LIVRE PREMIER
intérêt se placer à côté du président un jeune sous-lieutenant, dont Tattitude décidée annonçait la fermeté de caractère.
Le prince Auguste Sulkowski était petit, bossu, tout-à-fait disgracié. Parmi les regrets de son ambition, souvent il exprima celui de n’étre pas aidé de physique et de circonstances, pour aspirer à la gloire militaire. « Il faut être militaire » disait-il à son neveu. Et c’était pour le pénétrer de cette idée qu’il s’en faisait ordinairement accompagner au conseil de la guerre. 11 voulait l’initier, de bonne heure, aux principes de l’art qui donne un si grand empire dans les affaires humaines.
Du moment que Sulkowski eut entendu qu’il serait militaire y on put juger que sa vocation était arrêtée. Ses études, ses amusemens , ses démarches, ses rêves, tout chez lui parut se rapporter au besoin de connaître, d’approfondir l’art militaire. Que ne fera-t-il pas pour s’y perfectionner? Il pourra donc bientôt se ’mesurèr, sur lea champs de batailles, avec les ennemis de sa patrie.. Les moindres traits révèlent la passion ; comme on ouvrit un jour devant lui un flacon d’essence de rose apporté d’Orient, les dames s’extasiant sur l’excellence de l’odeur : La rose sent horij dit Sulkowski d’un ton grave, mais la poudre à canon sent encore méilleurl
En 1788, s’ouvrit une scène où l’on put croire un instant voir recommencer les destinées de la Pologne, la fameuse Diète dans laquelle on abolit
successivement tous les réglemens dont les Russes étaient les auteurs. A cette Diète , parurent de jeunes Polonais qui, ayant été forcés par les intri* gués des Russes à s’exiler de leur patrie, rapportaient de leurs voyages une volonté de liberté qui devait être plus forte, parce qu’elle était plus éclairée; heureux effet de la tyrannie qui, faisant replier i’homme sur lui-méme , ajoute encore à ses moyens ! Les Polonais que je viens de rappeler, firent preuve de talens et de courage oratoires; ils préparèrent d’importantes institutions, qui précédèrent la constitution du 3 mai 1791.
Mais ce qu’il fallait ici à la Pologne, bien plus que des harangues fleuries, c’était de la détermination et de la prévoyance. Un excellent conseil fut éloquemment donné dans cette Diète par Korsak lithuanien. U se leva plusieurs fois pour ne faire jamais que cette harangue : De V argent èt des soldats y des soldats et de V argent] sans quoij ne bougeons point Pour se dérober aux de-
voirs qu’impose la précision d’un pareil langage , les esprits incertains voudraient le défigurer. Korsak, fut appelé fou par tout ce qui l’environnait. Les grands caractères ne peuvent être jugés, s’ils ne sont entendus par leurs pairs. J. Sulkowski était de ceux qui pouvaient apprécier l’orateur en présence de la crise où il parlait. Le moderne Caton a justifié l’énergie de ses paroles par sa conduite; après avoir rassemblé quelques braves dans la révolution de 1794? Korsak se précipita sur
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les bayonettes russes : il a péri l’un des premiers...
INe pouvant retenir , ni déguiser son assentiment aux résolutions généreuses, Sulkowski devait fréquemment blesser les opinions de son oncle. Ces luttes du bon sens d’un jeune homme contre la folie d’un homme qui se croyait mur, eurent pour résultat d’aigrir sans retour celui-ci. Un jour, J. Sulkowski s’étant laissé aller à faire une censure amère du gothicisme ridicule de certaines coutumes féodales, le prince, se regardant comme personnellement offensé, se tourna vers son frère Antoine, et lui dit: « Ah! je vois bien » maintenant que j’élevais un serpent dans mon » sein.! » Le projet de faire J. Sulkowski son’ héritier parut alors changé. Déplorable orgueil qui peut étouffer les sentimens les plus doux de la nature! sentimens très-faibles à la vérité chez les hommes dont la corruption politique a fait abnégation de toute morale; car, il faut le dire avec rigueur, le prince Auguste était au niveau de ce qu’il y a de pire en ce genre. Ce qui prouve que laristocratie , en se présentant comme une opinion , n’est le plus souvent qu’un intérêt, c’est' qu’à l’époque où il jouait ce rôle d’aristocrate si ridicule, le prince Auguste Sulkowski avait avec la Russie, des rapports qui établissent la vénalité
de sa conduite. 11 était régulièrement aux gages de l’ambassadeur Moscovite Stackelberg^ lequel ne payait pas le prince sans avoir ses jreçus. Voici quelques-unes des pièces trouvées en original par-
mi les papiers de Fambassade Russe, en 1794*’
a Je reconnais avoir reçu de MM. Tepper et » compagnie , conformément aux ordres de son » excellence M. Tambassadeur de Russie, Stackel- » bergj une somme de 1,000 ducats de Hollande, » pour le troisième terme , et cela pour le compte » de la cour de Russie. »
Varsovie^ 8 août^ 1776.
Signe: Auguste y Prince Sulkowski, Prince de Biklse , Maréchal du conseil permanent;
D’autres reçus d’une pension, portent i5jo ducats pour six mois, 3 i mai 1778, 8 mars 1779 ; d’autres encore portent les dates des mois de juillet, août, septembre, octobre , novembre, décembre de la meme année.
Le prince Auguste mourut en 1788. J. Sul- Itowski déshérité se trouva n’avoir d’autre ressource que celle de son grade ; sans avoir besoin d’efibrts pour se résigner à sa position, et plutôt heureux qu’affligé de se voir réduit à lui-même , ce fut avec joie qu’il demanda d’être envoyé à
son régiment. C’était le régiment de chasseurs
dont il avait porté l’uniforme dans son enfance; il y fut bientôt capitaine.
Dans l’émotion toujours plus vive que lui donnait le spectacle d’enthousiasme civique de sou pays, J. Sulkowski reconnaissait toujours davantage que le moyen le plus sûr de servir sa patrie avec le plus de distinction , était de fortifier son