‹ J.-S. Duplessis, peintre du roi, 1725-1802Chapitre 98 sur 134 · L’HOMME, LE PEINTRE, L' INVENTEUR · texte numérisé non relu

L’HOMME, LE PEINTRE, L' INVENTEUR

traits de Marmontel et de Vien exécutés par les deux peintres et le sculpteur Julien, du musée de Versailles, par Roslin, à Allegrain, du musée du Louvre, par Duplessis. On est vite fixé sur la prééminence du maître français.

Une classification, une sorte de concours général des peintres, et une étude complète des artistes contemporains de Duplessis exigeraient un autre livre pour être développés. Il n'en est nul besoin. La postérité est éclectique ; elle admire librement, sans les entraves du parti pris et des écoles. Elle aime également Ingres et Delacroix; elle ne demande qu à les connaître mieux dans leurs œuvres, leur technique et leur vie.

Sur Duplessis, il n’y a rien d’autre à apprendre que ce qu’on a pu lire plus haut. C’est un solitaire. Son infirmité l’a cloîtré au Louvre : « J’ai vécu toute ma vie loin de la société et de ses amusements », écrit-il. Le jour, il peint. Quand la nuit vient, il s’exerce avec des outils à des travaux manuels. Lesquels? Il ne s’explique pas là-dessus. Fabrique-t-il ses châssis? Prépare-t-il ses toiles? Confectionne-t-il ses cadres, comme beaucoup de peintres besogneux? On ne sait.

Il ne voisine pas avec les autres artistes logés aux galeries du Louvre, sauf avec Joseph Vernet, dont la vie mondaine met de longs intervalles entre leurs relations. Aussi, n’est-il question de Duplessis dans aucun des mémoires du temps, sauf dans les lettres de M"e de Lespinasse. Son nom n’est cité qu’à propos de ses œuvres. On ne sait de lui aucune aventure sentimentale, ni sur lui d’anecdote médisante ou sympathique. Célibataire, il ne peut intéresser par ses infortunes conjugales, comme Greuze. Aucun autre roman, dans sa vie, que celui d’épouser, à 7b ans, sa domestique, qui est surtout une infirmière et qui a du mérite à s’attacher à ce vieillard sans ressources, dont le testament ne lui promet rien.

Depuis la mort de 1 abbé Arnaud, qui l’avait présenté à ses amis, il est comme supprimé du monde. On ne le connaît pas et il ne connaît âme qui vive, à l’exception du comte d’Angivillier, pas même ses modèles. Rappelez-vous l’étonnement de cct abbé qu il rencontre chez

d’Albert, un des liquidateurs de la faillite de Guéménée : Duplessis a fait le portrait du roi et il ne peut obtenir la protection d’aucun personnage de la cour:1 Non. Il a fait celui du prince de Marsan et il n’a aucun accès auprès de la princesse, qui s’occupe aussi de la liquidation? Il a fait celui de Gerbier, le plus célèbre avocat de l’époque, et quand il vient le consulter sur sa créance, il semble bien que Gerbier ne lui accorde pas beaucoup d’attention.

Il est timide, comme il est respectueux. Il n’a aucun entregent, et les arrivistes des Salons actuels, si adroits à se créer des relations et à les utiliser, ne doivent rien à son exemple.

Pauvre enfant, élevé pour le séminaire, enfermé dans une chartreuse, jeté ensuite dans Rome sans un sou vaillant, commençant sa vie par l'emprunt de quelques baïoques à Joseph Vernet, pour faire un modeste repas, il la finit en mendiant du bois — il se dit l’homme le plus frileux et le plus enrhumé de la terre — ainsi que du pain, dans sa ville natale et à Paris, se couchant sans souper, faute d’argent, et cela lui arrive plus d’une fois. Il parle de son petit ménage, « où l’on a toujours faim ». Pour avoir du pain, il doit se priver de chauffage. Je suis sans pain, écrit-il plusieurs fois, au comte d’Angiviller et au ministre de l’Intérieur. Manquer de pain, c’est communément une exagération, dit-il, mais non point dans mon cas. La misère de ses débuts lui demeurant toujours présente à l'esprit, qu’avait en vue, dans les rêves de son ambition, ce peintre de roi, de reine, des membres de la famille royale, de duchesses et de princesses ? uniquement de « ne pas manquer de pain ».

Il gagne par son travail, avec sa pension, une somme annuelle de 12000 livres environ. Depuis 1775, il ne fait pas un portrait pour moins de 600 livres ; la plupart sont payés 1 000 à 3 000 livres. Mais il peint avec une extrême lenteur et il est à la merci des loisirs des gens de cour, ses modèles ; il ne fait guère plus de dix portraits par an. Cela pourtant suffit à le faire vivre bourgeoisement. Il a la mise la plus élégante. Il porte des dentelles et des bijoux (qu’il est obligé de vendre pendant la Révolution). Son cachet est une belle intaille

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