‹ J.-S. Duplessis, peintre du roi, 1725-1802Chapitre 97 sur 134 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

l’homme, le peintre, l inventeur

Je n’ai pas la prétention de découvrir Duplessis; assurément, il n’est pas inconnu des critiques d’art, mais peu de toiles, dans les musées de Paris, portant son nom, on ne pouvait savoir l’importance de son œuvre. Si quelque jour, on la rassemble, comme on l’a fait heureusement pour d’autres artistes, ce sera une révélation pour tout le monde.

Parfois, à l’occasion d’une exposition, d’une vente, quand paraissaient Mrae Lenoir, Gluck, Marie-Antoinette Dauphine, la Femme au manchon, Chabanon légué au Louvre, un petit groupe d’écrivains et de peintres, dont la sagacité est particulièrement exercée, couraient à ces portraits, les comparaient, les admiraient et, à chacune de ces manifestations, la réputation de Duplessis s’accroissait d’un tribut déloges.

C’est M. Léon Lagrange qui s’avise le premier, dans son livre sur Joseph Vernet, de reconnaître à celui-là « un sentiment exact et fin du modèle, un goût de couleur harmonieux et sobre, une justesse d’interprétation que l’imagination ne trouble jamais aux dépens de la vérité. » G est ensuite M. Louis Gonse, que nous avons cité et qui partage l’enthousiasme de Jules Laurcns pour son compatriote. C’est M. Armand Dayot et M. André Michel, qui ont écrit, à propos des Cent portraits de femmes, des pages très judicieuses sur ceux de

Mme Lenoir et de la Dame au livre. M. J. Louis Vaudoyer, à son tour, loue « l’honnête et vigoureux pinceau » de Duplessis, comme M. de Nolhac vante sa « fidélité ». Et M. Roujon porte le jugement décisif, en disant : « Une œuvre de Duplessis qui entre dans nos musées, c’est une joie pour les amateurs de psychologie peinte. Ce fin portraitiste, de pure manière française, a plus d’une fois égalé les maîtres. »

Cependant on a pu écrire deux Histoires du portrait en France sans prononcer le nom de cet artiste. Dans La peinture française au xvm" siècle, Olivier Merson lui accorde une simple mention honorable. M. Dumont-Wilden signale chez lui, j’ignore au sujet de quelle toile, « une tendance de plus en plus marquée vers cette afféterie douceâtre dont Mrae Vigée-Lebrun arrivera à faire une manière de style » ; il ne le gâte pas en le traitant « d’excellent portraitiste de second ordre, habile, honnête et vrai », quoique ces qualités ne courent pas les Salons.

11 n’y a guère que M. Schéfer qui, dans une consciencieuse étude sur Y Art au xvme siècle, assigne son véritable rang à l'auteur du portrait de Louis XVI et émette, en ces termes, une appréciation équitable, sans excès de louange :

« Il n’est pas jusqu’aux portraitistes qui ne subissent l influence universelle. S. Duplessis, le maître du portrait à cette époque, et Mme Vigée-Lebrun signent des œuvres pleines de force et de grâce, mais où se révèlent une tendance et une expression que ne soupçonnaient pas les artistes de la génération précédente. Ce n’est pas encore l’art moderne, mais ce n’est plus l’art de l ancien monde monarchique ».

M. G. Schéfer a simplement ratifié l avis des contemporains de Duplessis et, sans accorder à leurs éloges et à leurs critiques une portée que le temps leur a retirée, sans attribuer à l’opinion de Pierre une autorité quelle a perdue, il ne faut pas la juger dénuée de fondement :

« Duplessis est le premier peintre de l’Europe », disait-il par deux

L'HOMME , LE PEINTRE, L INVENTEUR sig

fois, à la reine, qui lui préférait je ne sais quel peintre viennois, vers

C’est un sentiment qu’il partage, au moins pour ce qui est de la France, avec l’unanimité des salonniers ; c’est le verdict, ne l’oublions pas, des artistes, de Cocliin, de Bouquier (c est le roi du portrait, ditil); des amateurs comme Nogaret : « l’Académie n’a pas d’homme plus célèbre pour le portrait ». C'est celui du comte d’Angiviller, et, comme Duplessis n’a pas été recommandé par le député de son arrondissement, il faut bien voir une favorable présomption dans le choix qu’on a fait de lui pour peindre le roi, la reine, le comte de Provence, la duchesse de Chartres. Sans doute, on prit ce qu’il y avait de mieux, et ce ne serait pas assez pour proclamer la supériorité de l’élu. Fabre a trop raison, dans cette conversation à Naples, chez la comtesse d’Albany, que Paul-Louis Courier nous a rapportée en un récit entraînant, qui est une joute de paradoxes de détail et de logique spirituelle dans l’ensemble ; il a raison de soutenir qu’un artiste qui sort vainqueur de ses rivaux n’a encore rien fait « et qu’on lui oppose les anciens pour lui disputer la palme avec tout F avantage que donne une gloire établie ».

C’est donc aller un peu loin que d’égaler Duplessis à Van Dyck et il est inutile d’entreprendre ce parallèle écrasant, encore qu’il n’ait pas semblé trop téméraire à Diderot lui-mème. Mais être le premier de son temps, lorsque ce temps est une partie du xvme siècle, en être le meilleur des portraitistes, avoir ses œuvres anonymes attribuées aux plus illustres peintres d’alors, comme un hommage à leur mérite ; c’est ce que l'on peut revendiquer en l’honneur de Duplessis, sans dépasser la mesure qui s’impose à l’historien, et sans encourir le reproche de rehausser son héros.

De i77i, quand il est nommé académicien, à i783, où il expose Necker et Lassone, c’est-à-dire dans cette douzaine d’années qui représentent le point culminant de la notoriété de Duplessis, disparaissent Michel Van Loo, Louis Tocqué, Chardin, Perronneau (La Tour, qui vivra cinq années encore, s’est retiré, après 1 7 7 3 , des Salons). Seuls,

parmi les peintres qui sont à peu près de la même génération, subsistent Joseph Vernet, Fragonard, Greuze, Roslin, Lépicié, que rejoignent Kucharsky, Danloux, Louis David, Mmes Labille-Guiard et Vigée-Lebrun.

Eh bien ! auquel de ces peintres, Duplessis, le dans portrait, estil inférieur? Notez que David n'a encore exposé que le prince Potocki et Pécoul, son beau-père. Du reste, sans vouloir rechercher quelle note nouvelle il apporte, il appartient plutôt à une autre époque. Il apparaît au déclin de son collègue de l'ancienne Académie.

Dans l’ensemble de la carrière qu’ils parcourent presque parallèlement, Duplessis n’a de rival que le Suédois Roslin, de sept ans plus âgé que lui. A chaque Salon, ils sont opposés l’un à l’autre. C’est Duplessis quia la meilleure presse. On reproche à Roslin « de ne pas attraper la ressemblance et d’enluminer ses portraits ». C’est l’avis général.

Si Roslin peignait les carnations comme Duplessis? dialoguent un Anglais et un Français au Salon de 178.3. — Si Duplessis peignait les étoiles comme Roslin?

Diderot dit que Roslin est « un aussi bon brodeur que Carie Van Loo fut autrefois un bon teinturier ». Lesuire, critique centre gauche, écrit ce distique :

Duplessis, de Roslin le généreux rival,

Moins brillant, mais plus sage, et du moins son égal...

Du Pont de Nemours, seul, les met au même rang : « tous deux saisissant la ressemblance et la saisissant avec esprit, tous deux dessinateurs, tous deux peintres, le premier réussissant un peu mieux dans les chairs, le second dans les meubles et les étoffes ».

Pourtant il semble qu’on s'accorde sur la supériorité de Duplessis, l’autre « s'attachant plus aux accessoires qu’à la vérité des carnations ».

Cochin, lui, n hésite pas à écrire que Duplessis est c( le plus excellent des deux ».

Pour former son opinion personnelle, il suffit de comparer les por-

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