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Lorsqu’il eut rendu compte au général en chef des opérations qu’il venait de suivre, Sulkowski se hâte de joindre l’avant-garde du général Bernardottequi, poursuivant ses succès, après avoir passé le Tagliamento , s’était emparé de Gradisca , et marchait sur Gorice,
Six mille soldats pris aux Autrichiens , quarante bouches a feu, et tous leurs attirails de guerre perdus , telle fut la suite des bonnes dispositions de Bonaparte, et des mauvaises combinaisons du prince Charles. La Carinthie, regardée comme la clef des Etats héréditaires de la maison
d’Autriche, étant ouverte à nos armes, aucune circonstance ne pouvait être prévue dans le nombre des événemens possibles, qui empêchât Bonaparte d’aller à Vienne. Mais pour cette grande entreprise il fallait que Joubert vînt à détruire l’armée du Tyrol , et en assurât les derrières , en opérant sa jonction avec la grande armée.
Sulkowski désirait accompagner Joubert dans l’expédition du Tyrol; ses devoirs le retinrent à la grande armée. Mais la connaissance que ses voyages lui avaient donnée du local, les notes qui lui furent fournies par les généraux, les naïves conversations des soldats qu’il interrogeait fréquemment, le mirent à même de faire, de l’expédition du Tyrol en particulier, une description pleine d’intérêt.
Il faut, dans cette description , voir Sulkowski montrer comment , avec l’audace de la guerre,
Joubert sut faire marcher de front le génie de la conciliation ; comment il sut imposer à ses soldats victorieux de passer sous le feu des Tyroliens sans leur répondre ; et comment, parle maintien de la discipline la plus sévère et la magnimité la plus touchante, il avait commencé de réduire les Montagnards indomptables. Mais les procédés généraux n’obtinrent qu’un succès momentané; et le général Laudon, par les intrigues des prêtres et de ses émissaires , souleva bientôt les Tyroliens, qui venaient d’être apaisés par la fraternité des soldats français. Joubert se trouva en présence de la levée en masse du Tjrol, montant à-peu-près à trente mille hommes. Les Français eurent à livrer,dans cette circonstance, des combats vraiment sur-humains. Le tableau que fait Sulkowski de ces prodigieux événemens semble un morceau de poésie brillante, en même temps qu’il est réellement un morceau d’histoire judicieuse.
« L’extérieur, mais surtout la rage des Tyroliens » inspiraient l’épouvante. On voyait s’avancer » des hommes robustes et agiles; leurs vêtemens » étaient sombres, ceints d’une lai^e courroie in- » crustée en plomb luisant, et leurs têtes couver- » tes d’un énorme chapeau vert. Ils venaient sur » nous au pas redoublé , en gardant un profond )) silence; ils combattaient sans jeter un cri, et » mouraient sans pousser un soupir. S’ils se reti- » raient, c’était lentement, pour se rallier et reve- » nir aussitôt. Lue façon de se battre, neuve et
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» inipréviie, était plus dangereuse que le feu des » Autrichiens. Les soldats de Joubert furent étdn- » nés, comme les légions de César se troublèrent » à l’aspect hideux des peuples du Hainaut.
» Malgré les efforts du général Vial , raffaire » commença à prendre une tournure efirayantè. w Nos troupes descendent le plateau dans le plus » grand désordre, évacuent le village, et se préci- » pitent vers le Bourg Mulbac. Heureusement, » Joubert avait senti l’importance de ce point; il » y resta, et lorsqu’il vit le mal, il sut le réparer. » Sans mêler les troupes fraîches avec celles dont » la fuite aurait pu les ébranler, il fit couler une » réserve de carabiniers sur la gauche des assail- » lans, pendant qu’une autre colonne gagnait le «village. Les paysans, dans leur fureur aveugle, » ne s’aperçurent que tard du mouvement; mais » voyant qu’on les cernait , ils s’arrêtèrent. Vial «saisit cet instant pour rallier sa brigade, qui, » honteuse d’avoir lâché pied, retourne au com- » bat avec une nouvelle ardeur. I.,es Tyroliens, » loin de fuir, font face de tous côtés; ils revien- » nent sur nous : le choc fut affreux! Beaucoup de » ces Montagnards colletaient nos soldats, détour- » liaient leurs bayon nettes et les atteignaient dë » leurs massues. D’autres plus forcenés encore, «saisissant les fusils, se roulaient sur le sable, « désarmaient leurs adversaires, et les exposaient « aux coups de leurs compagnons. Mais la fermeté » des Français, élayée par l’art , dompta cette va-
J. StLKOWSKI.
» leur sauvage. Bientôt Ton marcha sur des morls^ » et près de mille Tyroliens jonchèrent le champ » de bataille. Aucun d’eux ne demanda quartier » Us luttaient sur les corps expirans de leurs ca- » marades, en se hâtant de les remplacer. On re- » marqua meme que leurs cadavres répandaient » une quantité surnaturelle de sang; il semblait » que la nature l’eût proportionnée à l’excès de » leur courage. Joubert profita de ce succès. Il » marcha à ce bois si funeste ; tous ceux qui voulurent le défendre furent exterminés. On pousse » les paysans de monts en monts; on les disperse, » et ils se perdent par les vallées tortueuses dont » ils étaient sortis.
» On croyait le danger fini, vu que le jour » approchait de son déclin, lorsque l’on entendit » les coups de fusils se répéter du côté de Brixeri, » L’escorte qui conduisait les prisonniers autri- » chiens faits le matin , fut repoussée par une » partie des Tyroliens postés sur notre gauche. » Ceux-ci étaient parvenus à descendre les mon- » tagnes en longeant quelques cfevasses, et tâ- » chaient de gêner nos communications. Joubert,
» quoiqu’il fût tard, les fit attaquer. II prit un » bataillon ÿ le forma en colonne, et perça jusqu’à » Bnxen, Les paysans étonnés , qui d’ailleurs » avaient observé la défaite de ceux de la droite,
« se retirèrent un peu avant le jour; et le champ » de bataille resta de tous côtés, à nos troupes » victorieuses.
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» Malgré des avantages aussi éclatans, Joubert y> sentit que sa position était précaire. Chaque » jour aguérissait les Tyroliens; ils pouvaient aug- » menter ou renouveler leurs combattans, puis- » que Ton attendait encore douze mille hommes » que les vallées de Brégenz et de Pludenz avaient » fournis; un seul revers perdait cette armée ren- » fermée dans des gorges étroites. »
Sulkowski donne toutes les raisons de la pénible situation de Joubert. Le parti qu^aurait pris un général ordinaire, eût été de se rejetter sur le Trentin; d’autant plus que, les communications étant rompues, on ignorait les victoires du général en chef; mais Joubert avait une trop haute opinion des armées républicaines pour être en doute sur leurs triomphes: Il savait d’ailleui*s qu’au besoin rien ne devra arrêter quinze mille Français lancés par l’urgence des circonstances; que rien ne peut les empêcher de s’ouvrir une retraite. Joul)ert résolut donc de percer en Allemagne, et d’envahir au lieu d’abandonner. Il avait commencé par forcer en six jours trente lieues de défilés, par détruire douze mille soldats , qui furent pris, tués ou égarés, et par se rendre maître d’une immensité de munitions amassées à grands frais. Les «
combats qui eurent lieu après, coûtèrent soit aux Impériaux, soit aux habitans, quatre mille combattans; et pour rejoindre Bonaparte, Joubert eut à traverser soixante lieues de pays ennemi. Sa retraite fui belle....