LIVRE CIÎTQUIÈME. l6ï
Dupuj y avait péri : le général en chef apprend le lendemain que des Arabes approchent pour se joindre aux révoltés. Il veut faire reconnaître les mouvemens qui recommençaient à se manifester hors de la ville; Sulkowski ’se chargea de faire la reconnaissance. On a rapporté que Bonaparte lui en avait donné Tordre selon sa manière absolue, avec un geste oriental, où plusieurs des assistans crurent voir qu’il envoyait réellement à la mort le malheureux aide-de-camp. L’appareil de ses blessures n’était pas encore levé ; le bon Drogman Vanture, son ami et son compagnon de voyage, voulait le reten ir : Commencez donc par vous guérir^ lui disait-il les larmes aux yeux. V ennemi n* entend pas autant de patience^ il faut marcher sur luij répond Sulkowski avec cette alacrité frémissante, qui souriait encore à l’aspect du champ de bataille : il part suivi de quinze guides. A son retour, il est attaqué par toute la populace d’un faubourg; son cheval glisse, s’abat... il est assommé ethàchépar morceaux La trace de son corps ne fut retrouvée
que par quelques lambeaux de sa moustache , qui furent recueillis par son fidèle domestique au lieu
de l’assassinat Ce bon serviteur a raconté qu’au
moment où son cheval était abattu , Sulkowski déjà la proie de ses assassins , se vit perdu sans ressource; il s’était écrié, levant les yeux au ciel : Mon pauvre Vanture !
La victoire que Sulkowski n’avait jamais pu
remporter sur lui-même, c’était celle de lem-.
|UTcr son ardeur pour les dangers ; le cliquet» ;(jles.arnics, la fumée du canon le remplissaient de bonheur ; il se croyait encore son maître , parce qu"il restait dans le feu d*un air impassible ; mais cet air d’impassibilité même était le comble d’une exaltation concentrée, une véritable ivresse... Prccipile-toi moins j lui avait dit un ami, qui mélitait peut-être un conseil contraire, tu périras aK*ant que (Tarrwer!
Bonaparte était à dîner au Caire , quand il apprit le massacre de son aide-de-camp. Il se retira de table, sans qu’on aperçut en lui la moindre émotion. Il a dit après, il a peut-être cru luimême qu’il avait pleuré la mort de Sulkowski. Plus sincère depuis dans de pareilles situations , lorsque de gmndes pertes auraient pu lui permettre de montrer quelque sensibilité , il a cru pouvoir s’en tenir à dire qu il ne lui était pas permis de pleurer. Il fallait qu’il fût sans doute supérieur à la condition des mortels ordinaires, celui qui dut si souvent, sans frémir, travers ser tant de monceaux de cadavres , pour atteindre ce qu’il appelait sa destinée. César fut V homme le plus actif et le moins ému j dit Saint7 Evremont dans un trait digne de Tacite et de Montesquieu. Dans le compte qu’il rendit de cette perte au Directoire exécutif, Bonaparte ajouta, par^ lant de Sulkowski: C était un jeune homme des plus grandes espérances. Et il a donné le nom de Sulkowski au fort où quelques tristes restes de soïi aide-de-camp ont été rapportés*