‹ J. SulkowskiChapitre 11 sur 88 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

signes en un mot de toutes les plus hautes aristocraties, rien n’échappait à ses désirs. C’était une soif inextinguible , une sorte d’hydropisie nobiliaire. Cette déplorable ardeur, que la raison aurait droit de croire une maladie, dans les temps modernes , on lui donne le nom d’une passion élevée, on l’appelle ambition; ambition si l’on veut, du moins fort à la portée des âmes vulgaires, doublement rapprochée de leur faiblesse par la facilité de succès, qui est la dispense de tout mérite personnel. Il est une autre ambition, moins indigne de son nom , j’entends l’ambition de la véritable gloire; c’est celle des âmes susceptibles de grandeur, de ces âmes qui, n’étant occupées jamais que de mériter la justice, rencontrent tout au plus la stérile estime, qui leur vaut encore l’inquiétude et souvent l’animadversion. Dans ces deux genres d’ambition, on a vu qu’elle était celle de l’oncle; on jugera celle du neveu.

Si' ces réflexions paraissent s’appliquer à des questions jugées depuis longtemps par la philosophie , je répondrai que ce jugement n’est point encore exécuté , puisqu’il n’a pu empêcher le goût des fausses distinctions de se reproduire même de nos jours , avec une fureur plus violente que jamais.

Auguste Sulkowski était l’auteur de la funeste invention du conseil permanent y de ce conseil qui , placé entre la tenue des diètes, devait, disaiton, interpréter les lois, c’est-à-dire, les faisait

réellement, concentrait tous les pouvoirs, et subordonné lui-méme au ministre de Russie , anéantissait ainsi le reste des libertés de la Pologne.

Les auteurs de projets sont toujours trop animés du désir de la félicité publique, pour croire qu’elle puisse se passer de leur concours. Il est rare qu’ils oublient de se réserver leur place dans les systèmes que leur imagination découvre. Auguste Sulkowski , en donnant l’idée du conseil permanent, avait eu l’espoir d’y exercer la première influence; voyant au contraire son invention tombée tout-à-fait au pouvoir de la Russie, il quitta de dépit la Pologne, alléguant pour motif de son brusque départ l’intention de perfectionner par ses voyages l’instruction de son neveu. En conséquence, il se mit à se promener dans toute l’Europe, c’est-à-dire dans toutes les cours de l’Europe, pour consoler son ambition déçue, ou pour la porter plus heureusement ailleurs. Il conduisait partout avec lui son neveu Joseph; il le mena à Versailles, le présenta à la reine Marier Antoinette, qui prit sur ses genoux le joli enfant. Auguste Sulkowski, sans perdre de tems, obtint une commanderie pour son neveu; et pensant que la fortune vient parfaitement au secours des distinctions, le prince attentif obtint encore pour Joseph la promesse du banquier de la cour, Laborde, deluidonnerl’unede ses filles en mariage.

I^es distinctions de la fortune possédée par le prince étoient d’ailleurs chaque jour offertes aux

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yeux du jeune J. Sulkowski , comme un futur patrimoine. 11 ne paraissait pas meme faire attention à toutes ces espérances. D’un air qui n’était déjà plus enfantin, il jouait avec les cordons, les ordres de son oncle, comme avec ceux d’une poupée.

Les jugeant avec une supériorité précoce , il disait d’un ton grave et déterminé ; « A peine » entré dans la vie, qu’ai-je donc fait pour mes » semblables? Quels sont mes droits à recueillir les « préférences de la société? Attendons que j’aie » mérité moi-même. » Des sentimens aussi naturellement généreux ne pouvaient que se fortifier par le spectacle de toutes les folies que son oncle lui mettait sous les yeux.

Les plus chères occupations du prince Auguste étaient celles du cérémonial. Celui qu’il faisait observer dans sa petite cour, ressemblait à une perpétuelle représentation de théâtre. On peut juger de la rigueur de son étiquette, si l’on pense, par exemple, qu’il n’était jamais permis de paraître devant lui, à aucune heure du jour, sans habit de cour et sans épée. Le prince s’était tellement assujéti à cette loi, qu’à la promenade on ne l’aurait pas surpris à quitter un instant son épée, ni son chapeau sous le bras. Voulant, comme il le disait, faire prendre les bonnes habitudes à la jeunesse, il tenait son neveu dans la même contrainte, pour ainsi dire lacé dans un corps de fer; et afin de déguiser cette rigueur envers un enfant par des vétemens moins ridicules pour son

Ji SULKOWSKI

âge, il exigeait qu’il portât un uniforme perpétueï de grande tenue, tantôt celui de chevalier de Malthe, tantôtcelui d’un régiment dont il était le chef.

En admettant que l’ancienneté de la noblesse soit un droit de revendiquer davantage les solemnités de la représentation, la maison Sulkowski n’aurait peut-être pas *été fort autorisée à exagérer cet étalage. Les Sulkowski étaient, comme on dit nobiliairement , un peu nouveaux. Quelquesuns d’eux s’étaient érigés sur la dépouille deStanislas Leszczynski, surnommé le Bienfaisant, et n’avaient fait qu’un saut de l’antichambre d’Auguste II sous le dais de la principauté. C’est sans doute cet étonnement de leur situation nouvelle, qui donnait à leur goût pour les mascarades Auliques^ cette passion d’ostentation inconsidérée que ne sait contenir le brusque possesseur, étourdi de son acquisition d’hier. Un trait prouvera jusqu’où la manie de ce genre fut portée dans la famille : l’un des princes cadets, voulant rendre un solemnel hommage à la forme du chapeau à trois cornes, qui accompagne ordinairement l’habit de cour, fit bâtir un palais sur ce singulier modèle. La construction achevée, il imagina une consigne pour interdire l’entrée du palais à quiconque se présenterait en chapeau rond. Il est malheureux quo le prince n’eût plus d’ai^ent pour payer, encore moins pour habiter lui-méme son palais, quand dallait y jouer sa comédie. Le vieil enfant n’avait pas prévu que son édifice merveilleux serait un

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