‹ J. SulkowskiChapitre 75 sur 88 · PAR LES POLONAIS CONTRE LES RUSSES · texte numérisé non relu

PAR LES POLONAIS CONTRE LES RUSSES

par un oCfirirr l’amirr polnnaier.

INTRODUCTION

Le but de cet ouvrage est de donner un précis de la catastrophe sanglante, qui précipita une nation brave, mais malheureuse, dans les fers de la Russie, Témoin oculaire de presque tous les faits que j’avance , exempt meme de la haine que je

IlfTRODUCTIOlf.

pourrais porter à nos oppresseurs , j’espère que cet ouvrage aura le mérite de la vérité, et qu’aucun de ceux de mes compatriotes qui firent cette meme campagne ne pensera à me démentir.

C’est là qu’on verra avec étonnement comment le Roi osa opposer aux Russes une armée dénuée de munitions, d’artillerie , de magasins, et qui, quatre semaines après leur invasion, n’était pas encore rassemblée ; comment cette armée , confiée au plus inepte de tous les généraux, perdit une bataille donnée par un hasard contre la volonté des deux chefs respectifs, et fit, après la perte de cette bataille, une retraite de quarante milles. On y lira avec un égal étonnement que le gouverneur d’une place forte livra ce château, confié à ses soins, après une heure de pourparlers personnels avec les ennemis, et qu’il vint, armé d’un front d’airain , au milieu de ses braves compatriotes, jouir du fruit de sa trahison sans qu’on osât le punir. Ces faits peuvent seuls nous excuser d’avoir cédé, dans l’espace de dix semaines, une province aussi vaste que la Lithuanie à des ennemis, à la vérité deux fois plus nombreux, mais que leur désordre et le manque de bons officiers devraient exclure à jamais de la réputation de

INTRODUCTION

conqiiérans, dont' iis jouissent auprès de nos voisins.

On me demandera peut-être pourquoi j’ai choisi la partie la moins brillante de cette campagne pour la mettre sous les yeux du public , puisque c’est en Ukraine, sous les ordres d’un jeune héros, du prince. Joseph Poniatowski, et du vaillant Thadée Kosciuszko, que se frappèrent les plus grands coups, que se donnèrent des batailles, et que les Russes trouvèrent la résistance la plus opiniâtre. Je ne répondrai autre chose, sinon que je n’y ai point été, et que je me contente d’exposer les faits que j’ai été à même de distinguer parmi tous les faux jours que les deux partis jettent ordinairement sur l’issue de chaque combat. D’ailleurs , il ne faut pas douter que , parmi cette foule de braves gens qui défendirent si vaillamment en Ukraine la cause de la liberté, il ne s’en trouve un qui ne fasse la description des exploits de ses compatriotes ; et cette partie intéi'essante de l’histoire polonaise ne tardera sûrement pas à paraître.

Il ne me reste encore qu’un seul point à éclaircir, savoir pourquoi, étant Polonais, j’ai écrit cet ouvrage dans une langue étrangère; mes raisons

INTRODUCTION

sont celles-ci : qu’il est inutiled’en faireressouvenir les Polonais ; car chaque exploit est d’autant plus fortement gravé dans leur cœur, que c’est un gage de la haine qu’ils portent à nos oppresseurs etauxr traîtres qui les amenèrent dans notre pays, et que peut-être ils ne sont pas loin de s’en rappeler la mémoire dans d’autres combats pour le recouvrement de leur liberté.

Ce n’est donc que pour les nations étrangères f et surtout pour les destructeurs de la tyrannie , les braves Français, que j’ai mis au jour cet écrit; et s’il parvient à détruire les calomnies des Russes, qui ont voulu jeter des doutes sur notre courage et détruire notre dernière consolation, la gloire d’avoir été dénué de tout, d’avoirsoutenu et souvent avec avantage tousleurs efforts; s’il parvienlà prouver combien peu sont redoutables ces bandes mal oi^nisées, quin’ontd’autre mérite qu’un courage stupide qu’on réveille à coups de bâton , et qui ne pourront jamais se mesurer avec des soldats libres, combattant pour leurs foyers , mes désirs seront remplis !

PIECES

AUTOGRAPHES

DE

Trojanas ut opes , et lamentahile regnum Eruerunt Danni

Yirj Æneii). L!l>. lf<

Permettre qu’une nation fameuse dans les fastes de la liberté , par sa fermeté à s’opposer aux usurpations des Rois et à l’ambition des Magnats , reprît ses forces, eût été donner un exemple dan-^ gereux aux liabitans qui peuplent deux puissances voisines , et qu’on voit gémir sous le despotisme le plus absolu.

Catherine accoutumée à ne contempler que des esclaves rampant devant ses moindres volontés, et Frédéric-Guillaume surpris de voir germer parmi ses sujets cet esprit de liberté qui leur faisait désapprouver ses maximes perfides et ses dissipations > tremblèrent quand ils aperçurent s’élever au milieu d’eux une nation enthousiaste, brave,

lO

PIÈCES

puissante, et qui, sentant ses anciennes injures, montrait déjà de l’ardeur, à les venger.

Nous étions pourtant parvenus, malgré les mauvaises dispositions de nos voisins, à établir des impôts suffisans, à ériger une année de cinquante mille hommes, à forger enfin un gouvernement stable, et à inspirer à la nation le désir de le conserver. La Russie, occupée par la guerre des Turcs, ne se voyant pas en état d’arrêter l’essor que nous avions pris, se contenta d’intriguer sous main : elle avait toujours un parti puissant qui lui vendait ses suffrages; ce parti n’osait se montrer à découvert, mais ses menées n’en étaient que plus dangereuses; ils parvinrent, en gagnant du temps sur des choses indifférentes qu’ils faisaient discuter longuement , à arrêter les progrès de l’ordre et surtout l’augmentation de l’armée. Quant à Frédéric-Guillaume , ce prince, par un effet de sa politique inconstante, nous aida dans nos vues, et arma ce peuple, que trois ans après il souhaita voir conquis par ses plus cruels ennnemis.

Mais la paix conclue avec les Turcs changea tout l’ordre des choses. Catherine se sentit en forces, le cœur ulcéré de ce que nous nous étions totalement soustraits à son joug ainsi qu’à sa garantie, de ce que nous lui avions coûté des millions par notre fermeté à garder la foi des traités conclus avec la Porte; elle voulut se venger. En vain ses propres traités auraient dû l’arrêter; en vain foulait-elle aux pied§ les droits les plus sa-

AIITOGRAPIIKS.

crës des propriétés, celui des nations; elle ne put même, dans un mauvais manifeste, motiver la moindre bonne raison pour colorer ses violences: rien ne retint sa rage, elle ne vit que le droit incertain du plus fort, soutenu par cent mille mercenaires, et la guerre fut résolue.

Il s’agissait pourtant d’avoir un pt-étexte poui" excuser, d’une manière ou d’autre, aux yeux de l’Europe, l’entrée de ses troupes en Pologne; on ne dut pas le chercher bien loin : deux citoyens pervers^ brûlant de l’ambition de maîtriser leurs compatriotes , briguaient depuis longtemps ^ à sa Cour, l’honnenr de pouvoir devenir des traîtres à leur patrie. Catherine accepta leur ministère, et devant les cours étrangères s’en servit comme de prête-nom^.

Quelque secrètes qu’aient été ces menées, et^ malgré l’attention de tous les Moscovites qui venaient en Pologne, de ne parler que de paix, le bruit en perça partout, et la joie orgueilleuse que nos émigrés faisaient paraître à Yassy, dénotait que le moment de l’exécution de leurs projets coupables n’était pas loin.

Les états assemblés à la Diète et composés de citoyens aussi intègres qu’éclairés, auxquels les intrigues du parti Russe ne purent échapper, vou. lurent songer sérieusement à la défense du pays, et pour cet effet permirent qu’on fit en Hollande un emprunt de trente millions de florins de Pologne; mais qui, grâce aux bons offices du Roi de

PIÈCES

Prusse, ne put avoir lieu : on en destina neuf ( qui furent tirés d’autres fonds ) pour les premiers besoins de l’armée, et leur manipulation fut confiée au Roi. On soumit même peu-a-peu toute l’armée sous ses ordres, croyant par l’impulsion directe d’un seul donner plus de nerf aux opérations militaires, et c’est ce qui nous perdit, en lui donnant les moyens de faire une paix honteuse, pendant que nous aurions pu encore prolonger notre défense. Malgré ceci, tous ces arrangemens se faisaient avec une nonchalance bien condamnable : l’idéequ’on avait que lesRusses, à peine après la ratification de la paix avec les Turcs, ne voudraient pas commencer une nouvelle guerre, les protestations de paix de leurs ministres et de leurs adhérens, enfin la funeste sécurité qu’ils nous inspirèrent, en nous engageant à compter aveuglément sur les secours d’un allié perfide, endormirent la vigilance des plus zélés patriotes; ils ne virent malheureusement le péril que de loin, et nos préparatifs de défense s’en ressentirent si bien, qu’à l’ouverture de la campagne nous en étions, quant aux approvisionnemens nécessaires, au moins d’une année en retard.

Ce ne fut que vers le commencement de mai, ( quand on apprit que tous les généraux et commanda ns de l’armée russe avaient reçu l’ordre de se trouver le 26 d’avril à leurs corps respectifs ) qu’on commença à craindre une invasion sérieuse, et que l’on hâta, autant que l’on put, les moyens

AUTOGRAPHES

<îe défense. La Diète vota une double capitation ( Podymne) et d’autres impôts encore, une augmentation des troupes, l’érection de deux poulks de cosaques, de quatre bataillons d’infanterie légère, d’un nouveau régiment de ligne, sans compter quantité de corps francs, tant à pied qu’à cheval; il fut même résolu de compléter l’état de l’armée jusqu’à cent mille hommes; les provinces furent tenues sur-le-champ de fournir les levées, et le Roi en nomma les généraux. L’Ukraine que l’on crut le plus menacée fut plutôt pourvue; on y envoya vingt-deux mille hommes de l’armée polonaise avec un train nécessaire d’artillerie, avec celui du charroi et du caisson; les meilleurs généraux furent choisis pour avoir le commandement sur ce corps d’armée, et la suite prouva qu’ils ne démentirent en rien le choix qu’on en avait fait. La Lithuanie par un hasard malheureux fut presque oubliée, et on ne la pourvut de rien.

Les fêtes données pour l’anniversaire du jour du 3 mai aigrirent encore plus les Russes, et hâtèrent, à ce que l’on crut, leur entrée en Pologne. Aussi, le i8 du même mois, vit-on paraître leur déclaration de guerre; cette pièce remarquable par son injustice et la pusillanimité de vouloir justifier avec des mauvaises raisons une violence ouverte, n’inspira pas le moindre effroi. La nation, étant endormie par les promesses du Roi, se croyait plus de forces qu’il ne s’en trouvait réellement. .

Î>IKCES.

Nous payions tous les ans soixante-huit uiilte hommes, et il n’y en avait que cinquante-deux mille; de ce nombre le Roi en garda quatorze mille autour de Varsovie et dans les provinces éloignées du feu de la guerre, si bien que trentesix mille devaient soutenir tous les efforts des ennemis. Nous avions compté sur les trente millions de Hollande; ils ne vinrent pas, et il fallut faire la guerre avec un petit emprunt de quelques millions, les dons gratuits des citoyens zélés et le surplus des impôts; enfin nous espérions tout du secours de quatorze mille hommes stipulés dans nos traités avec |e Roi de Prusse; on savait qu’il avait fait partir un courrier pour Pétersbourg, d’abord après la déclaration de la guerre, qui devait en quatorze jours apporter une réponse décisive; mais que cette réponse fut funeste ! Non seulement ce prince perfide ne nous accorda aucun secours, mais il en offrit à la Russie, si elle n’avait pas eu des forces suffisantes pour nous écraser. Le réveil fut affreux, lorsque ia nation apprd coup sur coup tant de nouvelles désolantes; et elle n’entrevit l’abîme que quand il ne fut plus temps d’arrêter le torrent des circonstances qui 1 y précipitait; néanmoins on ne perdit pas courage: le joug de la Russie était trop connu, trop odieux pour que l’on voulût s’y soumettre, sans avoir auparavant tenté l’extrême; chaque vrai citoyen lui préférait la moil et ne tarda pas à l’affroniei , peut-être même que ce dévouement généreux au-

AUTOGRAPHES. ID

rait servi à quelque chose, si le parti de la Cour n’avait pris des mesures trop efficaces pour le faire échouer.

Mais je m’écarte trop de mon sujet : il faut en revenir au but principal, de décrire les circonstances malheureuses qui décidèrent la conquête de la Lithuanie, et par cela même le sort de presque toute là campagne ; mais avant que j’en commence le récit, il faut que je fasse un exposé des forces de cette proviijce, et du peu de moyens qu’elle avait de se défendre contre des ennemis si nombreux.

L’armée de la Lithuanie ( car en Pologne elle est- séparée de celle de la Couronne ) était composée de huit régimens d’infanterie, sept à un bataillon , le huitième de la maison de Radzwill en avait deux ; il est vrai que le complet de l’armée indiquait à chaque régiment ce même nombre de bataillons; mais le mauvais ordre des finances de cette province fut cause qn’on ne les érigeât que quand L’ennemi était déjà dans le pays, et l’on ne put pas s’en servir durant la campagne. Chaque bataillon, composé de sept cent vingt-deux hommes, en laissa deux cent vingt -deux de réserve; si bien que toute l’infanterie, y comptant huit cents artilleurs , faisait un total de cinq mille trois cents combattans. La cavalerie était composée de deux brigades de seize cents chevaux chacune , et de cinq poulks ( régiment ) de cavalerie légère, quatre à six cents têtes, et le cinquième à huit cents, un total

PIÈCES

de six mille quatre cents chevaux, desquels il fallait, pour le moins, déduii*e quinze cents hommes de non complets, réserves, chevaux estropiés et invalides ; si bien que toute Tarmée de Lithuanie montait au plus à dix mille soldats. Il est facile de sentir qu’un si petit corps ne pouvait pas défendre un pays qui présentait cent cin^ quante milles de frontières à l’ennemi, n’ayant qu’une seule petite forteresse, et ni goi^es, ni montagnes, où l’on eût pu l’arrêter. Le prince de Wurtemberg, qui avait encore alors le commandement de l’armée, sentit très-bien ce vice de notre position et demanda du renfort : on lui en accorda, mais avec beaucoup de modération . On n’envoya que deux régimens de l’infanterie de la Couronne ( vingt -deux mille hommes ) la brigade de Stanislas -Koslka- Potocki ( treize cents chevaux ), et cinq cents du régiment du prince de Wurtemberg; ce corps, y comptant quatre cents chasseurs et l’artillerie, montait à quatre mille six cents têtes; par conséquent quinze mille hommes devaient soutenir tous les efforts des Moscovites: c’était bien peu, mais encore ce petit nombre fut si mal mené qu’ü est étonnant que nous ayons pu faire une défense aussi opiniâtre.

Le prince de Wurtemberg ayant demandé sa démission , le comniaudemeut de notre armée fut cimfié au lieutenant-génénil Judycki; il avait sous sesoidresles lieutenans-généraux Simon et üdichel Zabiello; lesgénéraux^najors Biélak, Frankouski,

AUTOGRAPHES. 17

Cronmann de la Lithuanie, Wodzicki et Trocken de la Couronne ; et à la tête du génie était le colonel Jacques Jasinski , officier d’un grand mérite.

Quoique le nombre de nos combattans fût si petit, qu’il eût été facile de les pourvoir, ils manquaient néanmoins de tout. La cavalerie de Lithuanie n’avait point de tentes et n’en eut que sur la fin de la campagne. Toute l’infanterie manquait de munitions ; outre les soixante cartouches qui se trouvaient dans chaque giberne, il n’y avait pas l’ombre d’un magasin, et l’on n’y songea que quand les Russes étaient aux portes de Minski; notre artillerie enfin ne se trouvait composée que de dix pièces de campagne, et trois cents coups à tirer pour chacune : voilà quels étaient nos préparatifs pour recevoir un ennemi aussi formidable; et à cela se joignit un chef ignorant qui ne fit pas l’ombre d’une disposition. D’ailleurs, dans toute cette guerre, tant en Ukraine qu’en Lithuanie, on ne voyait point de plan fait: tout alla à l’aventure, et aucun général ne savait au juste quel devait être le but de ses opérations ; cela seul aurait pu, dès le commencement de la campagne, causer la ruine totale de notre armée, si les Russes eussent su le moins du mondeprofiter de leurs avantages. Le réparliment de nos troupes dans les provinces, n’était pas meilleur. Le lo de mai encore, les régimens se trouvaient à huit milles les uns des autres. Toute la cavalerie sous les ordres du général

i 8 piicEs

Biélak , partagée en |)etils(JélacbeineDs, bordait la froDtière ; Tarniée auxiliaire de la Couronne n’était pas encore parvenue à Grodno, et l’on avait occupé tout le régiment de Byszewskià faire payer des contributions à quelques citoyens de la Samogitie.

Mais le i3 de mai, l’alarme fut générale, quand on apprit que tous les Russes s’étaient retirés des frontières pour former leurs colonnes. On ne douta plus alors que la guerre n’eût lieu dans peu, et l’on crut devoir faire du moins quelques dispositions: Judycki, qui n’était capable d’en faira aucune et qui ne voulait écouter les conseils de personne, assembla seulement sept bataillons autour de Minsk, ville assez considérable et capitale du Palatinat du meme nom. Il en fit camper quelques-uns , et dispersa les autres dans des villes distantes de cinq ou six milles ; ce n’était ni un camp, ni un cantonnement, ni une position, rien en un mot. Il renforça ces quelques bataillons par mille chevaux et laissa le reste, comme auparavant , sur la frontière; malgré ceci on croyait que les choses s’arrangeraient à l’amiable, et l’on doutait de l’invasion des Russes jusqu’au moment où ils furent vingt-mille dans le pays. Le seul bon arrangement que la commission civile et militaire de Minsk fit, fut de verser tous les impôts déjà perçus dans les caisses militaires, et de donner toute leur poudre à nos laboratoires ; ce qui augmenta un peu les muni- *ons. Les CH’dres pour la formation des seconds

AUTOGRAPHES

bataillons vinrent justement vers ce temps, et la noblesse se distingua par la promptitude avec laquelle elle fournit son contingent en levées ; on assembla en un moment deux ou trois mille jeunes gens ; mais cela ne servit de rien : il fallut les envoyer jusqu’à Brzesc-Lisewski , pour leur donner des armes, des habits et meme des chaussures.

Enfin le 20 de mai fut le jour d’une invasion générale des Russes en Pologne ; cinquante mille hommes, sous les ordres du général Kakhoffsky, entrèrent en Ukraine par quatre endroits, et vingtsix mille pénétrèrent en Lithuanie, divisés en trois colonnes.

La première , sous les ordres du général Dénissoff qui avait sous lui les généraux Dolgoronki et Simon Kossakonski , partit de Dunabourg et arriva le 22 à Braslau, ville assez grande, mais incapable de défense. Le régiment de Kirkor qui se trouvait là, se retira deux milles plus loin, v^rs la petite ville d’Opsa , voulant observer les mouvemens des ennemis. Les Russes qui l’apprirent, résolurent de l’enlever. Ils partent la nuit avec deux mille chevaux et entourent la ville, croyant fermement que leur proie ne leur échappera pas. Mais ils se trompèrent : nos gens , bien loin de se rendre, les attaquèrent à la pointe du jour, culbutent un régiment de dragons , repousssent deux fois les cosaques, et se frayant une route , le. sabre à la main, continuent tranquillement leur

marche vers le gros de ravinée : cette escarmouche qui fut fort vive, coûta trois cents hommes aux deux partis.

La seconde colonne forte de dix mille hommes, et qui avait avec elle le train de la grosse artillerie sous les ordres du général Mélin , vint par le grand chemin qui conduit de Smolensk à Minsk , et débuta par une escarmouche sous Toloczyn.

Cinq cents cosaques attaquèrent un lieutenant qui était là avec quatre-vingt chevaux; il se défendit vaillamment ; mais, après un combat d’une demi-heure, écrasé par le nombre, il fut obligé de céder la place avec la perte de la moitié de ses gens.

Les Russes de ce côté-là auraient peut-être enlevé beaucoup de détachemens pareils , si le général Biélak ne les eût rassemblés deux jours avant , et ne fût accouru , à la tête de quinze cents chevaux, arrêter les excursions de leurs troupes légères.

La troisième colonne sous les ordres des généraux Fersen et Knorring , forte de huit mille hommes , entra en Pologne par Rohaczew ; elle ne rencontra sur son chemin d’autre obstacle que le régiment du colonel Chlewinski qui la côtoya continuellement, et non seulement ils ne purent lui rien faire , mais il fut assez heureux pour leur enlever assez souvent leurs gardes avancées; enfin la partie Polonaise de la ville de Polock fut occupée par un bataillon de chasseurs,

ai

A la première nouvelle de l’entrée des Russes , notre général envoya un courrier à V’^arsovie demander ce qu’il devait faire, et voulut, en attendant , rester dans l’inaction ; ce ne furent que les sollicitations pressantes des officiers qui l’engagèrent enfin à rassembler ses sept bataillons' sous Minsk; mais cette ville n’étant pas capable de la moindre résistance, il alla à Koydanow, y resta un jour; mais ne s’y croyant non plus en sûreté, il passa le Niémen, et occupa enfin, le a de juin, une position le long des bords de cette rivière, dont je ferai la description en son lieu: ce qui fait en tout une retraite de quatorze milles, sans avoir encore vu l’ennemi.

Pendant que Judycki se relirait, les Russes s’avançaient dans notre pays , dans le plus grand désordre par petits corps détachés, laissant à peine deux ou trois mille hommes pour garder les trains de l’artillerie. Le général Biélak aurait peut-être profité de cette faute; mais il manquait d’infanterie et d’artillerie, ce qui l’obligea de se replier sur le gros de l’armée sans rien entreprendre. Les Russes voyant ceci occupèrent, sans tirer un coup de fusil, le 29 de juin, la ville de Minsk, y affichèrent des placards, qui la déclaraient , de même que son district, sujette de l’Impératrice, et • y établirent leurs magasins. Le général Mélin rassembla là toute son armée , et se plaça , le i de juillet, un mille derrière Minsk; ce même jour il y eut une escarmouche assez vive; cinquante de

PIECES

noscavaliers, s’ëtant arrèlés dans un village, furent surpris par les cosaques; néanmoins ils les repoussèrent et se frayèrent un chemin pour la retraite , quoique avec la perte de quinze hommes.

DénissofT de son côté s’avançait à petites journées vers Wilna; cette ville était occupée par le général Simon Zabiello, qui n’avait soos son commandement qu’un bataillon d’infamlerie, un régiment, quelques nouvelles levées et les volontaires de Jean Nagurski, ce qui pouvait fidre trois ou quatre cents hommes. Comme ces forces n’étaient suffisantes d'aucune manière pour arrêter les progrès de reniiemiyilseretiraetiuardiaversGrodDO. DénissofT, vers les premiers jours de juin, fit occuper la ille par ses troupes légères, mais se cam- I» lidn de là avec le gros de son armée, car il ne voulait pas que nous fussions informés du véritable état de ses forces.

Quant au général Fersen, il continua son chemin avec la même tranquillité et le même désordre qiK* Melin, et >int, le a de juin, occuper la ville de Pluek, entourée à la vérité de bons remparts, mais qui, faute de troupes suffisantef: , fui d'abord abandonnée par deu\ cents de nos soldats q ui s y ti\>uvaienl.

Notre ai'inée campée, comme je fai dit, derrière le Niémen, ^X'cui^il la ]>osition la plus ridicule qu'im ail januùs prise, (>rte ri\ ière, qui encore > ers cet end ont n'^'st }v*ïs loin de sa source, est guéal>ie jvartouK M'r|>et>te au mibeu d une plaine

AUTOGRAPHES

marécageuse. Les deux villes de Stolbec et de Swierzen, l’une au-delà et l’autre en-deçà, occupaient ses bords. Judycki y cantonna sagement toute sa cavalerie et s’y logea lui-même à Swierzen; autour de son quartier-général, de cinquante à cinquante pas, il y avait de grands détacliemens de cavalerie, pendant que devant le reste de l’armée, apercevait-on à peine quelques vedettes. Quatre bataillons d’infanterie qui lui restaient furent placés sur une chaîne de hautes collines, à deux mille pas de la rivière, ou l’aile droite était appuyée, si bien qu’il présentait le flanc aux ennemis qui devaient les attaquer du côté de Minsk, et le dos à ceux qui pouvaient venir de Pluck. Content de cet effort de son génie, il aurait du moins laissé ses soldats tranquilles, si pour leur malheur Frankowski ne fût retourné au camp. Ce général avait déjà été détaché à Koydanow avec deux bataillons et quelques cavaliers pour observer les mouvemens de Fersen, et mettre le plus d’obstacles qu’il pouvait à sa marche; mais il se tint sagement à six milles de l’ennemi, et après^ avoir fait passer ses gens trois jours au bivouac par le temps le plus affreux, il retourna le 5 avec tout son corps sous Swierzen. A peine fut-il au camp, que, voulant brocher sur le tout, il engagea le général Judycki à changer de position chaque nuit; mais il ne faut pas croire au moins que c’était pour prendre un meilleur poste, il ne faisait rien autre que de se mettre sur le même es-

a4 PIÈCES

pace de terrain, iin jour en diagonale, et l’autre en tangente, tournant ou le dos à l’ennemi, ou lui prêtant le flanc; et c’est par là qu’il prétendait donner le change aux généraux russes. Les soldats exténués de fatigues par ces comédies nocturnes ne les regardaient encore que comme le moindre de leurs maux; une disette affreuse menaçait de nous faire sentir toutes les horreurs d’une famine, et d’obliger peut-être toute l’armée à se disperser. Toute la contrée était fourragée, et nous n’avions pas de magasins : cette nécessité seule engagea le général à écouter les bons conseils du colonel Jasinski, qu’il engagea enfin à établir la boulangerie de l’armée dans la petite forteresse de Nieswiez, éloignée de quatre milles du camp, et ou l’on trouvait beaucoup de facilité à ériger un magasin : mais il était une fois dit qu’il ne ferait rien de bon , et cette disposition fut d’abord gâtée par une plus mauvaise. 11 y avait dans l’armée un colonel du régiment de Radziwill, nommé Dederko, qui n’était bon à rien, et qui empêchait seulement les autres de faire leur devoir par ses balourdises : ce fut l’homme que choisit Judycki pour le faire commandant, de la forteresse de INieswiez, s’applaudissant devant ses amis d’avoir trouvé un si bon moyen de se défaire d’un benêt; aussi lira-t-on dans la suite comment cet hommelà s’acquitta de son devoir, quand Fersen vient assiéger INieswiez. A tous ces désordres internes se joignirent les entreprises de l’ennemi. Le générai

AUTOGRAPHES

lin, s’étant avancé jusqu’à Koydanow, envoyait us les jours des partis nombreux insulter nos rdes avancées.

Le colonel Mein, qu’on avait placé en guise d’aânl-garàc avec un bataillon d’infanterie à un ille au-delà du INiémen, dans un poste perdu, e voyant à la veille d’étre attaqué, demanda du seours. Notre général lui ordonna de revenir au àmp, ce qu’il fit fort sagement; car en cas de reraite ce bataillon risquait de se noyer, ayant à asserun misérable pont de bateaux sous Stolbce, qui même s’était déjà rompu une fois. C’est alors pour la première fois que l’on s’aperçut de la nécessité indispensable d’une artillerie plus nombreuse. Celle qui devait venir de Varsovie n’étant encore qu’à trente milles de cette capitale, on fit amener quelques pièces de Nieswiez; mais leurs affûts, assez bons sur des remparts, se trouvèrent incapables de service de campagne, et l’on ne tarda pas à les renvoyer: il fallut s’en tenir à nos dix pièces de trois, que Frankouvski braqua dans un bois sur la colline, croyant le gué suffisamment défendu par la cavalerie.

Le général Mélin nous croyait au conynencement plus forts que nous ne l’étions en effet : voilà pourquoi il fit un plan de jonction avec Dénissoff, qui devait agir sur notre gauche; mais l’officier portant cette dépêche fut pris par nos patrouilles , et l’entreprise échoua du moment qu’on l’éventa. On ne peut comprendre pourquoi

PliCES

il choisit un corps de troupes si éloigné , quand il avait celui du général Fersen infiniment plus à portée de seconder ses vues; mais, comme il voulait savoir quelque chose de plus positif sur notre situation, il s’avança , le 7 de juin , à deux milles derrière Kojdanow, et envoya un corps de quatre cents cosaques jusqu’aux gardes de notre camp , pour tâcher de faire des prisonniers. Ces troupes légères donnèrent dans un bois sur un détachement de quarante chevaux qui, se défendant vaillamment , se replièrent sur un autre de près de cent : ces deux petits corps réunis , loin de plier, chargèrent à leur tour les cosaques avec tant de vigueur qu’ils les repoussèrent en taillant la plupart en pièces , et firent une vingtaine de prisonniers. Cette escarmouche dégoûta le général

Mélin de cette sorte d’entreprise , et il résolut de n’agir qu’avec tout son corps.

Quelque injuste qu’ait été l’invasion des Moscovites , elle ne fit de loin pas tant de peine aux habitans de la Lithuanie que les brigandages d’un nommé Pzysiecki. Ce scélérat, à peine échappé à la corde il y a deux ans dans le tribunal de Lublin, avait rassemblé une centaine de bandits , et se nommant maréchal des troupes de la Réconfédération de Lithuanie, exerçait les plus cruelles violences, et pillait les maisons des citoyens qui s’étaient signalés par leur patriotisme.

Quantité d’autres brigands de son espèce, sous le nom de Conseillers de la Confédération, sui-

AUTOGRAPHES

Vaient rarmée russe , et escortés de cosaques, euvaliissaient les domiciles des nobles qui ne purent quitter leurs maisons ( car presque tous abandonnèrent leurs biens à la merci des ennemis , et se contentèrent de sauver leurs personnes de Toppression ) ; ils les obligeaient à signer la Réconfédération faite sous les auspices de la Russie, et, en cas de refus , des coups de bâton les forçaient à cet acte de la régénération de la liberté polonaise. Parmi ces brigandages on vit renaître toutes les horreurs de la guerre civile : des misérables qu’on avait laissés jouir impunément d’une liberté qui n’appartenait qu’à des citoyens vertueux, crurent avoir trouvé le moment de se venger des mépris qu’ils avaient essuyés et de leurs injures particulières. Un nommé Manuzzi entre autres fit brûleries yeux aux principaux bourgeois d’une ville qui lui appartenait , parce que , du temps de l’ancien Gouvernement, ils avaient porté des plaintes contre ses extorsions , et voulut jouir du privilège que la Diète avait accorde au Tiers-État. Je pourrais citer encore plusieurs .exemples de pareilles atrocités , si je ne craignais de révolter la délicatesse de mes lecteurs.

Les citoyens de la Lithuanie, témoins des maJlieurs qui inondaient leurs foyers, ne démentirent en rien cette fermeté qui caractérisait depuis longtemps leur patriotisme. La noblesse de. Sanogitie, quoique menacée par l’armée de Dénissoff, s’assemble à Kowno, y confirme solennellement

PIlfeCES

la promesse de soutenir la forme de Gouvernement prescrite par un serment, se taxe un contingent d’hommes et d’argent pour lever des troupes, et jure de monter elle-même à cheval , si cela est nécessaire pour la cause de la liberté. La municipalité de Wilna fait la même chose, presque sous les canons des Russes; ils érigent un corps, et font pour le soutenir une collecte qui monte à plus d’un demi-million. Un nonce, nommé Nagurski, érige presque à ses frais un corps de volontaires à cheval. Le reste des citoyens des divers palatinats, non contens d’envoyer à l’armée tout ce qu’ils avaient d’armes chez eux capables de service, de défrayer souvent pour rien divers corps de troupes à leur passage , se mirent euxmêmes en campagne avec des valets armés; ils . servaient en guise de troupes légères, et venaient comme volontaires, sans paie, s’enrôler dans divers corps de cavalerie ou d’infanterie. Le palatin Zaba, à la tête de trois cents gentilshommes d’élite, s’offrit de servir dans le corps qui était le plus proche des Russes. Les tuteurs du jeune prince Radziwill offrirent à la République trois mille ar^ mures complètes, tirées des arsenaux de cette maison, outre une immense quantité de munitions et provisions de toute espèce. Enfin , je ne finirais pas, si je voulais faire l’énumération de chaque trait de patriotisme : ils étaient si communs, j’ose le dire, qu’il n’y a pas eu de citoyen qui ait pu surpasser les autres en zèle.

AUTOGRAPHES

Le général .ludycki voyant approcher les Russes, et sentant pourtant à la tin que sa position était si mauvaise qu’il courait risque d’étre peutêtre obligé de mettre bas les armes, résolut de se retirer plus loin. Il fit donc lever le camp à neuf heures du matin, et se mettant en marche, il arriva, vers le soir, à Mir, après avoir laissé le général-major Biélak, avec quinze cents chevaux, pour garder le passage du Niémen à Stolbce, et faire Farrière-garde. La position de notre armée sous Mir était pour le moins tout aussi mauvaise que celle de Swiçrzen. La ville de ce nom, qui est à demi-ruinée, est bâtie sur une colline, et a devant elle , à mille pas environ , un misérable boui levard carré, auquel on donne le nom de château. Dans ce château on mit un bataillon du régiment de Radziwill, avec quatre canons, en guise d’avant-poste; les bagages furent placés dans la ville meme, et tout le reste de l’armée, infanterie et cavalerie, campa derrière, sur une seule ligne, sans réserve, et les flancs en l’air; ses canons furent dispersés le long des fronts, et l’on se garda bien d’en donner au général Biélak, auquel ou laissa la tâche d’arrêter tout seul les Russes au passage du Niémen. Mais comme cette rivière serpente beaucoup, et qu’elle embrasse dans ses détours beaucoup de divers districts, notre général ordonna donc à Wodzicki, qui commandait Farinée de la Couronne, de maVcherau plus vile vers Bielica, pour s’emparer du passage du Niémen ,

SOUS cette ville; car notre retraite devait se diriger de ce côté-là, et des partis ennemis auraient pü facilement nous barrer ce chemin.

Le général Biélak était un vieillard blanchi sous le harnois, très-peu instruit, quoiqu’il eût assez d’expérience dans la petite guerre et de courage; mais son plus grand défaut était une négligence impardonnable, qui nous causa de grands . dommages dans nos opérations. Après la retraite de notre armée , il se plaça avec son corps sur les hauteurs, non loin de Swiezzen; il n’y resta pas longtemps; car le lo au malin on vit déjà paraître sur les bords de la rivière l’avant-garde deMélin, qui envoya d’abord mille chevaux la passer à gué sous Stolbce. A peine l’eurenl-ils fait, que Biélak descend rapidement les collines avec son corps, laisse le reste dans la plaine, et prenant son régiment de chevaiix-légers, charges! vigoureusement les Russes qu’il les culbute et les force, l’épée dans les reins, à repasser le Niémen. Cet avantage rendit nos gens trop confians; ils se débandèrent pour faire des prisonniers, et beaucoup d’entre eux meme poursuivirent l’ennemi jusqu’à l’autre bord. Les Russes mirent ceci à profit; ils firent passer plus bas un régiment de carabiniers, qui, chargeant inopinément les nôtres en flanc, les repoussa dans la plaine; la cavalerie qui se trouvait là, voulant les soutenir, fut mise en désordre par les fuyards, culbutée parles carabiniers, et forcée de se retirer. L’ennemi se croyait sûr de la

victoire; plus de quinze cents chevaux vinrent le renforcer, et il n’était pas loin de l’obtenir tout entière. Mais le général Biélak, dans ce moment critique, montra de l’énergie. Il rallie une centaine de chevaux, et prêchant d’exemple se jette avec eux, tête baissée, parmi les Moscovites. Toute la Cavalerie et les Towarzjsz surtout se hâtent de l’imiter; ils se retournent et font une attaque à la turque, avec une telle impétuosité qu’ils obligent l’ennemi à se retirer, le renversent, le taillent en pièces et le poussent jusques dans la rivière et les marais d’alentour, où quantité se noyèrent. Ils auraient poussé plus loin leurs avantages^ si les Russes n’eussent mis le temps du combat à profit pour ériger des batteries sur l’autre bord; Elles commencèrent à jouer, et le général Biélak, voyant qn’il était impossible de rien entreprendre contre une force si supérieure, rassembla ses gens et se retira tranquillement , sans qu’on osât le poursuivre. Ce combat, qui dura trois heures, fut le seul où la cavalerie de Lithuanie déploya une intrépidité qu’elle n’eut pas dans tout le reste de la campagne. De part et d’autre, il tomba plus de sept cents hommes; mais la perte des Russes surpassa la nôtre, car nous eûmes deux fois l’avantage.

Après le combat, Biélak alla lîivouaquer à un demi-mille de Mir; mais, en croyant avoir assez fait, il n’envoya aucune patrouille reconnaître les ennemis ; si bien que nous étions dans une

3st

PIÈCES

ignorance complète de leur position , et on les croyait tranquillement campés sous Stolbce , dans le moment qu’ils projetaient de nous attaquer.

Le général Mélin, ayant forcé le passage du Niémen, alla encore un mille plus loin, et campa à la même distance de Mir : là, étant parfaitement informé de la confusion qui régnait parmi nous, de l’incapacité de nos généraux, et surtout de la manière vicieuse dont nous nous étions postés^ il résolut de nous attaquer dans notre camp, et se proposa de faire une manœuvre comme on en emploie contre les Turcs, c’est-à-dire , d’affaiblir son corps de bataille et d’envoyer quatre cents hommes, partagés en deux corps, nous attaquer par les deux flancs, pendant qu’il engagerait le combat de front. Cette disposition, toute fausse qu’elle était, aurait peut-être atteint sonbut, si le hasard n’eûtvoulu que nous fîmes une faute plus grossière encore, en engageant le même jour, sans savoir comment , une bataille que nous perdîmes ; et cette faute nous sauva , car s’il nous eut attaqués dans notre camp vers le soir, comme il l’avait projeté, il ne faut pas , douter que la moitié de l’armée n’eût été perdue. Tout cet événement se passa de la manière suivante :

Djepuis quelques jours, se trouvait dans notre camp Stanislas Kostka-Potocki , général de l’artilleriç de la Couronne, homme plein d’esprit, de tajeps , Je prenaier en Pologne pour l’éloquence^

AUTOGRAPHES. 33

mais qui, emporté par trop de zèle et voulant tout forcer par son génie , se mêla d’un métier dans lequel il n’avait pas pu encore acquérir des connaissances assez profondes , et fit par cela des fautes considérables. Ce général, voyant que le principal vice de notre armée était de ne jamais savoir rien au juste des mouvemens des ennemis, crut y remédier en engageant le général Judycki à lui donner un bataillon d’infanterie, quatre cents canons et trois cents chevaux, avec lesquels il voulait aller reconnaître le camp ennemi. Cette démarche était fausse de toutes les manières ; car s’aventurant si loin avec un si petit corps, il courait risque d’être écrasé par les forces de l’ennemi , ou de mettre le général dans la nécessité de venir à son secours avec toute l’armée , d’en-» gager une bataille sur un terrain inconnu et sans plan fait, et de courir risque d’être battu comme

cela arriva. Potocki partit donc, le ii de

au matin, avec sa petite troupe, et, après deux heures de marche , arriva à la vue de la chaîne des vedettes ennemies; il les fit attaquer par des volontaires qui les culbutèrent de même que les gardes avancées, et moyennant cet avantage il poussa jusqu’au camp des Russes. Comme le général Mélin ne s’attendait à rien moins qu’à être attaqué le jour même qu’il croyait nous surprendre , tout dans son armée était dans la plus grande confusion; il eut à peine le temps de se couvrir de sa cavalerie et de former son infanterie

PIÈCES

derrière en colonnes pour cacher sa faiblesse. Potocki, enchanté de ce succès momentané, fil une faute encore plus grande; il écrivit un billet à Judycki, lui détaillant le désordre des Russes, et lui disant que c'était le moment, ou jamais, de détruire leur armée : il est vrai que, si toute la nôtre eût pris ce parti d’abord, et qu’elle eût attaqué les Russes dans le meme temps que Potocki, il ne faut pas douter que nous n’eussions remporté les plus grands avantages sur un corps affaibli par la défection de quatre mille hommes ; mais les circonstances n’étaient plus les mêmes, et avant que Judycki arrivât , Mélin avait eu tout le temps de prendre une position avantageuse ; l’effet le prouva, car ayant fait ériger à la hâte quelques batteries, il dirigea sur Potocki unes! furieuse canonnade, qu’il fut obligé sur-le-champ de se retirer. Les Russes non contens de ceci forment cinq colonnes et se mettent à le poursuivre ; Potocki se retirait au commencement, lentement, faisant souvent volte-face; mais ses gens, se voyant pressés par un grand nombre d’ennemis, commencèrent à doubler le pas, et cela serait dégé-' néré en fuite s’ils n’avaient vu du secours. En attendant, Judycki, enchanté d’avoir une occasion de battre les Russes à peu de frais, croyant qu’on donnait une bataille comme l’on engageait une escarmouche, se contenta de faire sortir l’armée du camp, et lui ordonna démarcher, en envoyant en avant un bataillon pour soutenir le corps de

AUTOGRAPHES

Potocki: ce bataillon arriva encore à temps, ils firent conjointement une assez bonne retraite vers le gros de l’armée, et allèrent se placer sur son aile gauche.

Notre général , voyant que les Russes s’approchaient toujours plus, fit ranger l’armée en ordre de bataille, c’est-à-dire en une seule ligne de cavalerie sur les ailes, les flancs non appuyés, sans corps avancé et sans réserve; le terrain non plus n’était pas des plus avantageux; nous avions devant nous une colline à pente douce, derrière un terrain coupé de broussailles; à la gauche une plaine, et à la droite un vallon étroit qui, s’élargissant toujours, se perdait enfin aussi dans la plaine.

Mélin, voyant un front assèz considérable, s’arrêta à une certaine distance et fit jouer son artillerie : au troisième coup de canon , toute la cavalei ie de l’aile droite et nommément la brigade de Kowno, par une lâcheté inouie, fit volte-face et s’enfuit bride abattue; le premier bataillon de Lithuanie, dont ils assur aient l’aile, étonné de leur déroute, commença à plier, se rompit et imita leur exemple; mais par le soin de ses officier*s il fut ramené au combat, et on en foi’ina un flanc qui devait gar’anlir l’aile droite de l’infanterie. Le général russe, voyant le bon effet de son ai’tillerie et la déroute de la cavalerie, se glissa deirièie la colline que nous avions devant nous, et avançant son aile gauche qui était terminée par un carré,

PIÈCES '

il voulut nous déborder, niais il ne le fît pas sans qu’on en sût la raison : outre ceci, il fît braquer quatre vingts pièces de canon qu’il avait partagées en trois batteries, sur le haut de la colline, dont celle du milieu jouait en éventail et les autres en écharpant. C’est alors que se commença une canonnade terrible , telle que les plus vieux de nos < soldats n’en avaient point vu de pareille. La cavalerie de l’aile gauche aurait pu nous sauver ; car si elle eut attaqué celle de l’aile droite des Russes, on aurait pu parier qu’elle l’aurait culbutée, comme cela se montra après dans un autre com-^ bat, et l’ennemi se serait vu forcé de i^etirer ses batteries pour couvrir son flanc, ce qui aurait donné beau jeu à notre infanterie; mais le peu dç conduite du général Biélak et son désordre l’empêchèrent d’agir : il n’avait pas même fait former des escadrons, c’était une chaîne de petits déla^ chemens sans aucune tenue, qui s’étendaient dans la plaine; aussi, après avoir soutenu durant un quart-d’heure le feu de l’ennemi, elle suivit l’exemple de celle de l’aile droite, quoique pas avec tant de précipitation; si bien que notre ligne d’infanterie resta toute seule au milieu du champ de bataille sans aucun soutien. C’est alors que nos soldats donnèrent une preuve de cette intrépidité qui les caractérise dans chaque occasion , où leurs ^ chefs les contiennent dans le devoir; ils soutinrent durant trois quarts-d’heure tout le feu de l’artillerie des ennemis sans pouvoir y riposter :

AUTOGRAPHES. Jy

car nos boulets de trois n’arrivaient pas à la moitié du chemin, et nos braves virent d’un œil tranquille plus de huit cents de leurs compagnons fracassés dans les rangs sans qu’aucun songeât à s’enfuir, ou même tournât la tête. C’est encore un bonheur que notre perte fût si petite, et nous n’en sommes redevables qu’à la maladresse des canonniers russes, et au mauvais calibre de leurs canons. Nos troupes étaient dans cette fâcheuse position, lorsqu’on vit tout-à-coup déployer un corps de Russes qui nous venaient à dos; il fallait prendre un parti : mais le meilleur était même dangereux. Judycki d’ailleurs brave, quant à sa personne , n’en connaissait aucun; heureusement le colonel du génie, Jasinski, lui conseilla de se retirer par le vallon de la droite, et il le fit. Les Russes , voulant pousser leur pointe, courent tout d’une bride vers Mir, espérant pouvoir piller les bagages qui se trouvaient dans cette ville, et s’engorgent maladroitement dans des chemins creux, qui sont entre elle et le château. Le capitaine Tésau qui se trouvait là avec un bataillon , ayant caché son monde, en officier habile, les laissa approcher à la portée du pistolet, et les régala alors d’un feu meurtrier de mitraille et de mousqueterie; cet endroit fut un coupe-gorge pour eux, et on en fit un grand carnage avant qu’ils pussent sortir de ce mauvais pas ; le général Biélak qui survint justement alors avec une partie de la cavalerie de l’aile gauche, les attaqua à dos, et serait peut-être parvenu à les

PIÈCES

exterminer tous, si la grande armée n'eût commencé à paraître, et il lâcha prise. Le capitaine Tésau mit ce moment à profit, et sortant de son château sans avoir perdu un seul homme, suivit le gros de l’armée, servant d’escorte a la plupart des équipages, dont fort peu tombèrent entre les mains des ennemis. Les fautes de toute espèce contre les premiers principes de la guerre furent si fort prodiguées dans les deux partis, qu’il serait difficile de décider à qui en fit plus. J’ai suffisamment exposé les nôtres : les trois principales que firent les husses, furent d’avoir affaibli leurs corps de bataille pour en envoyer deux petits nous prendre en flanc à une trop grande distance; secondement d’avoir manqué à jamais la plus belle occasion d’écraser notre infanterie dénuée de tout, qui était restée seule au milieu du champ de bataille, enfin d’avoir perdu mal-â-propos tant de monde sous la ville de Mir : aussi ce combat et la défaite de leui*s carabiniers furent cause qu’ils laissèrent à-peu-près quatre cents hommes sur la place , et que nous, quoique vaincus, n’en perdîmes que trois cents.

Ap rès la perte de cette soi-disant bataille , le gros de notre armée, sous les ordres du général Judycki, fit une marche forcée de neuf milles jusqu’à Slolotricze , lieu connu sans cela par la défaite de nos troupes pendant la , confédération de Bar; et comme il ne fai^it jamais de dispositions détaillées , il se contenta; d’ ordonner à tous les

AUTOGRAPHES

corps dispersés de l’armée de se retirer à Grodno , où devait être le rendez-vous général de l’armée , et où se trouvait déjà celle de la Couronne ; car n’ayant pu venir à temps pour joindre les troupes de Lithuanie , elle prit le parti de retourner à Grodno , courant autrement risque d’être tout-àfait coupée par la colonne de Dénissoff. Le général Judycki donc , après avoir donné ses ordres, prit les devants , et passant le Niémen près de Mosty , tout seul arriva à Grodno , sans avoir eu même l’esprit de faire couler à fond les bateaux de passage le long de cette rivière. Quant à l’armée , elle se partagea en deux colonnes principales , sans compter quantité de ped.les ; car chaque régiment allait presque à part , et. surtout la cavalerie éparpillée par détachemens de deux ou trois cents hommes , et dont plus de mille désertèrent, ou se retirèrent dans. les maisons; et ce serait inutile de dresser la marche-route de tout ce corps.. Il suffit de savoir qu’une colonne sous les ordres de Frankouski passât par Zdzienciel , Dereczyn , Zelwa , Wolkowysk , Krynki ^ etc. ; l’autre sous les ordres du général Biélak , après avoir resté quelques jours à Slonim pour y attendre le résultat des attaques du château de Nieswiez , prit à-peu-près le même chemin , tournant seulement à gauche sur Izabelin. Tous ccs corps se rassemblèrent, entre le 2 3 et le 26, sous Grodno, campant derrière le Niémen par pièces et par morceaux, s^s se joindre à la lignede l’armée

4 O PliXES

delà Couronne, et tournant, comme de coutume, le dos à l’endroit d’où venait l’ennemi. Cette belle retraite de quarante milles , sans avoir disputé un pied de terre à l’ennemi , termina les opérations du général Judicky, qui reçut enfin de la part du Roi son rappel , après avoir par son ineptie, mais d’ailleurs très-innocemment , embrouillé si bien les affaires de la Lithuanie, qu’il leva presque tous les obstacles qui auraient pu empêcher lesRusses de faire la conquête subite de cette partie de la Pologne.

Le lieutenant - général Zabiello prit le triste commandement d’une armée peu nombreuse , pleine de zèle à la vérité, mais entourée de tous les inconvéniens possibles qui pouvaient retarder ses opérations.

Le premier emploi qu’il fit de son pouvoir, fut d’arrêter par des lois très-sévères la licence qui s’était glissée dans notre armée, et d’avoir l’œil à la stricte observation du service de camp , ce qui peu-à-peu rétablit l’ordre. Le 26 juin, on fit des feux de joie en l’honneur de la bataille de Ziélence, où les Russes furent complètement battus par le prince Joseph Poniatowski; et le même jour, l’avant-garde de notre armée partit sous les ordres du major Wedelstaedt, pour exécuter les mesures que nous avions prises pour la défense de ce peu de terrain qui nous restait, et dont je ferai mention en son temps.

Mélin qui n’avait pas su saisir mille avantages divers, qu’il aurait pu remporter pendant la ba-

AUTOGRAPHES

taille de Mir, ne pensa pas non plus à profiter de sa victoire. 11 resta un jour sous cette ville, et vint tranquillement occuper le i5 Nowogrodek, où, s’arrêtant plus d’une semaine, il se contenta d’envoyer de gros partis battre la campagne. Un de ces partis, fort de deux cents hommes, poussa jusqu’à Lida; mais, s’arrêtant à peine un quartd’heure dans cette ville, il s’enfuit à toute bride, sans qu’on en pût deviner la raison.

Le général Fersen, lequel, pendant tous ces combats, en avait été tranquille spectateur à Pluck, se réveilla tout-à-coup de son inaction, crut qu’il était temps d’avoir aussi part à celte guerre; et, se proposant de faire le siège de Nieswiez , il se mit en marche vers cet endroit.

La petite forteresse de Nieswiez, appartenant à la petite maison des Radziwill, est un château formé de bons remparts, flanqué de quatre bas^ lions, entouré d’un large fossé, que contourne un chemin couvert, bien palissadé, et dont un petit ouvrage avancé défend la porte; ces défenses, peu considérables deviennent redoutables par ^ leur position. Tout le château est situé sur une espace de terrain assez étroit, entouré d’un côté par de vastes marais, et de l’autre par un grand étang, et il n’y a qu’une digue étroite, jointe par un pont de pierre, qui y conduit. La ville de Nieswiez assez petite est située à l’endroit le plus étroit de l’étang , et c’est de là qu’on peut élever des batteries avec avantage; soixante pièces de gros calibre,

PIÈCES

cinq cents hommes et un immense magasin de munitions de guerre, et surtout de poudre, se trouvaient dedans. Qui ii^aurait cru que ce château aurait tenu au moins deux ou trois semaines? Mais notre espoir fut trompé par la trahison du colonel Dederko.

Le général Fersen qui, le 17 au soir, avait déjà fait occuper les faubourgs par ses cosaques, se présenta, le 18 au matin, devant la place, à la tête d’un petit train d’artillerie et de huit mille hommes; à peine l’eut-il fait sommer, qu’il en sortit à deux reprises des officiers subalternes, qui, après avoir eu des pourparlers d’une demi-heure, et ne pouvant apparemment s’arranger sur les points, rentrèrent au château; à la seconde sommation, le gouverneur sortit en personne, et après une conférence d’une demi-heure avec le général ennemi, il rentra consommer ouvertement sa trahison : on en vit d’abord les effets ; car trois cents grenadiers moscovites passèrent la digue et le pont de pierre pour enfermer la forteresse ; de l’autre côté Dederko empêcha qu’on tirât sur eux. Une demi-heure après, trente chasseurs prirent le même chemin. Un canonnier allemand, impatient de se signaler, tira un coup à cartouche, et en mit quatre par terre; le reste se dispersa. Depuis ce temps, aucun Russe ne passa plus le pont. L’après-midi du même jour, le général Fersen fit rompre les écluses pour dessécher l’étang qui entourait Nieswiez, mais l’eau ne diminua

AUTOGRAPHES

que d’une aune ; autre circonstance qui aggrava le délit du gouverneur, en augmentant ses moyens de défense. Quelques cosaqnes, ayant voulu rompre une autre écluse , s’approchèrent trop près des remparts, et un officier leur pointa un coup de canon qui fit mordre la poussière à plusieurs , et c’est à quoi se borna toute notre défense. Durant la nuit le général Fersen , qui ne se fiait pas à Dederko, croyant qu’il était difficile d’être si lâche, fit travailler à des batteries dans l’endroit le plus étroit de l’étang; et au matin, dix pièces de canon se trouvèrent prêtes à jouer dans le cimetière de l’église de Nieswiez. Aux premières volées qui en partirent le 19, le gouverneur fit battre la chamade et arbora le pavillon blanc. Les trois cents grenadiers de la veille s’emparèrent d’abord de la porte, et un bataillon vint les soutenir. La garnison fut enfermée dans de grandes salles, où on l’obligea de vider ses gibernes ; après quoi , étant descendue dans la place d’armes, elle les déposa. Puis un major russe lut à nos soldats une formule de serment, par lequel ils promettaient de ne plus porter les armes contre l’Impératrice, de toute cette guerre; les officiers firent la même chose, et on laissa aller chacun où il voulut. Malgré ceci, la moitié de ces mêmes soldats, impatiens de se laver de cet affront, vint rejoindre le régiment. Ainsi se rendit ce château, qui était comme la clef de la haute Lithuanie, dans le moment presque qu’on prenait les mesures les plus efficaces pour la

PlÈCKtt

secourir. Le colonel Dederko, qu’aucune honte ne retenait, vint à Grodno faire parade de son infamie. Notre général, dans le premier mouvement de l’indignation publique, se préparait à en faire un exemple pour le reste de l’armée; mais des ordres émanés de la Cour arrêtèrent toute procédure.

Le général Fersen ayant pris Nieswiez s’y arrêta deux jours, puis vint à petites journées à Slonim, qu’il occupa le a5 du même mois; il y passa son temps en bals et en festins, jusqu’à ce qu’il crut devoir agir conjointement avec les autres corps de la Tzarine.

Le projet des Russes était de nous donner des jalousies vers Grodno, tant par le corps de Mélin que parla colonne de Dénissoff, qui venait du côté de Wilna, pendant que Fersen irait droit à Brzesc- Litewski nous couper toute communication avec la capitale, de laquelle nous recevions tous nos secours, et même de s’en emparer, si cela lui réussissait.

Le général Zabiello, informé par ses espions et même par les mouvemens des Russes ( qui ne s’éfforçaient pas de les cacher ), de leurs intentions, résolut de se servir contre eux de leurs prcH près armes, en les faisant tomber dans le piège qu’ils nous tendaient. Il envoya donc un petit corps volant à Kamionka du côté deNowogrodek, qui, s’étendant plus que de coutume, devait faire croire, pendant quelques jours du moins, que

A.UTOGRÂPIIES. 45

c’était l’avant-garde de l’armée; il laissa un peu de troupes à Grodno afin d’arrêter le premier elTort de DénissofT, pendant qu’il se mit en marche avec le reste de l’armée pour attaquer la colonne de Fersen avant qu’elle pût recevoir du secours, et l’écraser par la supériorité de ses forces. Ce projet était très-bien arrangé; mais dans son exécution les obstacles s’accumulèrent à l’envi les uns des autres, tant à cause de la difficulté des chemins que par le manque presque total de vivres ( le Roi n’ayant pas ordonné qu’on formât des magasins); et tout s’étant fait trop tard tourna à notre désavantage.

L’avant-garde donc, comme j’en ai fait mention plus haut, sous les ordres du major Wedelstaedt, partit le 26 de juin du camp de Grodno, passa par Dybourc, Krynki, Bvzoslonica où elle s’arrêta un jour, et arriva le 3 o à Wolkouysk. L’armée, partagée en trois colonnes, ne se mit eu marche que le 28, et suivit l’avant-garde. Le major Wedelstaedt s’arrêta un jour à Wolkouysk pour y attendre le retour de ses espions : ils lui apprirent que les Russes, déjà instruits de nos desseins, travaiki laient jour et nuit à se couvrir de retranchemens à ^Slonim jusqu’à ce que Mélin vînt les joindre : cette nouvelle ne nous promettait rien de boiv; aussi les vit-on bientôt changer de façon d’agit. Le 2 juillet, l’avant-garde s’arrêta à un mille dé Zelwa, ville éloignée de six milles de Slonim, et qu’infestaient déjà les cosaques. Le major Wedel-

PIECKS

slaedt , réfléchissant qu’il fallait tôt ou lard s’eaiparer des ponts de cette \ille pour faciliter le passage de l’armée, résolut de prévenir l’ennemi: il occupa donc Zelwa le 3 , après avoir chassé quelques troupes qui y étaient. Nous apprîmes d’abord là que les Russes avaient déjà abandonné le travail des retranchemens de Slonim, que deux mille hommes se trouvaient à Jesiernica, à quatre milles de Mwa, et que leurs ingénieurs avaient tracé un grand camp à deux milles sous Deroczyn; car ils présumaient que ce serait de ce côté-là que nous viendrions. Ces mouvemens faisant prévoir un combat, Wedelstaedt envoya plusieurs fois demander du renfort; car notre armée venait trèslentement, et la colonne la plus avancée se trouvait pourtant éloignée de quatre milles. Nous aurions volontiers envoyé des partis reconnaître l’ennemi, mais tous les endroits circon voisins en étaient si remplis que cela devenait impraticable : on se contenta donc de faire des dispositions de défense.

En deçà de la rivière de Zelwa se trouve la ville de ce nom , moitié de bois, moitié de pierre; au milieu de la meme s’élève une haute colline qui commande les alentours; sur cette colline furent braqués les deux seuls canons de trois que nous avions : la ville fut occupée par nos troupes, et la digue et trois ponts qui la coupaient, garnis par nos chasseurs; plusieurs gués, à un mille de distance, à notre droite, furent défendus par un

AUTOGRAPHES. 4

détachement de cavalerie et de chasseurs. Or, comme la ville de Zelwa est entourée du côté d’izabelin par de hautes collines, on se servit d’une ruse : on y mit des vedettes pour faire accroire que c’étaient des gardes avancées de toute l’armée, ( mais cela ne servit de rien, car la proximité des terres de Potocki était cause que toute la contrée fourmillait d’espions vendus aux Moscovites, qui leur rapportaient d’abord le véritable état des choses ) ; au-delà de. la rivière se trouvaient une vaste^ prairie et une longue allée qui, commençant aux digues, se perdait dans la plaine; à sa gauche, à deux mille pas environ, se trouvait un petit bois où était l’ennemi, de même que dans les lieux circonvoisins.

Fersen renforcé par des détachemens du général Melin, et sachant exactement l’état de nos troupes, résolut de forcer les gués de la Zelwa et .de s’emparer de la ville; il détacha à cet effet de Dereczyn le général Knorring avec quatre mille hommes, qui bivouaquèrent dans les villages voisins.

Le 4 de juillet, les Russes commencèrent leur attaque par envoyer trois cents cosaques surprendre nos digues ; mais plusieurs volées de coups de canons les dispersèrent, et nos chasseurs en mirent quelques-uns parterre; deux heures après ils firent la même tentative, mais avec tout aussi peu de fruit. Le major Wedelstaedt, voyant à tout moment sortir du petit bois des essaims nombreux de cosaques, fit passer le gué à une centaine de

/|8 PIKCES

Towarzysz pour leur donner la chasse. L’escarmouche fut fort vive; mais les cosaques, poussés vigoureusement, abandonnèrent bientôt le champ de bataille et se retirèrent avec perte sous le bois, ou les nôtres ne purent les poursuivre à cause de leur infanterie. Wedelstaedt voyant ceci fit sonner la retraite, et la cavalerie repassa le gué. A peine Teut-il fait qu’un paysan vint nous dire qu’un corps considérable de Russes, cachés derrière le bois, était sur le point de nous attaquer. Cette nouvelle fit faire des dispositions plus sérieuses; un canon fut placé à la gauche des ponts où était le principal gué, l’autre resta sur la colline; un second gué, à mille pas du premier, fut aussi occupé, et toute la cavalerie, d’ailleurs inutile dans la ville, alla se former sur la plaine derrière, pour couvrir en cas de nécessité la retraite de l’infanterie. Les chasseurs, leur commandant à la tète, occupèrent le pont, et le reste de troupes se plaça à la gauclie dans les haies. A peine eùmes^ nous fini ceci, qu’on vit défiler l’infanterie Russe hors des bois, et dix pièces de canon placées en batterie la soutinrent de leur feu. La canonnade fut vive, nous leur répondîmes comme nous pûmes; mais la partie était trop inégale pour le faire avec avantage. En attendant > quatre cents chas^ seurs Russes, croyant emporter les ponts d’emblée, s’avançaient fièrement; mais ils furent reçus par un feu si meurtrier, qu’ils plièrent sur-lechamp: leurs officiers les ramenèrent au combat.

AUTOGRAPHES. 49

mais ce fut eu vain; deux fois encore nous les repoussâmes; à la troisième attaque ils se couchèrent par terre pour attendre l’efiet de l’artillerie; ils eurent raison : car nos deux canons ayant été sur le point d’étre démontés, le major Eydzeatowicz qui conduisait l’infanterie, résolut de se retirer, il le fit, mais pas à pas; les cai’abiniers ennemis et les chasseurs voulurent nous poursuivre, cela engagea dans les rues même un combat fort meurtrier; les Russes furent encore repoussés, et notre petite troupe gagna la plaine sans recevoir aucun échec. Pendant ce temps-là le gros de la cavalerie Russe, ayant forcé le gué de la gauche y commençait à s’étendre dans la plaine où le major Wedelstaedtse trouvait déjà avec ses escadrons tout formés. U ne leur en laissa pas le temps, et vint fondre dessus à bride abattue avec quatre • cents chevaux ; mais cette cavalerie encore neuve dans les combats, voyant des chasseurs qui la prenaient en flanc, s’arrêta tout court à cinquante pas d’eux, et fît une décharge de ses mousquets , perdant par cela tous les avantages qu’ils auraient pu retirer d’une attaque faite au moment du déploiement. L’ennemi s’étant formé, il ne nous restait que de continuer notre retraite, et c’est ce

que nous fîmes sans être poursuivis.

Ce combat, qui dura six heures, fut très-opiniâtre, et nos troupes, quoique écrasées par une artillerie et des troupes quatre fois plus nombreuses, se comportèrent si bien, que les Russes ne

PIECES

purent remporter d’autres avantages que de nous forcer à la retraite. La perte des deux côtés fut assez considérable, la nôtre approcha de cent hommes; mais les Russes, repoussés plusieurs fois et exposés à découvert sur une prairie atout notre feu, perdirent de leur propre aveu près de trois cents soldats et cinq officiers.

Le major Wedelstaedt voulut se retirer jusqu’à Izabelin; mais à la moitié du chemin il trouva un renfort considérable , et l’ordre de s’arrêter et d’observer l’ennemi.

Le général Zabiello entendit à peine la canonnade, qu’il ordonna sur-le-champ aux trois colonnes de s’assembler, ce qui arriva encore le même jour; et comme les intentions des Russes étaient inconnues, et qu’ils n’avaient pas encore de connaissances certaines des détails du combat, il pensa à se poster avantageusement devant Izabelin. Il occupa donc plusieurs trouées qui étaient devant lui avec de l’infanterie. Les chasseurs furent jetés dans les bois ; on éleva deux batteries sur notre gauche , et la cavalerie fut formée en avant sur une plaine. Après ces dispositions on tint un conseil de guerre, dans lequel il fut résolu d’attaquer les Russes le lendemain. Il était à présumer que toute leur armée n’avait pas passé la Zelwa sur un seul pont, par conséquent nous avions l’avantage du nombre et celui du terrain. L’avant-garde en attendant , fut partagée en deux et postée sur les chemins qui conduisaient de Zel-

AUTOGRAPHES

wa à Izabelin. Mais il était dit quele malheur nous poursuivrait, ku mauvais temps qui avait déjà continué durant quelques semaines, s’ajouta un orage affreux, accompagné d’unegrande pluie qui gâta tellement les chemins et les montagnes de terre glaise qui les bordaient, qu’on les jugea impraticables pour l’artillerie, et la boue nous ôta tout espoir de succès. Les Russes ce jour-là firent quelques tentatives sur les deux postes avancés , pour voir si nous étions sur nos gardes; mais cela ne signifia pas grand’chose, et ils se retirèrent sur-le-champ quand ils virent qu’on leur tenait tête, profitant en même temps de cette occasion pour faire passer toute leur armée- et les bagages de l’autre coté de la rivière.

Le 6 juillet, la guerre changea de face; nous fûmes obligés d’abandonner le projet d’attaquer, et de nous contenter de nous en tenir à la défensive. Les deux colonnes de Mélin et de Fersen, étant jointes, formaient un corps de plus de seize mille honunes , pendant que nous n’en avions que onze mille six çents, une artillerie de la moitié moins nombreuse, et d’un calibre si petit que nous n’avions pas même encore des pièces de douze, qui étaient, dès le commencement de la campagne ^ parties de Varsovie. Le 6 donc , les Russes , par-t tagés en deux colonnes, s’avancèrent sur nous; une colonne vint directement de Zelwa à Izaber lin, pendant que l’autre, frisant notre aîlegauche^ prenable chemin de Wolkouysk, pour nous coupe\^

5sà piàcES

retraite. Le général Zabiello, s’étant aperçu de ces moiivemens de Tarmée , jugea à propos de se retirer hors des forêts qui entourent Izabelin ; d’ailleurs nous ne pouvions avoir, en cas d’attaque, un terrain plus mauvais, rempli de bois qui nous cachaient les mouvemens de l’ennemi , et ayant derrière nous un défilé très-étroit entre deux marais; la retraite commença donc à huit heures du soir. On ne peut s’imaginer une marche plus affreuse; les troupes avaient de la boue jusqu’aux genoux; un chemin très-étroit, qui conduisait au travers de la forêt, était comblé de chariots renversés, cassés, de chevaux crevés de fatigue; une confusion horrible de bagages entassés les uns sur les autres , et s’embarrassant toujours plus par l’ardeur qu’on avait de les sauver. A cela s’ajoutaient une nuit obscure, orageuse, et les échos redoublés des coups de fusil qu’on entendait tirer de tous côtés. Dans moins d’une demi-heure, toute l’armée fut dans un désordre incroyable ; les soldats ne pouvant pas passer tâchaient de se frayer un chemin par le bois. On ne voyait que des files, des pelotons sans chefs , qui bronchaient au travers des broussailles dans le plus grand désordre. Ce fut un bonheur singulier que les Russes, suivant leur coutume, laissèrent échapper la plus belle occasion de détruire la moitié de notre armée et ne nous attaquèrent qu’après coup.

Le 7 au matin, toute l’armée se trouvant hors des forêts d’Izabelinse rassembla comme elle put,

AUTOGRAPHES

et le général Zabiello prit une position avantageuse sur des hauteurs. A peine Teut-il fait, que les Russes parurent, forts de quelques escadrons , et voulurent entamer notre arrière-garde , qui marchait encore ; mais ils furent reçus vigoureusement. Deux escadrons de Wurtemberg se distinguèrent surtout; ils culbutèrent plus de cinq cents carabiniers, et les repoussèrent jusque dans le bois. Après ce coup, s’étant retirés, l’ennemi revint à la charge; mais il trouva le régiment de Biélak, qui survenait justement et qui les traita plus mal encore que la première fois, leur ôtant toute envie de nous incommoder. Ce combat coûta aux Russes plus de cent cinquante hommes; nous en perdîmes fort peu.

Le général Fersen, plein d’ardeur de se signaler, voulut le même jour encore livrer un combat décisif, et nous attaquer sur les hauteurs sur lesquelles nous étions postés; maisMélin qui avait le commandement, effrayé de notre défense sous Zelwa et du combat récemment donné, ne voulut jamais y consentir. Cela engagea une dispute fort vive entre les deux généraux, et dégénéra en une mésintelligence ouverte, qui fut cause que dans tout le reste de la campagne cette armée divisée ne fut plus rien

Notre général, qui avec plaisir se voyait à la veille d’être attaqué, nous fit tenirjsous les armes jusqu’à midi ; mais apprenant alors qu’une colonne de Russes, sous Knorring, s’était mise en

PIÈCES

marche pour enlever nos bagages qui se trouvaient à Mscibow, il résolut de couvrir cette ville, y arriva le soir, établit son camp, et le lendemain 8, continua sa marche jusqu’à Swislocz.

Nous comptions nous reposer pendant quelque temps dans cette ville; mais des circonstances pressantes en ordonnèrent autrement. Le 9 au soir, Zabiello apprit deux nouvelles importantes ; l’une que les Russes venaient d’entrer dan s Mscibow que nous avions quitté, et l’autre, que la colonne de DénissofTqui venait de Wilna, ayant passé G^odno, se trouvait déjà à Krinki à huit milles de nous sur les derrières de l’armée; et que si nous tardions à nous retirer, cela nous engagerait entre deux feux, peut-être .même que l’ennemi parviendrait à nous enfermer dans le désert de Jalowica, que nous devionspasserdans cette extrémité. En conséquence de ceci, 2^biello prit la résolution' de faire une fausse attaque sur Mscibow pour faciliter sa retraite et de gagner au plus vite les bords du Narrew ; c’était très-bien vu, mais les circonstances le firent tourner à notre désavantage.

Six escadrons de cavalerie étaient commandés pour faire cette attaque à la pointe du jour, et le général Biélak devait les soutenir avec deux mille hommes, pendant que l’armée se retirait de nuit. Biélak , que l’âge avait rendu indolent, refusa de marcher, et , pendant que l’armée se retirait , resta dans son camp, ti'anquille spectateur de la défaite de nos gens.

Quant aux six escadrons , tel est le récit de leur combat: se trouvant à la pointe du jour devant Mscibow , ils virent , sur une hauteur qui cache celte ville, un régiment de dragons tout formé; impatiens de se signaler , ils dispersent une centaine de cosaques qui faisaient la première ligne , fondent sur ce régiment, le culbutent, et l’épée dans les reins, le mènent dans Mscibow ; mais là, ayant trouvé contre leur attente deux batteries dressées, soutenues d’infanterie, ils furent forcés de rétrograder, et la retraite leur coula cher : cinq cents cuirassiers, sortis d’un village voisin, et tous les cosaques avaient formé deux lignes par lesquelles il fallait se frayer un chemin, pendant que les dragons ralliés les chargeaient directement par derrière, et ne se permettaient pas moins que la ruine totale de nos gens, si quatre escadrons du régiment de Kirkov ne fussent accourus à leur secours, encore à temps, pour couvrir leur retraite jusqu’à Swislocz où ils arrivèrent, n’étant plus poursuivis, avec une perte de deux cents hommes.- Pendant que nos troupes recevaient un échec si considérable , l’armée marchait vers Jalowska; elle n’arriva là que pour se reposer quelques heures; elle continua d’abord, le lo au soir, sa retraite au travers du désert du même nom. On ne peut s’imaginer ce que nos troupes souffrirent pendant cette marche qui dura vingt-deux heures de suite, durant des chaleurs étouffantes, par des bois sablonneux , où l’on ne trouvait ni une ca-

PIÈCES

bane^ ni meme une goutte d’eau; tout le chemin n’était parsemé que de gens exténués de lassitude dont plusieurs moururent. Nous ne fîmes que nous reposer le 1 1 et le 12; toute l’armée, ayant passé les ponts de Ploski , se trouva derrière le Narew, fortifiant sa position d’ailleurs très-bonne par quelques redoutes. Zabiello comptait rester dans cet endroit, du moins quelques jours, pour donner le temps à ses gens de se refaire ; mais la quantité d’ennemis qui nous entouraient, et qui par leurs colonnes multipliées nous coupaient partout les chemins , ne nous permit pas un long repos.

Le 1 4 juillet, on vint rapporter au général que des essaims de cosaques venaient insulter nos avant-postes de l’autre côté de la rivière. Il était important de vérifier si c’était vraiment l’armée de Dénisoff qui commençait à paraître, car on la savait déjà à Bialystok, à sept milles de nous. Voilà pourquoi notre généial envoya d’abord six cents chevaux soutenus par deux cents chasseurs, autant d’infanterie et du canon, pour tacher d’entourer les avant-postes des Russes et faire quelques prisonniers. Ce petit corps marcha jusqu’à Woyszki, et s’arrêta à l’entrée d’un bois ; nos chasseurs se jetèrent dedans , l’infanterie se plaça sur une hauteur, et la cavalerie s’avança dans la plaine ; son commandant voulut faire une feinte et cacha deitx cents hommes derrière une hauteur pour attirer les cosaques cians celte embus-

AUTOGRAPHES

cacle; mais rien ne réussit par la lâcheté de notre cavalerie de Lithuanie. Nos Towarzvsz, voyant au commencement que les cosaques étaient en petit nombre, les poursuivirent trop vivement; ceux-là s’étant renforcés firent volte-face, et les Towarzvsz lâchèrent pied. Les cosaques en les poursuivant donnaient justement dans l’embuscade ; mais l’officier qui la commandait, au lieu de leur couper le chemin et de les attaquer, s’enfuit avec toute sa troupe : les cosaques profilant de cet avantage, et soutenus par un escadron de dragons, entourent nos gens qui se forment en cercle. Quatre escadrons de carabiniers, qui jusques-là s’étaient tenus écartés, voyant cet avantage, accoururent au grand trot pour les soutenir : ceci allait devenir trop sérieux , sans deux escadrons de réserve qui vinrent au galop dégager nos gens d’entre les mains des cosaques , et se retirèrent ensemble vers l’aile gauche de l’infanterie. Pendant que ceci se passait, les chasseurs ennemis défilaient au travers du bois pour attaquer les nôtres; ils furent non seulement repoussés, mais serrés si vivement dans le bois meme , qu’ils replièrent sur le gros de leurs troupes. Comme le jour baissait, et qu’il eût été imprudent d’engager un plus long combat , tout le détachement rentra au camp avec la perte de dix hommes tués et d’un capitaine de chevaulégers pris. Nous ne retirâmes d’autre fruit de cette expédition que celui de savoir que l’armée de Dénissoff était bien proche.. Nous apprîmes

PIECES

dans la suite que c’étaient quatre mille hommes de cette armée qui s’approchèrent si près de notre ôamp sans qu’on pût deviner leur but ; car nous étions dans un poste inattaquable du côté d’où ils venaient , et si nous eussions connu leur petit nombre , ils auraient payé bien cher leur audace; mais nos gens étaient trop neufs dans l’art de patrouiller, et de tous les espions que nous envoyâmes de ce côté là, aucun ne revint.

Notre général remarquant par la position de l’ennemi qu’il lui était très-facile de passer le Narew pU is liant sous Fykocin , sans qu’il fût en son pouvoir de l’empécher, et courant par cela même risque d’ètre coupé du chemin du Bug, fil lever le camp le i3 au matin; et faisant trois milles, arriva le meme jour à Bielsk, ville assez considérable, où étaient l’hôpital de l’armée, la boulangerie, presque tous les bagages et quatre canons de douze, venus de Varsovie: on nous fit camper derrière la ville. Le lendemain au i6, Zabiello fit de nouvelles dispositions : il détacha quatre bataillons d’infanterie, le régiment de Biélak et la brigade de Kowno avec un train d’artillerie sous les ordres de son cousin Simon Zabiello, afin qu’il allât occuper la ville de Brzesc-Litewski , et prévenir l’intention des Russes de passer là le Bug pour marcher vers Varsovie. Je ferai mention en son temps du combat opiniâtre qui eut lieu sous cette ville, et je reviens à présent au gros de l’armée. Ce corps, fort de huit à neuf milk

AUTOGRAPHES. 5q

liommes, fut obligé par les circonstances à abandonner encore une grande portion de terrain pour établir un plan de défense plus concentré derrière le Bug, et à couvert par les eaux de ce fleuve. Zabiello résolut donc de continuer sa retraité vers cet endroit, le long du grand chemin de Grodnoà Varsovie. Le camp fut levé, le i6 au soir, à cause des grandes chaleurs, et l’armée marchant toute la nuit arriva à Pobikry, à quatre milles de Bielsk. Nous ne finies que nous y reposer durant quelques heures, et partant de nouveau à l’entrée de la nuit, nous arrivâmes sur les bords du Bug que l’armée passa, campant derrière, le i8 au matin.

Notre position derrière le Bug sous Krzemien n’était pas de loin assez avantageuse pour nous faire espérer de nous y soutenir longtemps; deux choses surtout la rendaient mauvaise : l’une, que du côté de l’ennemi se trouvait une chaîne de coteaux à mille pas de distance de la rivière, qui commandaient les points que nous devions défendre; par conséquent, il nous était impossible d’élever une batterie sans qu’elle ne fût aussitôt démontée; la seconde, que les chaleurs excessives qu’il faisait alors avaient tellement fait baisser les eaux qu’on pouvait presque partout passer le fleuve à gué, ce qui en rendait la défense presque impossible. Notre camp, pour ces raisons, avait été reculé un demi-mille en arrière, et placé sur des collines qui dominaient la plaine, la droite.ap-

PIKCES

puyée à un bois, et la gauche assurée par une batterie : notre artillerie alors , assez considérable, était très-bien braquée sur la colline, et nous avions derrière le fleuve quelques postes avancés pour épier les mouvemens des Russes; et un mauvais pont, que nous laissâmes subsister, était défendu par quatre pièces de canons.

Vis-à-vis de ce pont, le long du coteau dont j’ai parlé, s’étendaient le grand village et la ville de Granna; à la gauche du pont, un bois long de plusieurs milles s’étendait jusqu’au rivage même du fleuve. A l’aide de celte foret, un colonel Russe, escorté de quelques centaines de chevaux, se glissa le 20 jusque sur le coteau et observa tranquillement notre position. On nous en donna avis à temps : un gros détachement fut envoyé à sa poursuite; l’escarmouche s’engagea, et sans la nuit qui survint, les Russes auraient été maltraités; mais pour éviter ceci à l’avenir, notre général fit passer la rivière à la moitié du bataillon des chasseurs : cinquante furent placés dans le cimetière de la ville de Granna; à droite, cent cinquante avec leurs commandans se jetèrent dans ce bois à la gauche; mais, comme l’armée de Dé nissoff était fort pi oche et que nousespérions qu’elle nous attaquerai' , notre général fit élever une batterie de huit pièces de canons sur une hauteur, à demichemin du pont au camp; comme elle était trop éloignée du dernier , elle ne put se soutenir.

Le 22 environ, deux mille hommes vinrent nous

A.UTOGRA.PHES.

renforcer. Ce corps faisait partie de celui que le Roi avait tenu à Varsovie dans Tinaction ; mais ce prince, voyant que le dénouement de la scène approchait, envoya toutes les troupes nationales renforcer nos corps d’armée, et ne retint auprès de lui que ses gardes et les corps francs qui leur étaient entièrement dévoués.

Le 23 , nous apprîmes que les Moscovites avaient détaché le prince Dolgorouki avec trois mille hommes pour passer le Bug, vers notre droite, 50 US Drohiczyn. Zabiello envoya suî-le-champ l’inspecteur Grabouski avec deux mille hommes pour empêcher ce passage; mais ce général, con-r duit par de mauvais guides, s’égara dans un bois, ne put faire passer son artillerie, fut forcé de rebrousser chemin, et arriva quand les Russes étaient déjà passés; alors se trouvant trop faible pour les attaquer, il se retira, et ne put pas même revenir à temps pour avoir part au combat que l’ennemi nous livra le 24, et dont il nous menaçait depuis trois jours; car toute leur armée, s’étant approchée jusqu’à un demi-mille du Bug, eut l’audace de vouloir forcer le passage de cette rivière devant sept mille hommes, soutenus par quarante pièces de canons ; mais aussi ne furent-ils redevables qu’à un hasard tout particulier du bonheur de n’avoir pas perdu la moitié de leurs soldats.

Le 24 juillet, à cinq heures du matin, les Russes commencèrent leur attaque pour fondre sur

PIKCES

deux cents chevaux placés en piquet * derrière Granna, pour soutenir les chasseurs ; ceux-ci, selon la coutume de la cavalerie de Lithuanie , lâchèrent pied sans prêter la moindre résistance ; les cinquante chasseurs furent abandonnés à leur sort, entourés par les cosaques et taillés en pièces. Enhardis par ce succès , ils courent à bride abattue vers le pont, et sont sur le point de s’en emparer. Pendant ce temps le piquet de chasseurs de la gauche est attaqué par ceux de rennemi; mais une décharge faite à propos y porte la conhision, et les force à se retirer: dans le mémemor ment nos gens se virent coupés par les cosaques du côté du pont, qui était leur unique retraite; mais ne perdant pas courage , leur commandant les forme en échelons, se relire de son poste, et va, à pas redoublés, prendre les cosaques par derrière. Ces troupes , peu accoutumées à tenir ferme, s’enfuirent sur-le-champ, quoiqu’elles fus-, sent trois fois plus nombreuses, laissant beaucoup de morts sui le champ de bataille. A peine furentils hors de l’atteinte de notre canon, que les chasseurs russes revinrent à l’attaque: les nôtres les repoussèrent encore une fois; nous voulûmes rompre le pont; mais les charpentiers vinrent trop tard, l’ennemi eut le temps d’établir une batterie de douze sur le coteau qui, dominant nos canons , les menaçait de les démonter en peu de temps; il fallut donc se retirer et laisser le pont en entier. La cavalerie alla au corps de bataille, et

les chasseurs se jetèrent dans le bois de la droite. En attendant, Tennemi, fier de ses succès, vint avec trois bataillons d’infanterie, douze canons, huit escadrons de cavalerie et cinq cents cosaques, passer le pont dans l’intention de forcer noire camp. Les Russes furent obliges de se former sous le feu de la batterie, qui leur tua une infinité de monde; mais y étant parvenus, de meme qu’à placer leur artillerie, l’attaque devint plus sérieuse et le feu fort vif. Elle se soutint durant trois quartsd’heure, avant qu’ils parvinssent à nous déloger; mais beaucoup de chevaux du train ayant été tués, comme aucun secours ne venait, la batterie risquant par conséquent d’étre prise, puisqu’il n’y avait que cent cinquante hommes pour la soutenir, l’officier qui commandait, retira tous les ca^ nons pour aller joindre le corps, d’armée. Les Russes crurent alors aller à une victoire certaine; mais ils furent bientôt détrompés. La cause de notre retard était que l’armée ayant changé la nuit de position, les soldats se deshabillèrent, quand lé jour fut venu , une demi-heure avant l’attaque, que l’on ne crut qu’une escarmouche; et avant qu’on eût reconnu la véritable intention des Russes, ils étaient parvenus à faire reculer celle batterie. Le général Zabiello, changeant alors de disposition, fit marcher l’année à leur rencontre, pendant que quarante pièces de canons nous sou*? tenaient de leur feu. Les Moscovites exposés à cette terrible canonnade, nous voyant venir h eux,

désespérèrent du succès et se retirèrent; mais leur cavalerie de l’aile gauche ayant été repoussée par Li nôtre , ils crurent le danger plus grand et voulurent former un carré. Cette manœuvre faite sous notre feu réussit fort mal ; ils firent un corps qui ne ressemblait à rien. Dans ce moment nos chasseurs, cachés dans le bois, s’avancent dans la plaine, culbutent les cosaques; ceux-là mettent le désordre dans leur cavalerie, et tous ensemble se jettent sur leur propre infanterie : il en résulte une confusion horrible; tout le corps des Russes ne ressemble plus qu’à une masse informe qui s’enfuit à grande roule, après avoir fait prendre les devants à leui*s canons. Dans ce moment le général ordonne à la brigade de Potocki, qui était à notre droite, de donner dessus. Ceci allait deve? nir décisif; mais soit un mal-entendu d’aides-decamp , ou , comme beaucoup d’officiers le disent, la malveillance du général Wodzicki, qui commandait l’aile droite, celle cavalerie n’arriva qu’après coup, quand les Russes s’étaient déjà retirés. Or, pendant le combat, plus de mille cosaques voulurent entamer notre aile gauche, qui avait formé un crochet; mais ils n’osèrent en approcher, et notre cavalerie, dans sa retraite, fit plusieurs prisonniers. Les Russes, après être sortis de ce mauvais pas, se formèrent sur le coteau et n’entreprirent plus rien. Ils perdirent plus de deux cents liomnies, faible perte en comparaison de celle qu’ils auraient ffiite, si un sort contraire

AUTOGRAPHES

ne nous eût pour ainsi dire arraché la victoire , des mains; la nôtre, outre les cinquante chasseurs, ne surpassa pas vingt hommes.

Nous restâmes sur le champ de bataille jusqu’à neuf heures du soir; mais Zabiello voyant que le grand objet, la défense du Bug, n’était pas rempli, ( car le prince Dolgorouky qui avait reçu des renforts, se portait déjà sur notre droite avec quatreinille hommes, crut qu’il serait mieux de choisir une position plus forte pour s’opposer aux progrès de l’ennemi); nous nous mîmes donc en marche et arrivâmes le lendemain à Wengrow, où nous reçûmes les premières nouvelles de la défection prochaine du Roi.

Ce bruit commença par une trêve que Zabiello reçut ordre d’annoncer à Dénissoff; nous le fimes, mais ne nous fiant pas aux ennemis , nous changeâmes la nuit de position pour nous couvrir de la rivière de Liwa, appuyant notre aile droite à la ville de ce nom. Le 26, Zabiello, au lieu d’une réponse du général Russe sur la publication de la jlrève qui avait de meme qu e le consenteme n t à la confédération deTargowica,déjà été signée à Varsovie le 23, n’en reçut que la demande qu’il laissât passer ses troupes pour continuerson chemin vers Varsovie, le menaçant d’une attaque en cas de refus.

Notre général ne s’en étonna pas, et prépara tout pour une bataille; les bords de la rivière fu^ rent assurés par des batteries, et l’armée rangée^ en croissant, derrière les flancs bien appuyé%.

PliîCES

attendait avec impatience le moment d’étre attaquée. Telles étaient nos dispositions , lorsque le général Kossakowski demanda le soir une entrevue au nôtre; là, il lui montra une lettre écrite de la main du Roi, dans laquelle il le priait de tenter l’extrême poiirarriverà Varsovie le premier d’août. A cette lettre se joignirent d’abord des ordres émanés de la capitale, qui enjoignaient à notre général de ne plus rien entreprendre contre les Russes. Ce fut un coup mortel pour lui, mais il fallut obéir; nous n’avions des vivres que pour deux jours, et ils ne nous venaient que de Vai*sovie. Le Roi y était le maître; il pouvait nous affamer sans risque, pendant que l’armée russe, beaucoup plus nombreuse , venait de tourner notre aile droite, et que même l’issue incertaine d’un combat n’était plus une ressource pour nous. 11 est des cas ou la valeur doit le céder à la raison, et où un courage inutile devient criminel : 2^biello sentit que c’était le sien, et se retira. Nous arrivâmes le 27 à Stanislawou, et attendîmes sous celte ville des nouvelles qui ne pouvaient manquer d’être funestes. C’est durant ces pourparlers de paix que les Moscovites, après l’armistice même conclu, entourèrent pendant la nuit avec une colonne la ville de Sokolow, et v firent deux cents de nos cavaliers prisonniers, qui s’y reposaient jtranquillement sur la foi des traités.

Il ne me reste à présent qu’à faire ma mention exacte du combat qui s’est livré sous Brxesc»

AUTOGRAPHES

Litewski. Simon Zabiello, comme je Fai niarqué plus haut, était parti le 16 de Biélok avec son petit corps d’armée de trois mille hommes environ, il arriva le 19 à Brzesc, et s’occupa d’abord des moyens de mettre cet endroit en état de défense.

La ville de Brzesc, située au-delà du Bug , est assez considérable. Sa figure est d’un ovale coupé, et ses mes, s’étendant en éventail, viennent presque toutes aboutir à un magnifique pont, qui conduit à la petite ville de Thérespol : entre là ville et- les faubourgs il y avait un espace rempli de verdure, au milieu duquel se trouvait une ancienne redoute Suédoise, que nous finies réparer^ et à la droite du pont était un vieux château qu’on répara de même. Deux grands chemins conduisent a Brzesc; du côté d’où venaient les Russes, l’un vient de Wolhynie, et celui de la droite de Wolczyn; pour barrer ces chemins on éleva sur chacun une batterie de six canons, soutenue par un bataillon. Dans la déroute on mit le capitaine Kaminski avec cent dix hommes et deux canons : le château eut une petite garnison , et le reste de l’infanterie sous les ordres du général Frankouski fut rangé en bataille au-delà du camp, pour couvrir en cas de besoin la retraite des batteries, pendant que toute la cavalerie occupait la plaine devant elle.

C’est dans cette position que nous attendîmes les Russes; ils ne lardèrent pas à paraître, et le à la pointe du jour, nos avant-postes furent attan

PIECES

qiiés. L’escarmouche fui assez vive : les cosaques furent repoussés, et notre cavalerie s’étant formée donna vers les carabiniers qn’elle mit en désordre; mais l’infanterie Russe étant survenue, elle se relira : à peine l’eut-elle fait, que l’ennemi forma de nouveau une ligne de cavalerie qui essuya, durant une demi-heure, le feu de nos canons, puis s’étant ouverte, découvrit deux batteries que les Moscovites avaient formées à la hâte. La canonnade alors devint considérable; et l’ennemi s’apprêtait à forcer les nôtres avec des troupes supérieures, car le général Fersen avait six mille hommes; pour éviter un échec, nous retirâmes notre artillerie et commençâmes à défiler vers le pont : l’ennemi croyant que nous prenions la fuite nous fit poursuivre par la cavalerie; elle s’engagea imprudemment dans des rues étroites : les colonels Rzewuski et Morawski mirent ceci à profit, et la reçurent avec un feu croisé à mitraille : rien ne fut plus meurtrier; comme l’ennemi ne pouvait déboucher bien vite, et qu’il n’osait assaillir nos canons, nous eûmes tout le temps de lui faire une brèche considérable. Après quoi on continua de marcher; ils revinrent une seconde fois à la charge, mais pas de si près; ils furent repoussés : cela ralentit leur ardeur, et nos troupes eurent le temps de gagner le pont. Mais les commandans Russes, voulant absolumentavoir quelque avantage décisif, ramenèrent la cavalerie à la chai'ge, après avoir passé les faubourgs; elle

AUTOGRAPHES. GiJ

remplit l’espace de verdure entre eux et la ville, où se trouvait le capitaine Kaniinski posté dans sa redoute. Cet habile officier avait caché son monde, et les laissant approcher à cinquante pas, leur lâcha premièrement une décharge de mitraille et de mousqueterie, dont l’effet fut terrible, et ne discontinua de faire feu qu’ils ne fussent tout-àfait repoussés. Saisissant ce moment pour se retirer, il arriva au pont; mais quel fut son étonnement lorsqu’il le trouva déjà rompu par la faute du général Frankouski ! Il vit bien que sa perte était certaine; cependant ne perdant pas courage pour cela , il prend la généreuse résolution d’assurer du moins par sa défense la retraite de l’armée, j

et fait les dispositions suivantes. Il met sa petite 1

troupe sur deux rangs pour occuper un terrain |

plus vaste, et se place adossé à la rivière sur un espace assez libre, par lequel les Russes devaient [

passer. Leur cavalerie, voyant sa contenance, se I

retira, laissant à l’infanterie la tâche d’entamer ce combat dangereux : elle ne tarda pas à venir; les Russes, sortis de plusieurs rues, se précipitèrent sur nos gens; mais loin de les attendre, ils vont à leur rencontre, la bayonnette au bout du fusil : l’ennemi ne soutint pas cette attaque et se retira; le feu seulement continua. Les officiers, honteux de la lâcheté de leurs gens, les ramenèrent au combat ; les deux partis se choquent aux bayonnettes, le carnage est affreux; mais les Moscovites attaqués avec une vigueur que rien n’égale,

PIFCES

cèdent et s’enfuient dans le plus ^nind désordre.

Le général luL-méme étonné de notre défense, et

ne voulant pas attendre l’arrivée du canon, les

nièoe a une troisième attaque ; les deux partis

crois€t^t de nouveau , mais l’ennemi n’en retira

que la bonté d’étre repoussé, quoique quatre fois

g^périeur en nombre. Us ne pouvaient à la vérité

dépl^y^^ toutes leurs forces, car l’endroit était trop

sctr^ et leurs soldats étaient dans une si grande

fusion que rien ne put les engager à renouer

la lallut donc attendre un nouveau ba-

ces troupes nouvelles, dans une qiia-

attaque, eurent meme sort que les autres,

0t deux officiers sur la place. INos soldats

cela n’avaient plus une seule cartouche a ap*^ . . ^ ,

* nuand ils virent l’ennemi marcher a une

cj^q^iième attaque qui lui réussit, et il parvint enfin à rompre nos rangs et à faire prisonniers soldats couverts de blessures, qui survécu-

rent à leurs braves compagnons.

\^e dévouement de ces derniers , pareil aux

Spartiates des Thermopyles , inspira tant de terreur aux ennemis que l’infanterie Russe s’arrêta dans la ville sans aller plus loin , quoique le pont qu’on eût pu réparer dans nn moment, leur en eût facilité les moyens. Or, pendant que Fersen s’acharnait à la perte d’une poignée de soldats , dans la ville même , il avait envoyé deux mille chevaux; ils passèrent un gué sur notre gauche, avec ordre de poursuivre nos gens, pour les tenir

AUtOGRAPHES.

en haleine jusqu’à ce qu’il put survenir avec l’infanterie ; mais celte cavalerie ne manqua pas d’aller à une boucherie certaine. D’abord le passage du gué qui se faisait sous le feu de nos canons, leur coûta beaucoup de monde et un major. Ensuite s’étant formés, ils veulent pousser leur pointe et viennent à bride abattue s’enfoncer dans une grande rue qui traverse la ville de Ferespol ( espèce de faubourg de Brzesc), comme nous nous y étions attendus. Quatre canons se trouvaient déjà là tout prêts à les recevoir, et les forcèrent à s’en aller plus vite qu’ils n’étaient venus. Ralliés de nouveau , ils auraient recommencé leur attaque ; mais Biélak avec son régiment donna dessus et les culbuta. Pendant cette attaque, notre armée se retirait par une digue, et quatre canons faisaient l’arrière-garde. Les carabiniers Russes , que tant d’attaques inutiles ne pouvaient rallentir, nous poursuivirent sur cette digue , et essuyèrent gratuitement , durant toute une demi-heure , le feu de nos canons. Au milieu de cette digue, se trouvait un pont gâté; toute notre armée le passa heureusement; mais un charriot de munitions l’ayant enfoncé , nos deux derniers canons , avec onze artilleurs , restèrent coupés et à la merci de l’ennemi. Ces braves gens prirent une résolution digne de guerriers qui combattent pour la liberté; loin de se rendre , ils se défendirent aussi longtemps qu’ils eurent des coups à tirer, et empêchant les carabiniers de poursuivre leur chemin ,

PIÈCES

ils furent enfin les victimes de leur furie ; car il nV en eut que deux qui se sauvèrent à la nage. Ce fut le dernier combat qui se livra durant cette journée sanglante: l’action dura cinq heures consécutives avec un acharnement dont on n’a point d’idée. Nous y perdîmes plus de trois cents hommes ; mais les Russes payèrent de près de mille morts et blessés l’avantage de nous avoir, avec deux fois plus de monde , forcés d’abandonner la ville de Brzesc.

Simon Zabiello fit encore le meme jour trois milles, et le 26 de juillet vint camper sous la petite ville de Minsk à six milles de Varsovie, où il résolut d’attendre les ordres ultérieurs du Roi.

Ce fut dans les camps de Stanislawou et de Minsk, que l’armée apprit la nouvelle de la trêve conclue, et que l’acte de la réconfédération , ou plutôt l’opprobre de la nation, venait d’étre signé par le Roi.

On ne peut se figurer l’effet que produisit sur nos soldats la défense de se mesurer avec des ennemis abhorrés , eux qui, quelques jours auparavant, n’attendaient sous Liwa que le moment de les combattre et de les exterminer au prix de tout leur sang. La confusion qui régnait chez nous , n’était qu’une faible image de l’agitation des esprits : on venait, on se parlait, on se demandait quel serait le résultat de cette paix honteuse; et quelque funestes que fussent nos conjectures , les gens les plus sensés présumaient que la réalité les

AUTOGRAPHES

. surpasserait de beaucoup. Rien ne fut comparable au désespoir de ces citoyens armés , lorsque l’ordre leur vint le' 28 de se séparer et de retourner dans leurs garnisons; c’est alors que leur malheur devenait certain ; on s’était flatté que les corps de troupes resteraient assemblés jusqu’à ce que divers points d’acommodemens, sur lesquels on n’était pas d’accord , fussent décidés ; mais cette illusion se dissipa, et l’on ne vit autre chose sinon qu’il fallait se soumettre aux ordres émanés d’un prince qui avait méthodiquement calculé combien de sang devait se répandre, pour que les citoyens ne pussent être détrompés avant coup, et les ennemis arrêtés dans leur essor au-delà du terme prescrit par l’assujétissement dé la Pologne. Mais l’idée la plus cruelle était sans doute* de paraître devant le tribunal de ses propres concitoyens, qui avaient à nous demander compte de leurs biens, de leur vie, confiés à notre courage, et d’être les témoins - de tous les excès qu’un vainqueur insolent viendrait commettre à nos yeux, dans nos propres foyers, sans oser l’en punir* Ces tristes pensées peignaient jin sombre désespoir sur chaque visage. Chacun se serait cru soulagé par quelques résolutions violentes; il ne fallait qu’un mot pour les engager à affronter encore le trépas, et le premier chef qui se serait présenté aurait été aveuglément suivi.

Le corps d’officiers , qui durant cette campagne avait donné des preuves de sa valeur et dé son

•PIÈCES

patriotisme, ne le démentit pas alors; ils s’assemblent chez le général, et à son instar envoient tous leur démission au Roi. 11 ne resta dans le régiment que ces citoyens bornés qui , fidèlas automates du parti qui les guide, tremblent, d’avoir un sentiment décisif, et ceux que le manque absolu de fortune livrait sans défense à leurs oppresseurs.

Le 29 juillet, toute l’armée se sépara.

Voilà l’exposé fidèle d’erreurs et d’infortunes plutôt que de combats; -mais ce temps si court a suffi pour envahir un pays aussi vaste que la Pologne, et pour forcer une nation guerrière à se courber sous le joug d’une femme détestable, qui, à force de forfaits , ôta à la calomnie même l’espoir de la noircir, 'et sous une nation barbare qui parvint à nous conquérir sans pouvoir nous vaincre.

Un lecteur ordinaire n’y trouvera rien qui l’intéresse; point de récits, point de sièges, de. batailles, d’actions d’éclat, d’événemens imprévus ; il n’y verra qu’une continuité de fautes, d’efforts manqués, une retraite continuelle, dont l’uniformité excite l’ennui. Mais l’homme qui réfléchit, l’observateur éclairé trouvera, dans cette masse d’événemens communs, mille points saillans qui méritent son attention ; un peuple, renaissant de ses cendres, qui, sans aucune expérience dans les combats réguliers, oublié depuis cent ans, résiste avec avantage à de vieilles bandes que. des

AUTOGRAPHES. -7 5

guerres continuelles avaient dû aguérir. Il y verra que des forces presque doubles de mercenaires stipendiés auraient échoué devant des recrues d’un an, sans l’ineptie des chefs que la Cour nous donna; sans le manque total de vivres, de munitions, d’artillerie; enfin, sans la trahison cachée d’une Cour irrésolue, qui, sur des avantages incertains, marchanda notre perte.

Cet homme tirera de notre malheur même un augure favorable , et ne doutera pas qu’une nation, qui en beaucoup d’endroits^ égala le dévouement des Spartiates, chez laquelle, sans compter nombre de gens étonnans, un général intrépide et sage effaça Xénophon dans ses retraites savantes; que cette nation, dis-je, n’enfante un jour . dans son sein des Camilles pour la purger des barbares qui l’inondent, et des Trasybules pour la venger de ses tyrans.

DU CAMP DU LlÊUTEIf ANT-GÉNÉRAL JÜDTCKI , .

i4 juillet «791.

Nous avions été attaqués par l’ennemi, entre Swierzen et Mir, le lo du courant. Notre cavalerie seule, après un combat de quelques heures, dans lequel nous perdîmes une quinzaine d’hommes, et où les Russes en ont laissé jusqu’à cent cinquante sur le carreau, les avait forcés à se relii'er. Le général Judycki, voulant profiter de l’occasion, a détaché dans l’instant un bataillon d’infanterie

PIÈCES

avec deux pièces de canon et trois cents hommes de cavalerie contre Fennemi; mais la pluie trèsforte a entravé cette expédition.

Le II, dans Faprès-midi, le 5 ^. bataillon fut détaché avec quatre canons et trois cents hommes de cavalerie, sous le commandement du viced^rigadier Nawrzecki, pour reconnaître Fennemi. Ce détachement approcha de près le camp des Russes, auprès du village 2^uze, à un mille de Mir. 11 se plaça sur une colline, d’où il pouvait parfaitement bien reconnaître Fennemi; les nôtres trouvèrent qu’il avait déjà levé son camp. Cependant, dès qu’il les aperçut , il commença à les canonner; mais l’artillerie étant mal dirigée, les boulets passèrent au-dessus, et nos pièces de campagne ne purent pas non plus trop nuire à Fennemi. Ainsi, après cette canonnade, assez infructueuse de part et d’autre, nos gens ayant rempli leur but, qui était de reconnaître les Russes, se retirèrent. Cette retraite, pendant que Fennemi avançait, a duré tranquillement une demi-heure. Cependant notre armée se rangea en ordre de bataille, avec toute la cavalerie sur les ailes, L’ennenxi se déployant aussi se montra, contre notre attente, en nombre beaucoup plus considérable que nos avis anté* rieurs ne nous en avaient informés. Aussitôt com- . mença une canonnade terrible de pièces de douze et de six livres du côté de Fennemi , tandis que ^ous ne tirions que des pièces de trois. L’ennemi néanmoins ne s’approcha point de nous, mais ü

AUTOGRAPHES

nous atteignait de loin avec ses boulets et ses gre^ nades. Cette canonnade a duré plus d’une heure. Dans ce temps, la première ligne de notre cava** lerie sur les ailes se débanda; les grenades furent la cause de cette déroute. N’ayant pas été aperçues en tombant , elles vinrent crever précisément dei^ rière cette ligne ; ce qui fit croire à cette partie de nos troupes qu’elles avaient l’ennemi à dos* Le premier et le deuxième bataillons en furent dô même consternés , mais l’exemple des officie^ les ramena à leur devoir. Ainsi notre infanterie a soutenu ce feu des plus vifs avec la plus grande fermeté, ayant à sa tête le général-major Frankowski et les chefs Gràbowski et Niesiolowski, qui avec les autres officiers et subalternes montrèrent la valeur et la bravoure la plus distinguée. La canonnade cessa tout d’un coup ; et l’ennemi fit mine de se retirer. En effet, il disparut; mais bientôt il se trouva sur notre flanc, formé en carré oblong, ayant la cavalerie sur l’un de ses flancs. Ici ^ sans la maladresse de son artillerie, qui nous ^ustait très-mal, nous aurions essuyé la plus grande perte. Dans cette position , nous commençâmes notre retraite en très-bon ordre; mais nous aperçûmes de nouveau l’ennemi de côté, derrière et etï deux autres endroits différens. Ainsi entourés nous ne perdîmes pas la présence d’esprit, et nous nous défendîmes parfaitement bien. Nous aperçûmes les cosaques et les dragons ennemis, sortant d’un bois, qui tombèrent sur notre cavalerie. Peu après,

PIÈCES

les dragons fondirent sur noti*e infanterie, qui

était déjà séparée de la cavalerie; mais noire feu du canon , aussi vif que bien ajusté, les repoussa -avec une très-grande perte. Dans cette attaque , un colonel de carabiniers Moscovites est resté sur la place. Cependant notre colonne gagnant le grand chemin de Nierwiez, l’ennemi se

jeta en foule et en désordre sur la ville , où il était •

attiré par le désir du pillage. Les cosaques étaient déjà sur les digues; mais deux cent cinquante hommes du deuxième bataillon du 8® régiment, qui étaient postés avec du canon sur les remparts du château pour couvrir notre retraite, firent un feu qui tua tout ce qui se présentait sur la digue, et obligea rennemi, à plusieurs reprises, de se retirer avec perle. Dans cet intervalle, toute notre

année s’étant rétirée en très-bon ordre, et traver-

sant la ville, marcha toute la nuit; et ayant enfin passé la rivière d’Usza, elle abattit le pont après elle. De cet endroit , notre général se proposait de faire diverses dispositions. Dans toute cette affaire nous n’avons perdu qu’environ soixante hommes, tandis que l’ennemi en a perdu quatre cents. Nos bagages nous rejoignirent aussi bientôt en trèsbon ordre.

AUTOGRAPHES. 79

Lettre jécrite de Paris par Sulkowski A l’une de ses tantes.

a mai 1793.

Page 1