LIVRE CINQUIÈME
Les qualités d’un esprit supérieur existeraientelles sans une ame sensible et généreuse? On aime à ne pas le croire. Heureuse nécessité de la vertu, qu’on peut dire se tenir toute d’une pièce ! Sulkowski était la preuve de cette belle alliance. On se rappelle ses premières années auprès d’uii oncle dont la parcimonie égalait le faste. Avec ce qu’il donnait d’argent à son neveu, Sulkowski aurait eu très-peu de moyens d’étre bienfaisant , si pour étre bienfaisant il fallait être riche. Sulkowski avait su dès-lors trouver dans ses épargnes la possibilité d’envoyer quelques secours à ses parens malheureux, et d’aider encore 'd’autres infortunés. Sa délicatesse et sa bonne grâce égalaient sa générosité. Il y avait encore de la pudeur dans sa manière de donner; n’osant parler ni regarder, son embarras expliquait son ame. C’est qu’avant de donner , il éprouvait toute la peine que sa fierté supposait dans les personnes réduites à l’humiliation de recevoir. Regardons encore un instant l’homme privé au sortir du théâtre public.
Celui qu’on a vu si entraîné par sa passion militaire , pouvait paraître avide des plus terribles émotions de la guerre, meme de celles du carnage ; il était , sous les dehors les plus froids , un homme d’une vraie sensibilité. Une dame qu’il aimait, allait un jour subir une opération chirurgicale; elle priait Sulkowski de la soutenir ; c’est lui-méme qui tomba évanoui, en voyant arriver le chirurgien avec ses instrumens.
J*ai dit qu*il avait connu l’amitié' j’ajouterai qu’il était digne de la connaître. Elle venait dan^ son cœur après l’amour de la patrie 5 elle devait h ses yeux avoir la même base : inter probos amicilia y inter irnprobos factio ; mais là où ce principe était posé , son dévouement ne connaissait plus de bornes : tout était mis en commun , peines ^ bonheur, facultés physiques et morales, tout appartenait à tous les deux ; ni l’un ni l’autre n’auraient cru se donner quelque chose en se donnant le dernier argent de sa bourse. Sulkowski pensait qu’après sa fortune , on avait encore beaucoup à donner à son ami, et sans l’idée de croire faire un sacrifice, ni de l’entendre dans un sens figuré, il trouvait tout simple de regarder sa vie elle-même comme la propriété de son ami; l’un de ceux à qui il s’était ainsi remis sans réserve et peut-être sans beaucoup de retour ( les âmes les plus sensibles peuvent-elles en espérer toujours ? ) , cet ami était marié, et père de famille. Il avait reçu une insulte, dont il voulait tirer vengeance. Sulkowski prit sa querelle à son insu: Cesl aux garçons à ie battre y dit-il; moijen^ai rienà risquer que de te perdre. Un trait peut compléter l’idée qu’on doit avoir des sentimens de Sulkowski. Celui qui connaissait si bien les devoirs de l’amitié n’en prononçait presque jamais le nom. Tant d’autres sont des amis si chauds en paroles; Sulkowski •l’était en action.
Quelquefois la modestie , en tempéi-ant Tenvie