. Le paragraphe se termine par cette phrase: « Si vous savez ces grandes choses, je vous prie de m’en faire part. » La lettre est écrite des Délices. Voltaire remercie d’Alembert do l’envoi de son ouvrage sur la Dynamique, le félicite de l’avoir dédié à un disgracié, le comte d’Argenson, et il ajoute : « J’en entendrai ce que je pourrai, car j’ai bien renoncé, etc. »

2. P. Joseph Macquer, né à Paris en 1718, mort en 1784, professeur de pharmacie et membre de l’Académie des sciences, rédacteur au Journal (les Savants de 1768 à 1776; on lui attribue l’introduction à la manufacture de Sèvres de la fabrication do la porcelaine de Saxe.

tiré de l’arbre ; ensuitte en fesant évaporé dans un vase l’intermède qui l’avait tenu en dissolution pendant la traversée, j’obtins une masse solide qui conservoit touttes les qualités de la gomme élastique; et voilà pourtant une découverte à laquelle le célèbre Macquet n’avait jamais pu parvenir avec tout son scavoir.

Je le repette, citoyen Ministre, il faut écouter tout le monde, surtout ceux qui se sont livrés tout entiers à la recherche d’un objet qui vous intéresse.

Le Ministre qui a chargé l’institut de faire des découvertes a fait à peu près comme un homme qui feroit battre la caisse pour trouver un bijou perdu et qui, d’un auttre côté, refuseroit d’entendre un citoyen qui diroit l’avoir trouvé et qui le lui apporte ; il se peut qu’en effet ce ne soit pas ce qu’il cherche, mais au moins il faut voir.

Je vous prie, citoyen Ministre, de pardonner à un malade une écriture qui vousparoitra sans doutte fatiguante à lire.

Duplessis, surveillant etc. au Ministre de l’Intérieur.

Citoyen Ministre,

Ce 4 floréal an 8 [2 4 avril 1800].

Vous avés vu dernièrement les figures du parc de Versailles fort sales : en conséquence je crois qu’il est de mon devoir de vous apprendre que depuis deux ans je n’ai cessé de crier auprès des Ministres qui se sont succédés, que cette négligence entraîne les plus grands inconvéniens, que non seulement on en perdoit la jouissance; mais ce qui est tant pi (?), que cette crasse étoit uneespèce de mousse, une végétation quelconque qui introduisoit ses racines dans les porosités du marbre et le détruisoit à la longue.

J’ay de plus déclaré qu’apprès des expériences continues pendant i5 mois, je suis enfin parvenu à trouver des moyens d’enlever sans danger cette crasse reconnue des plus tenaces. Mon mémoire du 3 germinal an 7, qui est dans vos bureaux, vous en convaincra, il vous convaincra du moins de cette ténacité et vous serés convaincu de mes succès quand vous le voudrés et si ensuitte vous daignés me consulter sur les moyens à prendre, les figures du parc seront enfin mises dans un état satisfaisant.

Permettés que je vous réitéré ici ma prière sur la communication que je désire du rapport de l’administration du musée sur ma demande en indemnités pour restauration de tableaux ! car puisque ce rapport n’a amené

DUPLESSIS, CONSERVATEUR DU MUSÉE DE VERSAILLES :j3i

aucune détermination de vottre part, il faut qu’il contienne des erreurs que je ne puis détruire sans le connaître.

Salut et respect.

Duplessis.

Ministère de l’Intérieur.

Paris le i4 floréal an 8 [4 mai 1800] Je la République une et indivisible.

Rapport demandé par le Ministre de l'Intérieur .

La lettre adressée le 27 germinal an 8, au Ministre de l’Intérieur, par le citoyen Duplessis, surveillant de l’entretien des figures du parc de Versailles a trait a deux objets :

Le Ier est une réclamation d’indemnité pour restauration de tableaux.

L’administration du muséum de Versailles, consultée sur le droit du pétitionnaire, l’a constaté positivement dans sa lettre du 2 germinal an 8 ; mais elle évalue à six cents francs seulement l’indemnité à prétendre, vu que le citoyen Duplessis confond dans sa réclamation quelques restaurations auxquelles il était obligé par les devoirs de sa place, avec celles qu’il a faites extraordinairement.

Je pense qu’on ne peut lui refuser les 600 francs. Quant au 2e objet, c’est la proposition d’un nouveau procédé, inventé par le citoyen Duplessis pour le netoyement des marbres et statues. Mais avant de l’adopter ne convient-il pas de consulter l’institut sur l’efficacité de ce procédé1?

Arnault, de l’institut, rapporteur près le Ministère de l’Intérieur.

Ministère de I’Intérieur.

Paris, le i5 prairial an 8 [4 juin i8oo| Je la République une et indivisible.

Rapport demandé par le Ministre de l’Intérieur le 5 prairial.

Le citoyen Duplessis sollicite du Ministre l’autorisation pour faire nettoyer les statues du parc de Versailles.

1. L’avis de l’Institut avait déjà été demandé. A la séance du aG thormidor an VII, la lettre du ministre fut lue et une commission nommée pour lui faire une réponse.

Il veut employer dans cette opération une composition dont il est l’inventeur.

L’Institut national instruit de la demande du citoyen Duplessis a prié le Ministre de suspendre cette opération jusqu’à l’examen du procédé du citoyen Duplessis.

Mais le citoyen Duplessis fait un secret de sa découverte.

Cependant les dangers de dégradation auxquels on exposerait les chefsd’œuvres que renferme le parc de Versailles ne permettent pas d’employer cette composition dont on ignore les élémens, et par conséquent les effets.

Je propose en conséquence au Ministre d’écrire au citoyen Duplessis pour l’engager à donner par écrit, la recette de la composition qu’il veut employer au nettoiement des statues de Versailles, afin de la soumettre à l’examen de l’Institut.

Ad. Duquesnoy.

18 prairial an 8 [7 juin 1800].

Le Ministre au citoyen Duplessis,

J’ai reçu, citoyen, la lettre par laquelle vous demandez à employer, pour le nétoyement des statues du parc de Versailles, une composition dont vous êtes l’inventeur.

Je vous prie d’observer que la conservation des objets d’art, exige qu’on connoisse les élémens et par conséquent les effets de votre procédé; en conséquence je vous engage à donner par écrit la recette de la composition que vous voulez employer afin de la soumettre à l’examen de l’Institut.

Je vous salut.

Duplessis, surveillant, etc., au Ministre de l’Intérieur.

Citoyen Ministre,

Le 22 prairial an 8 [11 juin 1800].

Vous m’aprenés par vottre lettre du 18 que vous avés reçu la mienne par laquelle je demande à employer pour le nettoyement des marbres une composition dont je suis l’inventeur.

Je ne puis expliquer ceci qu’en imaginant que ce sera quelque lettre d’ancienne datte qui vous aura passé tout récemment sous les yeux et dont j’ay perdu le souvenir. Je me souviens seulement que j’ay écrit peut-être à vous,

DUPLESSIS, CONSERVATEUR DU MUSÉE DE VERSAILLES s33

mais surtout à vos prédécesseurs une infinité de lettres à ce sujet et toujours bien inutilement : voyez celle du 3 germinal an 7 qui doit être dans vos bureaux ; celle-là, seule, vous fera juger de l’importance de celles qui l’ont précédée et de celles qui l’ont suivie.

Ce qu’il y a de plus récent et dont je me souviens bien, c’est que le C. Pilon vous a fait cette demande sans mon autorisation, en conséquence de laquelle vous m’avez invité (en écrivant au C. Pilon et non à moi) de m’adresser à l’institut. Là-dessus, j’ay écrit à vottre secrétaire général, Portes, une lettre que je vous prie de vous faire représenter; vous y verrés en touttes lettres que je ne demande rien, absolument rien, pas même à faire constater la bonté de mes découvertes et malgré le respect et la confiance que m’inspire une telle réunion de scavans, vous y verrés que je déclare avoir une invincible répugnance à être jugé par l’institut. Celte répugnance est fondée sur des raisons que j’avois alléguées à un de vos prédécesseurs, qui avoit voulu m’envoyer à l’institut ; elles avoient été si bien senties que le Ministre avoit pris d’auttres mesures qui depuis ont été négligées et peut-être totalement oubliées ; cependant malgré mes répugnances, le désir de vous complaire, en entrant dans vos vues, m’a porté à envoyer à l’institut un morceau de marbre couvert d’une crasse des plus tenaces, nettoyé par parties, non pour juger si je l’avais bien nettoyé; car un enfant seroit en état de prononcer là-dessus ; mais pour juger si, en le décrassant, je n’en ai pas altéré la substance; les scavans de l’institut n’ont plus qu’à examiner et prononcer ensuilte, ils n’ont nullement besoin pour cela de scavoir ce que j’ay employé. Si je présentois soit à des scavants, soit à des peintres, des restaurateurs, des marchands de tableaux, un tableau décrassé par un procédé inconnu, il n’est aucun d’eux qui ne jugea que mon procédé est innocent, si en le décrassant convenablement il n’avoit en rien altéré la couleur du tableau et vice versa.

Citoyen Ministre, je vais vous faire ici quelques déclarations qui vous prouveront ma soumission à vos volontés, puisque la prudence que je n’écoute pas ici devroit me les interdire; mais après cela j’espère de vottre générosité que vous n’exigerez rien de plus.

Le morceau de marbre que j’ay envoyé à l’institut a été décrassé par trois procédés différents : par le premier je fais usage des alcalis ou sels lexiviels, mais le succès dépend d’abord du soin que j’ay de les fabriquer moi-même en rejettant ceux que l’on trouve dans le commerce; on pourroit, il est vrai, se confier à ceux que l’on trouve chez les apoticaires, mais cela pourroit tleve-

nir un peu trop cher, lorsqu’il est question de les employer en grand ; secondement le succès dépend surtout de la manière, à moi connue, de les employer.

J’étois bien sur de l’innocence de ce procédé, mais la prudence ne me permettant pas de m’en rapporter à mes faibles lumières, je consultai le docteur Majault, mon ami ; ce citoyen n’étoit pas seulement médecin, il avoit encore pendant plusieurs années été le bras droit du comte de Cailus, lorsque celuy-ci tentoit de faire des découvertes en chimie, lorsque sur les indications de Pline il voulut renouveller la peinture à la cire, l’encaustique des anciens : ce fut encore le citoyen Majault qui trouva le moyen de tracer des desseins sur le marbre et de lui imprimer des couleurs inéfaçables1 ; ce citoyen, instruit comme on le voit, me rassura sur ma méthode d’employer les alcalis, cela ne me rassura pas encore ; je consultai d’auttres chimistes qui tous me rassurèrent.

Content de ces autorités comme je devois l’être, mais poussant à l’excès la prudence, je fis exprès le voyage de Paris pour consulter un scavant que j’avois vu cité comme une autorité des plus respectables ; sur l’exposition que je luy fis de mon procédé, il m’assura que je n’avois rien à craindre, et enfin comme je ne me lassois pas de luy présenter des si et des mais, il me répondit avec vivacité et en termes énergiques mais honettes en m’assurant toujours que je n’avois rien à craindre. Ce fut ce citoyen qui, par quelques observations fines, me fit naître le dessein de composer moi-même ma matière alcaline; j’ajouterai ici, pour donner à ce témoignage tout le poids qu’il méritte, que ce Citoyen, outre son profond scavoir et sa grande expérience connue, passe encore pour le plus fin observateur de son siècle, c’est ainsi que je l’ai vu cité dans le Dictionnaire de chimie et, pour tout dire enfin, c’est le citoyen Baumé2 3, que je prie ici de me garder le secret, s’il peut se souvenir encore des confidences que je luy ai faittes, confidences que je n’ai pas craint de luy faire par l’opinion que j’ai de sa loyauté.

J’ay une seconde méthode qui me parait à certains égards bien supérieure à la première, mais sur les dangers desquels (si touttefois elle offre des dan-

i. Duplessis avait fait son portrait et l’avait exposé dès 1764 à l’Académie de Saint-Luc.

Page 1