‹ J. SulkowskiChapitre 76 sur 88 · MA CHÈRE TANTE · texte numérisé non relu

MA CHÈRE TANTE

Comme je n’ai pas reçu la moindre nouvelle de votre part , je crois qu’aucune de mes lettres ne vous est parvenue; voilà pourquoi je compte dans celle-ci vous faire un petit résumé de ma vie , car je crois du moins que tôt ou tard elle vous parviendra; le porteur de la même ira absolument à Varsovie.

Depuis trois mois que je suis en France, je n’ai encore pu obtenir du service, mais cela n’est pas étonnant; l’ineptie du ministre Pache.au commencement, le départ de Descorches sur lequel je comptais beaucoup, les dispositions singulières du ministre Beurnonvillé qui . ne voulait pas que l’armée fût remplie de vrais patriotes, mais seulement de gens dévoués à Dumouriez, ont été au commencement la raison qu’on a refusé mes of-

fres, en outre que la trahison d’un de mes compatriotes M. Mizerguski, qui, corrompu par les promesses de Dumouriez, a voulu livrer Lille aux Autrichiens, et l’insuffisance de Tuski qu’on avait fait colonel par des raisons secrettes , ont jeté un ^

préjugé un peu défavorable sur les Polonais; mais ce préjugé s’efface déjà, et les Français distinguent dans peu de temps ceux quj sont sincere-

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ment allachés non à quelque individu ou club particulier, mais à la cause de la liberté: je suis donc sur le point d’étre placé; mais comme je n’en puis pas répondre en cas que cela ne soit pas, je m’en irais courir Te monde et contenter ma passion de voyager qui, seulement en moi, contrebalance toelle du militaire. Mais pour la Pologne, jediii dis adieu surtout après le partage. D’ailleurs ma propre sûreté l’exige; car, vu ma façon de penser, je n’y serais pas longtemps sans aller visiter la Sibérie ou Spendau; mais ne doutez pas qu’à la moindre occasion où la patrie pourrait avoir besoin de mon bras, je n’accourusse du bout de notre globe lui offrir mes services. Ma façon d’agir vous aura étonnée un peu peut-être ; mais quand vous y réfléchirez, vous trouverez que j’ai raison ; vous savez combien peu je fais cas des dons de la fortune, le nécessaire me suffit; laliherté et la gloire militaire sont tout pour moi. Comme je ne pourrais pas jouir de l’une ni acquérir lautre en Pologne, j’ai fort bien fait de m’en aller sans compter que les circonstances présentes, vu l’impüissance des patriotes, ne m’auraient pu que devrait funestes, et si j’avais été sur de mon régiment à l’entrée des Russiens dans la Grande-Pologne, ils auraient peut-être, en dépit de tout ordre contraire, trouvé une résistance plus considérable que celle de Bage ou de Pose; j’y aurais soutenu l’honneur des armes polonaises ou creusé mon tombeau.

AÜTOCIIAPIIES. 8l

Comme le sort de cette lettre est d’étre décachetée, j’ai mieux aimé la laisser ouverte. Autrichiensy Russes ou Prussiens, tous peuvent la lire, ils n’y verront que le vœu de chaque Polonais, car les traîtres ne se comptent pas

Le porteur de la même se nomme J. Tliegezejmoroski, c’est un parfait honnête hommes ce pauvré diable désire depuis longtemps retourner dans sa patrie. 11 a servi ici cliez nos Polonais et particulièrement chez Sobolenski qui est en Angleterre; ils en ont tous été extrêmement contents, et moi je n’ai eu garde de manquer cette occasion de vous faire avoir de mes nouvelles et en même temps de vous le recommander.

11 ne me reste a présent que de vous supplier de présenter mes hommages à la princesse Alexandre et à la princesse Antoine, qui se sont toujours intéressées à mon sort , et d’être persuadée de la plus vive reconnaissance de celui qui a l’honneur d’être, avec le plus profond respect.

Ma chère tante,

Votre, etc. Signé S.

TROIS LETTRES ÉCRITES DE l’ ARMÉE d’iTALIE PAR SULKOWSKl A l’un DE SES ATOS.

Cher ami,

La campagne passée imposait à l’armée d’Italie-

des devoirs sévères. La France avait droit d’exi«% • . ♦ *

ger des succès égaux à ses anciens exploits , et

Su

d’aspirerà des résultats proporlionnés à l’augmeiitatioii de ses forces. Nos guerriers sentirent le fardeau de leur gloire, et, pour surmonter tous les obstacles, n’eurent recours qu’au désir d’étre dignes d’eux-mémes.

Ces nouveaux faits d’armes que l’on vit s’entasser dans l’espace restreint d’un mois , sont trop variés et trop nombreux pour qu’une seule lettre puisse en contenir le récit; il faut tracer autant de tableaux qu’il y eut de corps séparés et de genres d’ennemis vaincus : il faudra même multiplier les dessins des sites, afin de mieux faire sentir les mouvemens qui s’y opérèrent : je prendrai donc haleine avant de fournir ma carrière ; et je ne compte pour le moment te donner qu’un léger exposé des manœuvres qui nous firent franchir les limites formidables dont la nature contourna les plaines de la Lombardie.

L’Empereur, manquant de combattans, voulut suppléer au nombre par le prestige, et il envoya en Italie le seul de ses généraux, qui au feu de l’âge joignait l’éclat d’une réputation usurpée. Le prince Charles crut que la victoire suivrait le rang; il confondit le local, le moment, les circonstances, l’homme qu’on lui opposait. Il insulta au malheur du vieux Vurmser ! Il parla de conquérir! On le joint, et il ne sait pas même se défendre : son armée disséminée recule , fuit et se dissipe comme la poussière que soulèvent nos colonnes dans leur marche victorieuse.

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Les renforts que notre armée venait de recevoir, nous mirent à même de travailler sur un plan vaste. Le général en chef multiplia ses divisions et en fit deux armées distinctes. L’une guidée par Joubert eut la tâche de pénétrer dans les gorges du Tyrol, et de barrer aux renforts du Rhin la route qu’ils devaient tenir pour arriver au prince Charles. L’autre se préparait à percer jusqu’au centre de l’Allemagne. Quatre divisions la composaient et concouraient à ce but glorieux. Celle de Masséna, en longeant les montagnes qui ceignent les États Vénitiens, assurait nos communications avec Joubert , et tournait constamment la droite des Impériaux. Les trois autreS' divisions, marchant par la plaine, se joignaient ou se séparaient selon le besoin.

Le prince Charles n’avait que trente mille hommes pour s’opposer à ces apprêts formidables , et c’est en les dispersant en divers corps qu’il crut pouvoir garder la ligne longue et tortueuse de la Piave^ et qu’il espéra plus tard disputer avec succès le passage de ce lit immense et sec que creuse le Tagliamento,

Le général en chef, vers le 20 ventôse, ordonna à foutes les divisions de se mettre en mouvement. Elles traversèrent en divers sens le Bassaruiis et \e Padouan. Le prince Charles, ne pouvant deviner le but de ces mouvemens, se crut menacé sur plusieurs points, et surtout du côté de. Trévise. .Son idée favorite était fjiie nous n’en voulions qu’aux

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richesses de Trieste : comme d était là le chemin pour parvenir à cette ville commerçante , il se hâta de le barrer. Trompé par celte feinte, il disse» minait ses forces pendant que Bonaparte concentrait les siennes. £n deux jours, trois de nos divisions se réunirent sous (Joçolo pour y passer la Piave,

II était indispensable néanmoins de sonder les forces que Tennemi pouvait avoir sur ■ notre gauche, et de rompre sa communication avec le Tyrol. Masséna s’y porta , et le général m’ordonna d’étre présent à cette expédition; Nous avions déjà occupé Feltre^ et le a3, Masséna résolut de déloger le corps de Lusignan qu’on supposait vouloir tenir à Belluno^ ville considérable , éloignée de sept lieues de Feltre\ (c’était ce meme Lusignan qui nous avait tournés à Rivoli, et que de faux bruits disaient avoir péri dans cette ba* taille). On se mit en marche avant le jour , et à midi l’on était maître de Belluno. Lusignan s’était retiré deux lieues plus loin, et comptait défendre pas à pas la vallée étroite qui conduit à Cadore ; mais on se garda bien de lui laisser le temps de se reconnaître. A quatre heures du soir, notre avantgarde l’avait joint.

Rien de plus affreux que ce site pour y livrer un combat. Peins-toi deux parois de rochers nus : celui de la gauche, ayant une pente un peu moins rapide vers la Piave^ forme un coteau rocailleux , sur lequel passe un sentier. L’infanterie ennemie

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occupait ce coteau ; à son pied est la Piat^e y dont le lit tortueux s’appuie à l’autre chaîne de rochers. La cavalerie ennemie s’étendait sur cette plaine singulière : pour là culbuter il fallait charger sur des grès mouvans et traverser un dédale de carreaux partiels. On s’y décide néanmoins ! Le chef du lo^ de chasseurs à cheval part avec cent cavaliei*s, je l’accompagne; nous nous lançons sur deux escadrons de hussards ; le choc fut vigoureux, les hussards sont culbutés et poussés dans le prolongement des gorges ; un pont les airrête, et ils sont tous tués ou pris. Nous marchons en avant , et à une lieue au-delà de Tinfanterie autrichienne nous surprenons, dans le village de Longarorij le quartier-général , la caisse, les canons et les bagages de Lusignan^ Ce général , du haut des collines se voyant tourné , voulut fuir; mais le terrain trompa son espoir; il se vit forcé de descendre vers les bords de la Piave^ où on le fît prisonnier avec mille hommes de ses troupes et quatre officiers supérieurs; le reste de son corps que l’on poursuivit le lendemain jusqu’à Cadorcy s’enfonça dans le Tyrol et y porta l’épouvante.

Cette victoire partielle eut un succès moral auquel on n’avait pas même songé. La route qui passe par Cadore^ et qui grimpe la fameuse montagne de Brenner^ tombe perpendiculairement sur la grande: route du Tyrol, par laquelle cette pro^ yince conserve des communications avec les autres Etats de l’Empereur. Si r^is nous emparions de ce

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point, tout accord même lointain entre l’armée du prince Charles et le corps diiTyrol était détruit : mais l’ennemi ne songea pas que l’on n’enfourne jamais douze raille hommes dans des gorges impraticables à l’artillerie et distantes de trente lieues du grand corps d’armée ; la terreur fît croire aux généraux allemands que c’était réellement notre projet. D’après cette idée, ils employèrent huit bataillons de grenadiers, venus à grand frais du Rhin, à garnir le mont Brenner, Cette troupe d’élite qui aurait peut-être été d’un grand secours au prince Charles, fut paralysée , et se morfondait sur ces rochers glacés, pendant que par des succès rapides . nous pénétrions dans la Carinthie, en forçant des défilés qui se trouvaient plus bas.

Vers les memes époques , les mouvemens du général en chef ne furent pas moins décisifs. Ayant appris que le prince Charles était arrivé la veille à Conégliano , et qu’il avait résolu de tenter l’offensive, il se hâta de le prévenir. Le 22 , la Piave se passa à gué en présence de divers corps . de cavalerie impériale, qui escarmouchèrent avec nos chasseurs; mais à l’approche de l’infanterie tout se retira, et ce premier mouvement rétrograde

commença en quelque sorte a décider du sort de la campagne.

L’ennemi aurait désiré pouvoir tenir la ligne de la Lavenza qui est bien supérieure à celle de la Piave', car ce torrent quoique étroit n’est point guéable , et d’un cours plus droit ; mais alors il

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n’en était plus temps : cela eût exigé des dispositions antérieures. Or, tout le plan du prince Charles étant dérangé , l’impétuosité de notre marche lui ôta même la faculté d’en concevoir un nouveau. Il résolut donc, à tout hasard, de se jeter derrière le Tagliamento , et d’y risquer un combat. Ceci leva tous les obstacles que nous aurions pu trouver sur la La\>enza ; son passage se décida avec une charge de cavalerie qui nous rendit maîtres de la ville de Sacilè et de ses ponts. Le soir même nous marchâmes à la poursuite des ennemis, et nos avant-postes s’approchèrent du Tagliamento^ douze heures après que les Autrichiens l’eurent passé.

Me doutant que l’ouverture de la campagne serait signalée par quelque affaire décisive, je profitai de l’occasion d’aller porter au général la nouvelle de l’issue du combat dé LongaroUj pour le joindre à Pardenone dans la nuit du aS au 26. Le lendemain à la pointe du jour, l’on partit de là pour reconnaître les positions du prince Charles, et l’attaquer s’il voulait barrer nos progrès.

D’après quelques renseignemens assez peu exacts , l’on crut que les Allemands avaient une partie de leurs forces à St^-Fito, ce qui fit que la division Serrurier, s’étant portée sur la droite, ne rebroussa chemin que tard, pour revenir du, côté de Valsavone^ bourg qui se trouvait au centre de nos positions, précisément là où commença l’attaque: ceci retarda nos mouvemens

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de plusieurs heui*es, et le combat ne fut engagé que par la division Augereau, commandée par Guieux, celle de Bernadette même étant encore trop en arrière. Cette circonstance aurait pu nous devenir funeste devant un ennemi plus hardi.

11 était difficile de trouver un- terrain plus propie à une bataille. Le torrent qu’on nomme Tagliamenlo y s’étend sur un lit de gravier et de mousse qui a près d’une demi-lieue de large; hors les instans de la fonte des neiges, les eaux n’y ont pas deux pieds de profondeur; elles s’écoulent par une dixaine de branches partielles qui serpentent sur cette plaine de cailloux. En deçà et au-delà de ce torrent, règne une plaine lai^e d’ une lieue, dont le total n’est qu’une pelouse continue. Les Impériaux qui nous menaçaient de ce genre de local , comme favorable à leurs déploiemens étudiés, ne pouvaient pas en désirer un meilleur; mais, loin de s’én prévaloir , ils ne surent pas même profiter des avantages que le hasard leur offrit-

Leurs postes avancés étaient au-delà du torrent, dans le bouig; àe Falmsone. Notre avant-garde les attaqua et les poursuivit jusques sous leurs batteries. Lorsqu’ils les eurent démasquées, notre cavalerie se retira; alors l’artillerie légère vint à son secours et la canoniiadé s’engagea. Deux heures de suite, les obus de part et d’autres sillonnèrent ce local découvert ; nos pièces se turent à la fin , pour ne pas gâter les munitions sans un but né-

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cessaire, et les deux partis s’observèrent encore pendant quatre heures.

L’expérience que les ennemis ont dû acquérir par une continuité de défaites, ne pouvait manquer de leur offrir des données certaines sur notre façon de combattre. Us devaient savoir que, quand nous nous arrêtons dans une attaque, c’est un signe infaillible que nous ne sommes pas en mesure; car autrement, même à forces inférieures, notre principe constant est de poursuivre vigoureusement le moindre succès. Le prince Charles , après l’échauffourée du matin, nous vit six heures devant lui sans avancer ; il devait naturellement supposer que nous attendions des renforts. A. cette première considération l’on peut en ajouter une autre. Le prince Charles avait-il des forces suffisantes pour s’opposer au passage de notre armée réunie, ou non? S’il ne les avait pas, il fallait profiter de cet instant pour faire sa retraite; toute attente devenait absurde. Dans le second cas, s’il était en mesure avant nous, pourquoi ne nous attaquait-il pas ? C’était alors qu’il fallait payer d’audace ; il n’avait à craindre que la résistance que feraient trois têtes de colonnes sans aucune liaisôn entr’elles; car elles marchaient vers un point , différent , et ces colonnes, à l’approche des Impériaux , n’auraient eu pour se déployer que le temps qu’il faut pour parcourir deux mille pas, distance a laquelle, en rase* campagne, nous pouvions a peine discerner avec justesse les

mouvemens des ennemis. Mais celte entreprise était trop vaste pour les conceptions du prince Charles, dont on vantait le génie entreprenant; il voulut attendre l’événement , et ne tarda pas à s’en repentir.

Le général en chef, ayant joint ses trois divisions , oi^anisa son attaque ; il forma deux lignes de bataille d’après un système nouveau qui est le perfectionnement de celui de Folard ; c’est-à-dire, chaque demi-brigade déployait le bataillon du centre, pour présenter une bande de feux, pendant que les deux autres bataillons rangés sur l’ordre profond flanquaient les ailes, et présentaient des masses épaisses que la cavalerie ennemie n’osait entamer. En avant de l’infanterie était l’artillerie , et notre cavalerie ployée en colonnes remplissait les intervalles. Rien de plus imposant que l’ensemble de toutes ces légions indomptables qui marchaient à la victoire, au travers du sifflement varié des boulets, des obus et des biscayens. L’ennemi n’attendait point leur approche; avant que notre plomb ait pu l’atteindre, il se reploya et commença sa retraite.

Je me hâtai de joindre l’avant-garde du général Bernadotte qui les poursuivait; il y eut deux charges de cavalerie; un fossé empêcha qu’elles ne fussent décisives, et l’ennemi toujours talonné effectua sa retraite.

Vers notre gauche, le combat fut plus vif. Le prince Charles s’y trouvait; il voulait défendre le

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village de Gradizza^ il eut même un succès momentané sur nos tirailleurs; mais la contenance des grenadiers l’arrêta. Peu après on le tourna ; alors, sans s’obstiner à une défense inutile, il abandonna le village et se retira à la faveur de la nuit. Les ténèbres, peut-être même des dispositions générales empêchèrent qu’on ne poursuivît les Impériauxavec notre ardeur accoutumée. Le but du général en chef était rempli; il aspira ce jour beaucoup moins à des avantages brillans qu’à la certitude d’en obtenir.

Cette affaire qui ne coûta au prince Charles que quelques canons et cinq cents hommes, lui fut funeste quant à l’opinion: il y flétrit sa gloire; plus tard il perdit son armée. Dès-lors le seul parti sage qu’il eut à prendre aurait été de couvrir l’Allemagne sans songer à l’Italie. Son infériorité était manifeste par l’événement; il n’avait dans un temps si restreint point de secours à attendre, et les lits secs de la Torre et de YIsouzo ne lui offraient aucune ligne de défense. Tout autre à sa place eût marché par les chemins les plus courts vers les défilés de la Carinthie, et se serait rapproché de ses secours; mais par un rafinement sur la tactique, on lui vit faire tout l’opposé.

Le principe que le prince Charles suivait dans cette occasion étant faux, ses résultats ne purent nianquer d’être malheureux. Il s’était imbu, je le répète, de l’idée que nous n’en voulions qu’à Trieste^ et que le général en chef n’oserait percer

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en Allemagne avant d’être sûr que le Rhin était passé. D’après ceci, il voulait nous tendre un piège, feindre de s’opposer à notre marche sur Trieste, mais réellement se retirer dans le camp retranché de Gorice, qui reste sur notre gauche, et nous attaquer de ce même côté , lorsque nous serions enfournés entre la mer et les montagnes qui bordent le golfe d’Istrie. Ce piège était trop grossier pour notre général; il le devina, et le fit tourner au profit de la chose : car les Impériaux, dans l’espoir d’entamer notre gauche , reculèrent trop leur droite , et laissèrent à découvert par cette manœuvre imprudente les défilés par lesquels on les tourna.

Le 28, nous marchâmes sur Palma-Nova, forteresse Vénitienne que nous trouvâmes évacuée : c’est une faute majeure que firent les Autrichiens en l’abandonnant. Je ne puis concevoir comment ils ont négligé de profiter de cette place qui , avec un peu de travail, est très-susceptible de défense. Ce poste eût toujours entravé nos opérations par les apprêts d’un siège, et diminué nos forces par la nécessité d’y laisser un corps d’observation.

Le même jour, dans le lit du torrent nommé Torre, l’on s’escarmoucha avec l’arrière-garde du prince Charles, qui continua de faire sa retraite jusqu’à VIsouzo,

Cette rivière serpente beaucoup; elle dessine outre cela un coude distinct , à l’angle saillant duquel est le fort de Gradisca, Les Autrichiens y

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avaient fait quelques réparations. Ce fort est excellent pour résister à un coup de main, car son revêtement est de pierres de taille; mais il ne pourrait pas se soutenir six heures contre une attaque régulière ; les coteaux de la rive opposée de XIsouzo plongent toutes ses défenses à deux cents toises de distance : ce n’était absolument qu’un poste fait pour couvrir une retraite, et le prince Charles même ne voulait s’en servir qu’à cet effet; ce qui ôte toute excuse à la maladresse qu’il eut d’y placer quatre mille hommes de l’élite de son armée.

Ulsouzo J après avoir dépassé Gradisca, conlitinue son cours vers la nier, encaissé dans deux grandes digues. Les Impériaux occupaient ces digues, et avaient des postes avancés qui en défendaient l’approche. Le général en chef, ayant observé du haut d’une montagne cette répartition de leurs forces, fit marcher la division Bernadotte sur Gradisca; il ordonna à celle de Guieux de soutenir et couvrir la gauche de la première; et lui-même, se mettant à la tête de celle de Serrurier, longea XIsouzo , et marcha vers le village de Saint-Pierre y qui est à une lieue au-dessous dé Gradisca , pour y forcer le passage.

La cavalerie impériale qui se trouvait en avant delà rivière , fut obligée de la repasser sur-le-champ après une charge assez vive; mais l’infanterie ennemie garnissant la rive opposée, soutenue de canons, il aurait été imprudent de passer la rivièi'o

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avant Tarrivée de toute la division. Comme nous approchions, je courus aussitôt vers les digues, et les parcourant sous le feu des ennnemis, je fus en clal de rendre un compte exact de sa position au général en chef. 11 fit incontinent avancer les grenadiers; ils forcèrent le gué, et les Impériaux se voyant coupés hâtèrent leur retraite, en longeant la Crète d’une chaîne de collines rocailleuses qui aboutissent à ÏIsouzo, Toute la division Serrurier suivit les grenadiers, et remontant la rivière sur l’autre bord, marcha vers Gradiscaj où l’on entendait une fusillade vigoureuse.

Le général Bernadolte, s’étant approché de ce château, tenta d’abord de l’emporter par escalade; inais la porte étant masquée par un ouvrage en terre, il fut impossible de la rompre à coups de canons, et comme l’on s’opiniâtra à cette entreprise , nous y perdîmes beaucoup de monde. Mais cet échec momentané ne tarda pas à être réparé; le fort fut entouré, l’on passa la rivière à gué, et l’on barra une issue secrète que la garnison s’était réservée. A peine les commandans autrichiens s’aperçurent-ils qu’on les avait cernés, qu’ils capitulèrent à la première sommation , ne demandant pour eux et pour les officiers que la permission de se retirer avec leurs équipages; ainsi à dix heures du soir l’on fut rnaître de la place.

Voici le premier échec qu^ reçut le prince Charles; il ne tarda pas à être suivi d’une infinité d’autres. Le lendemain 3o, Bernadptte marcha

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sur Gorîce. Les Impériaux crurent qu’il était inutile de défendre les retranchemens qu’ils y avaient élevés, et les abandonnèrent ainsi que le château, des magasins considérables qu’ils avaient dans la ville, et quinze cents convalescens : on les poursuivit, et une charge de cavalerie leur coûta cinquante hommes.

C’est à Gorice que se terminait l’Italie. Il fallait d’autres mesures pour étendre nos conquêtes.

L’immense chaîne des Alpes qui sépare l’Italie de l’Allemagne, n’offre que trois débouchés pour y pénétrer. Le chemin le plus court et le plus beau est celui de la Carniole; mais trois rivières considérables le barrent, c’est la Save^ la Dras^e et le Muhr, Le second chemin, partant de Gorice^ forme avec le premier un angle droit, et, montant perpendiculairement, tombe dans le troisième. Ce troisième chemin est affreux; il dessine, tout le long de l'Italie, le contour des montagnes, et se perche sur leur pente : sur la carte il paraît presque parallèle à la grande route du Tyrol qui traverse en long les Etats de l’Empereur. Des masses de montagnes arides empêchent qu’il n’y ait entre ce chemin et cette route aucune communication.

Les Impériaux, dès leur défaite au pour défendre l’approche de Trieste ^ se rejetèrent vers les issues des deux premiers chemins, en négligeant de couvrir l’entrée de ce troisième dont je viens de faire mention, et qui est barré par le fort de Gémona, Us ne présumèrent jamais que

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nous percerions dans leurs États par ce c6té-là : d'ailleurs la marche rétrograde de Masséna qu’ils croyaient destiné à attaquer le Tyrol , leur était inconnue. En attendant, Masséna se rapprochait à grands pas du gros de l’armée ; il passa le Tagliamento le lendemain du combat, trois. lieues plus haut, à Spilimberg, La, il nous quitte une seconde fois, marche contre le fort de Gémona^ l’emporte; force le passage mal gardé de Periticelle^ et s’avançant rapidement se trouve le sixième jour au débouché du second chemin , qui porte le nom de Caporetto,

prince Charles, lorsqu’il vil que nous le pourr suivions à au lieu de marcher sur Trieste^

dès qu’il eut avis de la prise de Gémona et des progrès de Masséna^ sentit sa faute , et s’aperçut d’après l’accord de nosmouvemens que nous en voulions directement à l’Allemagne; il songea alors, quoique après coup, à nous en disputer les avenues : mais ceci même fut une autre faute. La célérité de nos marches ne pouvait pas lui être inconnue; il exposait donc, par le mouvement dont je viens de faire mention, tout un corps à être coupé, pendant que sa meilleure chance n’était point une certitude morale de nous arrêter, mais seulement l’espoir d’arriver à temps pour combattre. Sa vraie manœuvre eût été de passer la Sai^e et la Drave.j et remontant vers la Carinthie par le mont Lebelj de l'allier toutes ses forces sous Clagenfurt ^ afin de nous opposer unemassequi pût lui faire espérer

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d’obtenir quelque succès. Au lieu de ceci, il détache plus de huit mille hommes de son corps d’armée, et les fait marcher par le chemin de CaporettOy pendant que lui-méme fit le grand tour en poste, espérant accourir à temps avec la réserve placée à Clagenfurty et les huit bataillons de grenadiers venus du Rhin , auxquels enfin il avait donné l’ordre de rejoindre son armee.

Ce chemin de Caporetto, comme je l’ai déjà dit, tombe dans celui qu’avait pris Masséna, et qui se nomme le chemin de la Pouiebe^^ 1 endroit où il se rencontre est le bourg de Tarvis. Cette route de Caporetto, qui depuis Gorïce suit une vallée, est obligée de grimper au Col a six lieues en deçà de Tarais, Au sommet de ce Col se trouve le fort de la Chiusa dont la position est formidable. Les Autrichiens ne manquèrent pas de l’occuper, et poussant en avant rencontrèrent déjà à Tarm la tète de notre avant-garde, qui étant trop faible fut culbutée. Ceci aurait du les sauver; mais par un aveuglement inconcevable ils voulurent soutenir les positions en avant de Taîvis; et une autre circonstance, occasionee par un mésentendu, les priva du tiers de leurs forces qui restèrent dans la gorge sans déboucher. Au meme instant arrive le prince Charles avec un seul bataillon de renfort, le reste n’ayant pu suivre ; il se décida sur-le-champ à risquer un combat, et envoya à la Chiusa l’ordre de se dépendre jusqu’à la dernière extrémité.

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On devine facilement quelles durent être nos dispositions , après qu’on a suivi l’ensemble de celles des ennemis. Le généial en chef envoya la division Bernadotte suivre les Autrichiens qui étaient allés en Carniole, et marcha au secours de Masséna avec les deux autres divisions de Serrurier et de Guieux , cette dernière-ci en tête. Elles s’enfoncèrent toutes deux, quoique par des routes différentes, dans la gorge de Caporetlo, suivant pas à pas les ennemis : cet accord des mouvemens fit que les deux combats de la Chiusa et de Taivis se livrèrent le même jour.

La Chiusa est un petit fort , bâti en pierres de taille sur une pointe de rochers, entourés par des fondrières horribles. Ce fort tient le sommet du Col, et se trouve au centre d’une échancrure que la nature a faite à cette chaîne de montagnes. A sa gauche, la pente étant plus douce, le talus du rocher laissait un espace où les Autrichiens avaient fait un petit retranchement garni de trois canons. IjC fort lui-même en contenait trois autres, et ne joignait au retranchement que par un pont de bois.

Nos troupes commencèrent à gravir le sommet des deux montagnes , et à tirer sur les Impériaux du fort; mais les coups partirent de trop loin pour être meurtriers; d’ailleurs, il fallait y parvenir pour le prendre. Le combat se serait prolongé, si le général Guieux, cédant aux instances du général Verdier, ne se fût décidé à faire donner l’assaut.

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On marche : le chemin qui monte ce Col fait beaucoup de détours, ce qui mit longtemps nos troupes à couvert du feu des Autrichiens; mais à la fin il fallait attaquer à découvert un ennemi bardé de palissades, qui nous mitraillait à l’abri de ses parapets. Nos grenadiers ne balancent pas; aux premières roulades de la charge, ils partent comme un essaim, gravissent la montée, se cramponnent aux palissades et entrent dans le retranchement par les embrasures! Ces memes soldats, au milieu de l’élan nécessaire à un coup de vigueur de ce genre, conservent leur sang-froid; ils sentent qu’ils n’ont rien fait tant que le fort existe, et leurs bayonnettes se dirigent contre les canonniers autrichiens : on ne leur promet la vie que sous la condition qu’ils se serviraient de leurs armes contre leurs propres troupes; les canonniers obéissent, et pointent si heureusement les pièces qu’en deux coups la porte qui barrait le pont vole en éclats, et les grenadiers s’élancent dessus. Jusqu’alors aigris par un combat aussi opiniâtre, ils avaient juré de ne faire aucun quartier, les lois de la guerre leur en donnaient le droit, toute autre nation l’eût fait, mais les Français ne songeaient à hâter les instans de leur victoire, que pour la consacrer à l’humanité : par un mouvement spontané et général, à mesure que nos guerriers se précipitent dans le fort, ils serrent dans leurs bras les prisonniers autrichiens, incertains si une fureur légitime n’engagerait leurs camarades

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à les immoler ; et par ce trait rare les vaincus, au milieu des horreurs d’un assaut, eurent pour garant de leur sûreté le sein de leurs vainqueurs!

Le jour étant sur son déclin , Guieux ne crut pas devoir s’avancer davantage dans cette gorge, ce qui fut cause que Masséna qui attaqua les Impériaux à son débouché, eut tout l’honneur de la reddition du corps d’armée qui s’y trouvait enfermé.

Le combat de Tarvis ne fut ni moins difficile ni moins sanglant que celui de la Chiusa. La gorge en avant de ce bourg, sans être trop resserrée, oîTre des positions excellentes ; l’ennemi en sut profiter : il s’était porté avec avantage sur les sommités des hauteurs qui la ressèrent de droite et de gauche , et le centre qui était plus uni fut barré par deux lignes d’infanterie, soutenues de trois cents dragons; quatre batteries assuraient ces. dispositions. Le prince Charles se trouvait à celte affaire; il combattait à pied pour donner plus de confiance aux troupes.

L’avant-garde de Masséna arrive ; elle se déploie sous le feu des batteries ennemies qui ne laissaient pas que de faire du ravage. Nos éclaireurs attaquèrent les collines, et le combat s’engagea par les flancs ; mais on n’avançait guère , vu la difficulté du terrain. Masséna voyant ceci résolut de percer par le milieu; il déploya la deuxième demibrigade d’infanterie légère , et la fit marcher en

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avant. Cette troupe venait d’arriver tout récemment du Rhin, et brûlait du désir de se montrer égale aux plus anciens guerriers de l’armée d’Italie : elle avança au pas de charge. Les Allemands cette fois-ci les attendent avec une intrépidité qui ne leur est pas ordinaire; sans s’ébranler ils font leur décharge à quarante pas, et plus de cent Français tombent : cette perte augmente leur rage; ils franchissent en un instant ce court espace ; les bayonnettes se croisent, et les Allemands fuient : leur seconde ligne, trop proche de la première, est culbutée du choc, et la cavalerie qui devait la soutenir se voit entraînée par la masse des fuyards. Tous les efforts du prince Charles ne purent rallier ses troupes déconcertées ; lui même fut abandonné : à pied et sans secours, il ne dut son salut qu’à un dragon qui lui offrit son che-val, dont il se servit pour pousser jusqu’à Yillach , ville à neuf heures de chemin du champ, de bataille.

Pendant ce temps , Masséna profite de la victoire; il fait entourer l’infanterie qui garnissait les hauteurs, et qui n’avait plus de retraite : elle fut presque toute prise , ainsi que les canons et les bagages; et le même jour un olïîcier alla sommer le reste de cette colonne, qui se reposait dans la goi^e , de se rendre; ce qu’elle fît.

Cette affaire qui aux yeux des gens de l’art fera constamment tort aux combinaisons militaires du prince Charles, lui coûta six mille soldats, vingt

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bouches à feu et tous ses attirails de guerre. Dès cet instant la Carinthie^ province qui est la clef des États héréditaires de la maison d’Autriche, fut ouverte à nos armes, et l’on ne pouvait prévoir aucune circonstance dans le nombre des événeraens possibles, qui pût nous- empêcher d’aller à Vienne; mais il fallait pour cette grande entreprise que Joubert de son côté vînt à bout de détruire l’armée du Tyrol ; il fallait qu’il y assurât nos derrières en opéiant sa jonction avec la grande armée ; et c’est cette expédition terrible, plus difficile, plus hardie encore que la nôtre, qui fera le sujet de ma seconde lettre.

MoDtëbeUo , le 8 messidor an 5,

Cher àmi.

Je t’ai promis dans ma première lettre un récit de l expédition de Joubert, et je m’empresse avec d autant plus de plaisir a tenir parole qu’aucun papier public ne 1 a présentée sous son vrai point de vue.

J’aurais désiré pouvoir suivre Joubert, mais mes devoirs me retinrent près du grand corps d’armée : ceci n empeche pas que je n’aie des notes trèsprécieuses sur tous les événemens qui eurent lieu dans le Tyrol; d’ailleurs je connais le local, soit

fait la guerre, soit pour l’avoir par-

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couru dans mes voyages : ceci me facilite les moyens de saisir l’ensemble de tous ces mouve^ mens, qui m’ont été communiqués par les généraux qui y eurent le plus de part. J’ai recherché outre cela les relations des soldats, ces expressions naïves de l’impression que firent sur eux des obstacles nouveaux et hors de leurs comparaisons ordinaires. C’est leur joie immodérée au sortir de ces défilés redoutables, qui me convainquit de leur difficulté, et la chaleur de leur récit me donna une idée précise des dangers qu’ils avaient surmontés.

On sent bien que pour une entreprise de cette importance, ou un corps d’armée s’emboîtait dans les Alpes, où trois divisions se lançaient dans l’Allemagne sans avoir des communications sures avec aucun point de notre ligne, il fallait un homme supérieur pour les diriger; le général en chef sut le choisir !

C’est avec quinze mille hommes que Joubert s’apprêta à forcer des goi^es réputées impraticables, qu’il osa projeter de détruire une armée plus nombreuse que la sienne, soutenue par tout un peuple fanatisé. La seule réputation du pays où devait se transporter le théâtre de la guerre, avait effrayé les plus grands capitaines, et l’on y vit échouer en divers temps les efforts des confédérés d’Augspui^, de l’électeur de Bavière et des généraux de Louis XIV.

Comme il serait superflu de décrire toutes les

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positions qu^occupaient nos troupes dans le Tyrol, je me bornerai à t’en donner une idée générale.

Le fleuve rapide qu’on nomme YAdige, depuis sa source qui est au centre du Tyrol , semble par fois s’ouvrir un passage au travers des rochers qui le ressèrent; mais plus souvent il coule dans une plaine dont la largeur varie depuis cinq cents toises jusqu’à une lieue. Des deux côtés de cette plaine, régnent constamment des montagnes immenses qui, se partageant en divers rameaux, offrent le débouché de plusieurs vallées.

A deux lieues de Trente, un torrent nommé YA^is descend des montagnes, et ouvrant un •lavin profond, vient se jeter dans YAdige : ce torrent est une limite naturelle; au lieu d’équorres il s’enchasse dans des coteaux élevés et tortueux : en-deça étaient les positions françaises ; les Impériaux occupaient la rive opposée; mais le bouig même de Y Avis se trouvant en notre pouvoir, nous pouvions sur notre gauche passer ce torrent sans craindre des obstacles.

VAdige^ en remontant son cours, coule sous la parois gauche des montagnes. Les coteaux gar^ nis par les Autrichiens resserraient la plaine et aboutissaient à ce fleuve, près du village de Saint- Michel, A peu de distance de là, sur leur pente, était le village de Faï fortifié avec soin.

Tout le front des Autrichiens, là où la rampe devenait plus douce, se trouvait hérissé de retran-

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chemens. Derrière eux ils avaient une haute montagne nommée Sainte-Croix^ dont les deux crêtes embrassaient leur ligne comme les pointes d’un compas; la rampe droite de celte montagne venait descendre sur Faïy . et la rampe gauche , vis-à-vis le village de Ségousano^ où s’appuyait l’aile droite de nos positions.

Tant que nous avons voulu être sur la défensive dans le Trentin^ Joubert plaça bien en arrière de YÀi^is deux divisions vers le débouché de deux grandes vallées qui aboutissaient sur Trente^ mais lorsqu’il reçut l’ordre d’agir ofTensivement, ordre qui lui parvint d’abord après le gain de la bataille du Tagliarncnto ^ il rassembla les trois divisions pour tomber avec plus de vigueur sur les Impériaux. Ceux-ci, de leur côté s’attendaient depuis longtemps à cette attaque. -Le vieux général - Rerpen avait été envoyé par le prince Charles pour défendre Y Ai^is) il plaça à-peurprès sept mille hommes dans les retranchemens sus-mentionnés; il mit sa seconde ligne sur le haut de la. montagne de Sainte-Croix y et sa réserve dans le bourg de NeumarCj distant de trois lieues de ces positions.

Joubert combina son mouvement de lamanièr»* suivante : Il rassembla sur les ailes de sa ligne dem corps très-considérables, ils pouvaient être de quatre à cinq mille hommes chacun ; il en réunit au centre un troisième, bien plus petit, pour faire une fausse attaque.. A la droite était .Dumas;

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Joubert prit la gauche, comme l’endroit le plus difficile.

Deux heures avant le jour, les colonnes se mirent en marche. Celle de Dumas se partagea en deux. La moitié passa \Ai>is à gué, sous le château de Ségouzano y et, sans s’arrêter à attaquer le flanc gauche des ennemis, grimpa le long de la crête de la montagne de Sainte-Croix, afin d’atteindre son sommet. L’autre moitié resta sous Sé^ gouzano même, et à la pointe du jour elle escarmoucha avec les postes autrichiens, si bien que ceux-ci, auxquels les ténèbres dérobèrent Je mouvement de Dumas, ne s’aperçurent que très-tard qu’on les tournait.

Le centre commença aussi son attaque au jour^ et attira toute l’attention des Impériaux vers le village de Cembra sur les bords de \ Avis. Pendant ce temps-là Joubert avec sa colonne de gauche attaqua la droite de Kerpen; il partagea ses forces en trois masses, sans compter la réserve. Une colonne marcha contre le centre des Autrichiens; la seconde, guidée par Vial, monta par l’autre crête de la montagne de Sainte-Croix, et la troisième se coulait sur sa pente pour tourner le village de Faï,. que la réserve tenait en respect. Tout dépendait de la promptitude avec laquelle on gagnerait les retranchemens qui garnissaient le sommet de la grande montagne; car alors la position de l’ennemi était entièrement cernée; mais plusieurs boyaux soutenus de redoutes en défendaient l’approche

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et arrêtèrent nos troupes. Joubert qui l'aperçoit se porte à l’avant-garde, se met à la tête des grenadiers, entre le premier dans une redoute: on emporte les autres, et l’affaire se décide.

Les deux principales masses de nos troupes s’étant jointes sur le haut de la montagne àe Sainte- Croix, la première ligne des Impériauxse trouva enveloppée, et la seconde rompue: ils tâchèrent bien de faire progressivement des mouvemens rétrogrades pour nous arrêter; mais en affaiblissant leur centre ils ne firent que bâter leur perle, car la colonne qui les tenait en échec prit l’offensive, escalada le coteau après avoir passé VAi^is, s’empara du village Cernbra , et força par ce mouvement le milieu de leur ordre de bataille. Alors , l’armée ennemie, sans point de ralliement, sans réserve, sans issue, tomba en proie au plus affreux désordre; l’on vit tous ses combattans errer éparpillés sur un espace fort montueux. Nos troupes, hors queques réserves, les poursuivirent de même, et offraient le spectacle d’un combat général, composé de plusieurs milliers de combats particuliers. Pi •ès dè trois mille Allemands furent . couchés sur lecarreau,et plus de quatre mille faits prisonniers.

Le seul récit de cette bataille suffît pour prouver combien elle a dû être décisive. Joubert poursuivit la victoire avec une rapidité inconnue même de nos temps, et, profitant de l’épouvante qu’inspire une semblable défaite, conquit une partie du Tvrol. ' ' . . . :

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Le lendemain, à la pointe du jour, l’aide-decanip de Joubert partit pour s’emparer du pont de Neumarc. C’est un pont sous lequel coule XAdigCj et qui joignait les positions de Loudon à celles de Kerpen; il était couvert d’un toit, et les ennemis se crurent en sûreté en ôtant les planches de dedans; d’ailleurs deux cents de leurs grenadiers en défendaient l’approche. Les Français arrivent, les amusent par quelques coups de fusils, grimpent tout-à-coup sur le toit, passent le pont en-dessus, plongent les Autrichiens, les chassent et remettent les planches pour frayer un chemin à la cavalerie.

Le général Dumas passe aussitôt ce pont avec cinquante dragons, pour voir s’il ne rencontrerait pas quelques traîneurs.

Or, il faut savoir que Loudon qui se trouvait dans la vallée de None, voyant que l’on attaquait Kerpen, quitta toutes ses positions pour venir à son secours. Parvenu à Neumarc, il vit le mal sans remède , et se décida à faire retraite sur Bolzano^ par la rive opposée de X A dige. Un corps de nos troupes, posté depuis longtemps pour observer •tous les mouvemens de Loudon, l’avait suivi dans ‘ sa marche rétrograde: c’est ce corps que rencontra Dumas, après avoir passé le pont; il s’en servit pour le poursuivre. L’Autrichien, soigneux de conserver ses équipages, prend à la hâte une position avec son arrière-garde. Dumas le charge, le rompt par le centre , prend tous les équipages et fait '«uinze cents prisonniers.

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Notre armée en attendant marchait sur Bolzano; elle y arriva le 3, au soir. Les ennemis avaient à peine évacué cette ville. On leur fit encore une centaine de prisonniers, et tous leurs magasins tombèrent en notre pouvoir. Les Impériaux se séparèrent à Bolzano, Kerpen , avec les débris de son corps, continua sa retraite sur Brixen^ par la vallée de XAdige, pendant que Loudon s’enfoncait dans celle de Méran^ qui débouche également sur Bolzano et fait un angle saillant avec la pre^ mière.

Joubert laissa le général Delmas avec trois mille hommes pour s’opposer à Loudon, et le 4 > avant le jour, il continua sa poursuite. Voukasoviche , auquel Kerpen confia son arrière-garde, ayant reçu l’ordre de nous arrêter à tout risque, avait à peine fait quelques dispositions au défilé de Clauseuy que notre avant-garde commença déjà l’attaque; une célérité aussi étonnante devint le pre^ mier principe de nos succès.

Clausen est un bourg bâti en long dans la gorge étroite, au travers de laquelle serj)cnle 1’^^//^^^?. A notre gauche, en y allant, il y avait un cimetière qui couronnait un mamelon fort élevé ; cette position terrible était occupée par des Croates. La seule grande rue par laquelle on pouvait pénétrer dans le bourg, fut barrée par la eavalerie ennemie; des maisons bordées de fusilliers la soutenaient; et sur notre droite l’accès du revers de la montagne se trouvait défendu par une nuee

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de tirailleurs. Ces obstacles ne firent qu’enflammer des soldats afiamés de victoires. Les uns passent XAdige à gué, pour afti.quer la montagne; d’autres s’approchent du mamelon; Joubert forme le reste de l’avant^arde en colonne serrée sur la route. Tout-à-coup la cavalerie ennemie paraît et fait reculer nos tirailleurs ; notre cavalerie la charge, mais on la repousse. Le général Dumas s’élance alors tout seul au milieu des ennemis , il en terrasse cinq; les dragons reprennent courage, le suivent, culbutent à leur tour la cavalerie autrichienne, et traversent à ses trousses le bourg, malgré les balles qui pleuvent sur eux. L’infanterie par ce trait de vigueur se jette dans la ville, tourne les Impériaux, qui tenaient dans le cimetière et sur la montagne , et fait sept cents prisonniers.

A peine étions-nous maîtres de Clauscriy que le lendemain, avant le jour, Joubert marcha sur Brixen, Kerpen, qui avait absolument perdu la tête, crut assurer sa retraite en fortifiant la grande route; il y plaça toute son artillerie. Et sûrement dans une gorge étroite cela mettait ce pointa couvert d’insulte; mais sa défaite n’en devint que plus grande. Joubert, le 6 au matin, fit iomner Brixen^dct les montagnes qui restaient sur notre gauche; et, sans presque livrer de combat, il fit une centaine de prisonniers, prit tous les canons elle reste des bagages. Tout autre se serait peut-être arrêté dans cette seconde capitale du Tyrol ; mais Joubert ne

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remettait rien au lendemain. Il savait qu’à quatre milles de là il y avait un poste important^ et il y marcha. Ce poste est le bourg de MulbaCj dont je décrirai plus bas les positions. Ce bourg contenait un bataillon de mille hommes, qui venait d’arriver du Rhin. Kerpen eut la sottise de l’y laisser , croyant que la nuit favoriserait sa retraite , et que durant le jour ce petit corps couvrirait la sienne; mais notre promptitude trompa encore ses combinaisons. Kerpen s’était à peine engagé dans la gorge qui conduit à Inspruck, que notre avantgarde attaquait déjà Mulhac : on entoure ce bataillon, et après une fusillade assez vive il mit bas les armes.

C’est à Mulhac que se terminèrent nos succès , les ordres de Joubert ne lui permettant pas de les poui*suivre. Il n’est pas douteux néanmoins que si le plan adopté par le général en chef l’eût porté à tenter l’envahissement du Tyrol, et surtout de la vallée de l’//i, on y serait parvenu. Joubert, précédé par l’effroi, aurait occupé avec la même rapidité des gorges mal gardées, détruit les magasins, enlevé les corps partiels qui venaient du Rhin; et après avoir anéanti les moyens que la maison d’Autriche accumulait à l’abri des Alpes , il n’eût trouvé aucun obstacle à occuper une position favorable à ses vues, ou revenir après tout reprendre celles qu’il venait de quitter.

Aussitôt que nous nous arrêtâmes , la scène se rembrunit!... Les troupes réglées de l’Empereur^ avaient été dispersées; mais les habitans belli-

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queux restaient, et n’étaient ni atteints ni vaincus.

On ne vit point les Tyroliens chercher à nous disputer des plaines ou à barrer des gorges; ils cédèrent devant la force irrésistible d’une armée victorieuse; mais ils gagnaient en même temps ces asyles formés par la nature, qu’une agilité rare, fruit de l’éducation, leur permettait seule de gravir. A- notre approche tout disparaissait dans les villages; les familles se réfugiaient sur les rochers, et les hommes armés de fusils couvraient leur retraite. Nous trouvâmes n’avoir conquis que la vallée étroite qui entoure VAdige, des maisons désertes et la grande route. La crête des. montagnes était toute couverte de Tyroliens; ils formaient une longue ligne depuis Bolzano jusqu’à Mulbac ; leurs vedettes occupaient les pointes des rochers, et des grouppes venaient se ranger le long du chemin , fusillaient les passans, interceptaient les convois, et forçaient chaque détachement à livrer dix combats partiels dans l’espace d’une lieue.

Joubert dès le premier jour sentît le danger de l’exaltation de ces montagnards. Il sut apprécier en eux ce courage indomptable qui leur fusait endurer sur ces rocs neigeux les maux de la saison et de la disette, qui leur faisait braver la vengeance d’un ennemi invincible, devant lequel cinq armées avaient disparu en Italie, qui dans ce moment maîtrisait leurs foyers, mais dont ils ne vou^ . laient pas subir le joug.

autographes.

“ Joubert voulait vaincre ce peuple à force de magnanimité, dissiper leur terreur en leur montrant toute la grandeur du peuple fiançais dans les effets de sa loyauté, les convaincre, et non les opprimer. Ses ordres furent donnés en conséquence, et toute son armée pénétrée des memes sentimens Taida avec ardeur.

Joubert défendit de tirer sur aucun habitant, pour leur prouver que ce n’est point aux peuples que nous faisions la guerre. Dès cet instant, ces guerriers si terribles passaient sous le feu des Tyroliens sans leur répondre, sacrifiant une vengeance momentanée à l’avenir du bien public.

Fallait-il entreprendre une expédition, l’on suivait les memes principes.

Vial s’avance avec deux bataillons pour faire une reconnaissance ; des Tyroliens veulent résister dans une tour, il les cerne et en prend la moitié. Comme le gros de leur troupe était en bataille vis-à-vis de lui, cette occasion lui parut favorable pour leur faire porter des paroles de paix. Il renvoie les prisonniers après leur avoir dit en peu de mots : (c Que les Français n’en voulaient ni à la » liberté, ni aux opinions des habitans; qu’iné- » branlables dans leur but de terrasser la maison » d’Autriche, ils avaient envahi le Tjrol pour lui )) ôter l’appui de ces montagnes ; que quiconque » s’opposerait à leurs efforts, périrait sous leurs » coups ; mais qu’au milieu meme des combats les » peuples distingueront le. désir qui nous anime

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» de travailler à leur bonheur en accélérant la » paix. » Les prisonniers rendent compte de ces paroles ; leurs concitoyens les écoutent et semblent douter de la loyauté de nos intentions. Nous continuons d’approcher, les paysans tirent ; Vial alors fait mettre aux soldats leurs chapeaux sur leurs bayon nettes , et marche sans faire feu. Les Tyroliens étonnés cessent le leur, et un instant après se retirent et se dispersent. Nos troupes entrent dans leur village ; l’on y voit les traces de Tépouvante ; tout était abandonné. Malgré ceci , une discipline sévère s’observe ; l’on respecte les mêts sur les tables, l’or dans les armoires; la reconnaissance s’achève et nos troupes rentrent dans le camp. Deux jours après, Vial avec une légère escorte retourne dans le village , il y trouve tous les habitans; on l’y reçoit avec les démonstrations d’une joie immodérée, et dès-lors, le long de cette vallée, nos soldats furent regardés comme des frères.

Un trait bien plus saillant encore acheva de rér duire ces montagnards.. Comme ils n’avaient pas eu les moyens d’emporter des provisions , ils mouraient de faim sur la cime des rochers. Nos soldats estimèrent jusqu’à leur obstination; le pain étant à discrétion, vu les magasins que nous avions pris , ils en portaient une partie sur la pente des montagnes et descendaient aussitôt. Les Tyroliens alors venaient le prendre et le dévorer ainsi. Plusieui*s jours de suite, ils furent redevables

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de leur existence à la générosité dè leui'â ennemis. Ce trait où une multitude de Français républicains eurent part, vaut bien la philantropie isolée d’Henri IV,

On ne tarda pas a voir les effets heureux d un système de douceur aussi bien suivi ; presque toutes les maisons abandonnées se repeuplèrent; les dangers des convois cessèrent au bout de quelques jours, et meme ces paysans qu’une constance irraisonnée retenait sur les montagnes , cessèrent de nous faire du mal ; ils rassuraient par des gestes de paix ceux de nos soldats qui hésitaient à passer sous la portée de leurs fusils. Si les habitans de la vallée que nous occupions eussent eu le temps de faire parvenir aux autres vallées la nouvelle de nos victoires et de notre bienfaisance, cette foule de pères de famille n’eût pas quitté ses foyers pour venir nous combattre ; mais Loudon ne laissa point refroidir en eux l’ardeur qu’excita la certitude de notre invasion, et il organisa en même temps un plan d’attaque sur nos positions avec une célérité qui lui fait honneur , et qui le met au-dessus des’ autres généraux allemands.

Son plan netendaitàrien moins qu’à renfermer notre armée dansla ydWéaàeBrixen^ et pour cet ef-. fetil partagea ses forces , soit de troupes régulières, soit de la levée en masse en déux corps , dont l’un devait attaquer MulbaCj et l’autre , Bolzano^ pendant qu’un gros parti de paysans avait la tache dè

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détruire deux ponts de bois qui traversent et qui, se trouvant sur la grande route de Clausen à Brixeriy auraient rompu toutes nos communications. Ces dispositions d’attaque avaient été précédées par d’autres de défense non moins essentielles. Les deux chemins qui mènent à Insprucky l’un par la vallée de Méran , l’autre par celle de Sterzing, furent coupés et hérissés d’abbatis. A ce premier on ajouta meme un obstacle d’un genre nouveau : comme le chemin passe sur un col , on le mina , et l’explosion une fois faite , il aurait fallu deux décades pour le rendre praticable.

A la suite de ces nombreuses dispositions , le principal espoir de Loudon se dirigea sur la levée en masse ; il ne négligea rien pour la rendre formidable. Des émissaires et des prêtres parcourent les vallées du Tyrol ; ils représentent les Français comme des ennemis implacables, qui violent les propriétés , qui détruisent le culte et assassinent les hommes en état de porter les armes. A ces considérations d’une défense particulière chez un peuple nécessairement crédule à cause de son isolement , l’on ajoute des motifs plus glorieux. Le . despotisme fait ses formules ordinaires , la fierté de la maison d’Autriche s’abaisse jusqu’à demander aux Tyroliens leur protection. On leur dit que le salut de l’État dépend d’eux; que cette fidélité qu’on provoque est consacrée par les siècles et scellée du sang de leurs ancêtres ; et on leur dépeint surtout les époques de leurs annales , où ils

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ont vaincu les étrangers qui voulaient les subjuguer. Ce peuple féroce et fier, aiguillonné par l’orgueil, exalté par l’aspect des souffrances , se lève , s’arme , et dans l’espace de sept jours lance sur nous trente mille combattans.

Joubert ne tarda pas à connaître qu’il serait attaqué. Des feux sur les montagnes, des signaux répétés lui annonçaient que le plus grand concert régnait entre ces hordes dont l’avant-garde commençait déjà à paraître. Il avait d’ailleurs reçu des avis certains sur la levée en masse ; mais le dernier indice fut que dans une nuit tous les babitans qui étaient revenus disparurent , frappés de la crainte d’être exposés à la vengeance de leurs concitoyens. Le lendemain les combats commencèrent.

Loudon en quelque sorte précipita ses opérations. Son coup d’essai , le 12 germinal , fut d’assaillir Delmas. Les Impériaux débouchèrent de la vallée de Méran ; ils tentèrent de repousser notre ligne derrière \Adige : non seulement leurs efforts furent vains, mais Delmas, ayant donné le signal d’attaque, les rompt sur tous les points, leur prend deux canons et leur fait cinq cents prisonniers. Loudon , le lendemain 1 3 , renforcé par six mille paysans et deux mille soldats , recommença l’attaque; le feu fut terrible jusqu’au soir; il ne put pas gagner un pouce de terrain sur les Français; mais aussi de notre côté nous nous trouvâmes trop faibles pour l’assaillir dans ses positions.

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Ce jour du 1 8 était désigné pour un grand coup de main contre Joubert ; et la vallée de Brixen ayant été attaquée sur son autre .débouché, il faut que je fasse une description du local :

La grande route d’Allemagne présente une base : elle court vers PruneCy Tolbac y et gagne la Carinthie, Sur cette roule, à unegran de lieue de Brixen y débouche perpendiculairement la vallée de Sterzingy au milieu de laquelle passe le chemin qui va à Inspruck, Au confluent des deux routes est le bourg de Mulbac. Une grande partie de nos troupes était dans la vallée de Sterzing, et autour de Mulbac se trouvaient nos réserves et la brigade de Vial.

L’ennemi qui disposait ce jour de douze mille paysans et de cinq mille hommes de troupes réglées , lit le plan suivant : Leurs troupes de ligne devaient nous attaquer de front dans la gorge de Sterzing, Trois mille paysans avaient la tâche de descendre par des ravins crus impraticables et d’intercepter sur notre gauche nos cornmunications avec Brixen^ pendant que neuf mille autres reçurent l’ordre de nous tomber dans notre flanc droit par la pointe que faisaient naturellement les montagnes , là où le chemin d’/nspruc/c joignait celui de Tolbac; cette montagne était vis-à-vis de Mulbac, Effectivement, s’ils obtenaient quelques succès, la route d’Allemagne était interceptée; les troupes qui se trouvaient dans la vallée de Sterzingy coupées, et celles qui combattaient sous

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Mulbac n'avaieat pour retraite que des rochers inhabités.

L’attaque commença du côté de la vallée de Sterzing, Baraguey-d’Hilliers y commandait^ et Dumas guidait la cavalerie. Les ennemis firent d’a* bord reculer nos avant-postes à coups de canon ; ils engagèrent après la fusillade : elle fut vive jusqu’à l’instant où nos troupes, revenues de cette espèce de surprise, reçurent une destination fixe. Alors l’on força sur les Autrichiens, qui furent rompus du premier choc; cinq cents restèrent sur le carreau, leur artillerie tomba en notre pouvoir ainsi que quatre cents prisonniers. Dumas les chargea, culbuta les dragons qui voulaient soutenir leur infanterie; il les poursuivit avec ardeur ; sans un pont coupé qui l’arrêta, cette colonne eût été détruite.

La victoire se fixait près de nous quand nous combattions contre des mercenaires ; mais elle hésita lorsque nous luttâmes avec un peuple qui défendait son indépendance.

Dès le matin , sur le couronnement de cette montagne dont j’ai fait mention , l’on vit paraître des groupes de Tyroliens. Comme ils commencent à descendre, l’on pointa sur eux deux obusiers pour soutenir nos tirailleurs qui les retinrent un instant; mais ceux-ci se voyant tout-à-coup enveloppés par des nuées de paysans plièrent en désordre. Vial alors crut qu’il était temps d’agir d’une manière vigoureuse ; il partagea sa brigade

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en deux colonnes, dépassa un village qui était sur le revers de la montagne, et dont les paysans s’étaient emparés. 11 forma ses troupes sur un plateau qui le dominait, et les poussant avec une vigueur peu commune les poursuivit jusqu à un petit bois situé au-dessous du sommet. IJi , nos troupes s’arrêtèrent pour prendre haleine. Les Tyroliens profitèrent de ce relâche pour se reconnaître. Un instant après, sans craindre une haie de hayon nettes et traversant nos balles, on les vit déboucher du bois, marcher sur nous , et faire plier nos troupes. Quatre fois on les repoussa dans la plaine , quatre fois ils revinrent à la chaîne ; nos soldats reculent et finissent par fuir.

L’extérieur, mais surtout la rage des Tyroliens inspiraient l’épouvante.. On voyait s’avancer des hommes robustes et agiles ; leurs vêtemens étaient sombres, ceints d’une large courroie incrustée en plomb luisant, et leur tête couverte d’un énorme chapeau vert. Ils venaient sur nous au pas redoublé en gardant le plus profond silence; ils combat- «

taient sans jeter un cri , et mouraient sans pousser un soupir. S’ils se retiraient, c’était lentement pour se rallier autour des braves et revenir aussitôt. Une façon de combattre, neuve et bien plus dangereuse (juc le feu des Autrichiens, étonna nos soldats ! On peut les comparer aux légions de César, qui se troublaient à l’aspect hideux des peuples du Hainaut.

Malgré les efforts du général Vial, l’affaire com-

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meiiça à prendre une tournure eirrayante. Nos troupes descendent le plateau dans le plus grand désordre, évacuent le village, et se précipitent vers le bourg de Mulbac,. Heureusement Jouhert avait senti l’importance de ce point; il y resta, et lorsqu’il vit le mal , il sut le réparer. Sans mêler les troupes fraîches avec celles dont la fuite aurait pu les ébranler , il fit couler une réserve de carabiniers sur la gauche des assaillans pendant qu’une autre colonne gagnait le village. Les paysans dans leur fureur aveugle ne s’aperçurent que tard du mouvement; mais voyant qu’on les cernait ils s’arrêtèrent. Vial saisit cet instant pour rallier sa brigade qui, honteuse d’avoir lâché pied, retourne au combat avec une nouvelleârdeur. Les Tyroliens, loin de fuir, font face de tous côtés; ils reviennent sur nous! le choc fut affreux! Beaucoup de ces montagnards colletaient nos soldats, détournaient leurs bayonnettcs et les atteignaient de leurs massues; d’autres plus forcenés encore, saisissant deux fusils, se roulaient sur le sable, désarmaient leurs advei'saires et les exposaient aux coups de leurs compagnons. Mais la fermeté des Français, étayée par l’art, dompta cette valeur sauvage: bientôt l’on marcha sur des morts, et près de mille Tyroliens jonchèrent le champ de bataille; aucun d’eux ne demanda quartier; ils luttaient sur les corps expirans de leurs camarades en se hâtant de les remplacer. On remarqua même que leurs cadavres répandaient une quantité sur-

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liatureiie de sang; il semblait que la nature Teût proportionné à l’excès de leur courage. Joubert profita de ce succès; il inarcha à ce bois si funeste. Tous ceux qui voulurent le défendre furent exterminés : on pousse les paysans de monts en monts, on les disperse , et ils se perdent par les vallées tortueuses d^où ils étaient sortis.

On croyait le danger fini, vu que le jourap-^ prochait de son déclin, lorsque l’on entendit les coups de fusils se répéter du côté de Brixen, L’e^ corte qui conduisait les prisonniers autrichiens faits le matin, fut repoussée pur une partie des Tyroliens portés sur notre gauche. Ceux-ci étaient parvenus 4 descendre les montagnes en longeant quelques crevasses, et lâchaient de gêner nos communications. Joubert, quoiqu’il fût tard, les fit attaquer. Il prit un bataillon , le fonna en co^ Ion ne et perça jusqu’à Brixen, Les paysans élon: nés, qui d’ailleurs avaient observé k défaite de ceux de la droite, se retirèrent un peu avant le jour, et le champ de bataille resta de tous côtés à nos troupes victorieuses.

Malgré des avantages aussi éclatans, Jonberl sentit que sa position était précaire; chaque jour aguérissait les Tyroliens; ik pouyment augmenter ou renouveler leurs combat tans, puisque l’on attendait encore douze mille hommes que les vallées de Bresenz et de Pludenz avaient fournis. Un seul revers perdai t notre armée ren fermée dan^ des goi^es éü:oites.^ et les plus grande succès

AirroiiiuviiKs.

nous sorvaienr alors qu’à prolonger luUre séjour dans des posiûous périlleuses. A ceçi s'ajoutait UUe çonsiidéralion majeure : les deux ponts sur XAdige^ doint j’ai fait uiention plus haut, u’étaienl pas défendables; les paysans qui les protégeaient pouvaient nous en éloigner et les brûler; alors la division de Dehnas était perdue : nous ne devons ipéme en quelque sorte son salut qu’à la bienveillance des habitaps de ces vallées, qui ne cherchaient plus à nous nuire. retraite était donc indispensable : tout dépendaû d’en choisir le moment et de discerner le point qu’il fallait atteindre.

Un Généial ordinaire se serait rejet té sur le Trentvi^ d’autant plus que nos communications étant: rompues, l’on ignorait lés victoires du Gé^néral en chef; mais Joubert avait une trop haute opinion (lies armées: françaises pour en douter; il savait d’ailleurs que rien n’arréle quinze mille Français lancés par rurgence . de s’ouvrir une r<^ traite, et il se décida à percer en Allemagne, d’eiir valîir au lieu d’abaiKlojiner. '

Ses ordres potar Delmas avaient déjà été expédiés le 1 3 à midi; il les reçut le soir; il fjt allumer une quantité de feux, trompa London qui defvait l’attaquer le lendemain, et marchand toute la nuit il arriva à Brixen le il\. Ce jour?là les Tyroliens et les Autrichiens, épouvantés du combat de la veille , se tinrent tranquilles sur le sommet de leurs r(Khers attendant des renforts, et se'cHspo-

ao.

PIÈCES

ltl4

sanl lentement à une nouvelle attaque; iis n'eu> rent plus le loisir de rexécuter. Joubert, le soir du i4, commença sa retraite; vers les minuit il ne restait plus personne dans le camp, et la journée du 1 5 était fort avancée que les ennemis n’avaient encore aucun avis de notre marche.

Notreretraite fut belle! nos troupes marchaient par section sur la grande route, en conservant le meilleur ordi'e. L’épouvante les précédait, et des masses aussi régulières doublaient leur nombre aux veux des habitans. Joubert pouvait craindre deux obstacles : le corps de Sporke qui l’avait précédé dans ce chemin, et les défilés de Tolbac et de Lientz où s’étaient concentrés des rassemblemens considérables de paysans; mais l’on n’osa ni le poursuivi'C ni l’arrêter. Sporke qui devait défendre le Tyrol, fuyait à grandes journées sous prétexte de joindre le Prince Charles; il noya son artillerie, brûla ses munitions et s’enfonça dans les montagnes de Saltzbourg^ lorsqu’il apprit que le général en chef était maître de la Carinthie. Les habitans des vallées de Prunec, de Tolbac^ de Lienlz^ évitèrent de se présenter en arnæs sur les rochers, de peur que leurs maisons ne fussent brûlées, comme le menaçait Joubert : l’on s’empressa même à nous apporter des vivres et à dénoncer les magasins impériaux. Nous travers sames sans crainte le passage le plus difficile qui est la descente de défilés de Lientz, et cette viüe subit le châtiment qu’elle méritait. C’est dans ses

AUTOGRAPHKS.

murs qu’un de mes camarades nommé Lavallelte, envoyé par le général en chef, pour reconnaître nos communications avec Joubert, manqua d’élre assassiné; il se tira pourtant d’affaire quoique avec la perte de trente hommes. Pour les punir on emmena des otages à la disposition de Bonaparte. Enfin après dix jours de marche, l’armée du Tyrol rencontra les premiers postes français du corps d’observation de Zajonseck, et c’est là où elle termina ses travaux.

11 est difficile , dans un espace de temps si court , de présenter aux contemporains des résultats aussi extraordinaires 1 Nous commençâmes

par forcer en six jours trente lieues de défilés, par détruire douze mille soldats qui furent pris, tués ou égarés, et par nous emparer d’une immensité de munitions accumulées à grand frais. Les combats qui eurent lieu après, coûtèrent, soit aux Impériaux, soit aux habitans, quatre mille combattans, et quand il fallut se retirer, nous traversâmes soixante lieues de pays ennemi. Ces faits suffisent pour provoquer l’admiration ; mais leur impression devient plus profonde lorsqu’on les considère sous des rapports philosophiques.

Cette expédition présente deux tableaux distincts. L’un fait voir des mercenaires constamment écrasés par l’ascendant qu’avaient pris sur eux les phalanges républicaines; l’autre peint ces memes phalanges paraissant redouter les obstacles que leur oppose le courage du peuple Tyrolien

PIÈCES

Je ne iiÈappesa 11 tirai pas sur les moyens abjects dont les Impériaux se servirent pour fanatiser cette nation î . son éloge est fait lorsqu’on la voit susceptible d’élan, lorsqu’elle s’arme pour défendre ses propriétés , pour ce sentiment élevé d’être les maîtres chez soi. 11 suffira à là gloire des Tyroliens qu’on sache que les essais de leur valeur arrêtèrent un iilstant le dévouement des Français. Mais la postérité égale-^ ment juste n’apprendra jamais sans stupeur que fart, la nature, l’essor du fanatisme et le nombre, n’ont servi qu’à multiplier nos victoires et orner nos triomphes.

Milun, le uu tliCMnliiur au 5.

Cher ami,

♦ Dans mes deux lettres précédentes , je t’ai donné un aperçu des mouvemens compliqués qui nous firent franchir les limites de l’Italie, et je détaillai les obstacles affreux que nous surmontâmes en domptant les hàbitans des Alpes. Mais l’époque où finit ma seconde lettre empiète en quelque sorte sur les faits qui dérivèrent des succès décrits dans ma première. Quand Joubert partait de Brixen^ nous touchions avec la grande armée aux fron^ tières de l’Autriche; et lorsqu’il joignit le premier anneau de la chaîne étendue que formait le cor-.

AUTOGRAPHES

» * ^ don de libs troupes, les palmés de la paix avaient

déjà arrêté nôtre élan victorieux. Il est donc indispensable que je revienne à des dates antérieures pour faire marcher de front les récits de tous ces événemens extraordinaires.

Massénâ , après le choc décisif de Tarvis , ne s’eii dbt'init pas au sein de la victoire; et sans laisser le temps au prince Charles dé prendre une position lé long de la Drave^ il marcha à sa pousuite Nous arrivâmes lé 6 à Villac , petite ville assez agréable, que traverse cettè même Dràve^ et cè mouvement rapide nous rendit maîtres de la Garinthie.

Cette province peut être considérée comme la cléfdes états de l’Empereur. Resserrée par le pays Vénitien et la Bavière, elle sépare le reste de l’Autriche du Tyrol, de l’Italie et des provinces Suahes. La Carinthie, quoique fort montueusé, ne l’est pas suffisamment pour présenter des gorges étroites, fermées par des rochers à pic , qui, ôtant l’espoir de les tourner, deviennent réellement alors une barrière formidable. Ce qui la rend importante*, c’est qu’on y voit jaillir les sources des trois rivières profondes que traversent horisontalemént les états de la maison d’Autriche; mais dès qu’on parvint à Villac^ ces rivières sont tournées. La Save reste déjà en arrière dans les montagnes de Gorrice, La Drave passe sous Villac , et l’on y est également maître des chemins qui tournent les sources de la Mur, Aussi le plan du général en

PlîiCES

chef, en attaquant la Carinthie plutôt que la Carniole, dérouta les Autrichiens. Ils croyaient que nous prendrions le chemin de la’ plaine ; qu’ils auraient le loisir de se rassembler sur notre gauche et d’attendre que nous fussions gênés sur notre droite, soit par les places de la Hongrie, soit par le courage de ses habitans, pour tenter l’offensive. Mais dès l’instant que nous suivîmes Je grand chemin des montagnesqui conduit à Vienne, ces avantages se tournaient contre eux. Les défilés montueux du couvraient notre gauche;

nous pouvions meme par ces défilés déboucher en Bavière, essayer de tourner l’armée du 'Rhin, et séparer en deux les principales masses des forces de l’Empereur. D’un autre côté vers notre droite, la partie des Alpes qui sépare la Carinthie de la Qirniole, le fameux passage du mont Liôe/, nous faisait un rempart contre les efforts de la Hongrie ; et plus loin le cours de la Mur qui forme un coude, servait au meme objet. Nous n’avions donc à craindre, pour le moment, que les faUdes obstacles cpie nous opposait l’armée du prince Charles. On se servit contre lui de la tactique du fort, on tâcha de le joindre pour l’écraser. Les divisions Masséna, Guieux et Chabot qui commandait celle de Serrurier, marchaient à quel- (jues heures de distance l’une de l’autre, se rassemblaient , s’entrelacaient selon le besoin , ou se portaient sur les flancs de l’ennemi.

I^e général en chef ne larda pas d’airiver a

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lag

Villcic ; il y apprit les détails de l’enlrée de nos troupes dans Trieste : elle eut lieu de la manière la plus pacifique.

Cette ville ne méritait, sous aucun rapport militaire , l’importance que l’opinion publique attachait à sa possession. Sa position est intenable du côté de la terre; aussi, excepté un château insignifiant, l’Empereur ne s’est point mis en frais pour la fortifier. Les ouvrages du côté do la mer, quoique coûteux, sont faibles, bas, et mal flanqués ; ils ne pourraient soutenir deux heures l’effort de quatre vaisseaux embossés. Le prince Charles sentit si bien le danger qu’il y aurait de vouloir tenir Trieste^ 4*^*’*^ ordonna de l’évacuer d’abord, après notre passage de Xlsouzo,

La division Bernadotte eut ordre de diriger son attention sur ce point ainsi que sur un petit corps d’armée qui s’était retiré dans l’istrie: outre cela , comme ce général devait suivre tous les mouveinens rétrogrades de l’autre corps d’armée que le prince Charles avait laissé dans la Carniole , il ne tarda pas à occuper Laubac^ capitale de cette province, que les Autrichiens abandonnèrent sans la moindre défense.

Pendant que ceci se passait sur notre droite, on vint nous donner avis â Villaci[ue le prince Charles avait pris position sous Clagenfurt ^ cheU lieu de la Carinlhie. Ce général en chef résolut de l’attaquer, et sitôt, que Guieux fut à portée de soutenir Masséna, celui-ci reçut ordre de marcher

PliîCES

vers cette ville. Le prince Charles n’osa pas nous attendre ; mais , ne voulant pas se retirer sans combattre, il résolut de risquer une partie de son arrière-garde pour couvrir sa retraite. Quelques milliers d’Allemands soutenus par quatre canons, et deux escadrons de hussards occupèrent deux trouées séparées par une colline boisée. A peiné fûmes-nous déployés que notre cavalerie chargea et culbuta la leur. Un instant après, une de ces trouées fut tournée par notre gauche, et tout le corps des Autrichiens se retira en déroute. Comme Jè jour baissait, l’affaire ne fut pas assez décisive et ne coûta à l’ennemi que trois cents prisonniers. Clàgenfurt le jour inème ouvrit ses portes : celte place n’était pas susceptible de défense ; nous y trouvâmes beaucoup de malades abandonnés et quelques blessés.

Quoique le mal empirât pour les Impériaux qui se voyaient forcés d’évacuer la Carinthie, le prince Charles pouvait encore prendre des mesures utiles, et conserver à une partie de ses troupes une opinion favorable à leur valeur; il iievait se retirer à grandes marches, se rapprocher de ses renforts et avoir toujours devant soi lè temps nécessaire pour se retrancher, en cas qu’il fallût tenir. Mais une routine destructive de toute idée saine le priva de ces derniers appuis.

L’armée autrichienne du Rhin, par les succès ftiomenlaiîés qu’elle obtint sur la nôtre , s’était acquis une supériorité étonnante dans l’opinion

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dés Allemands, sur' toutes les autres troupes de l’Empereur: Cette supérioriléj refluant sur chaque individu , inspirait au.\ soldats de l’émulation pour la conserver. Si l’on ajoute à ceci que les grenadiers impériaux sont réellement une troupe d’élite, il sera facile de concevoir quelle devait être la présomption de ces grenadiers du Rhin, qui étaient accourus au secoui*s du prince Charles, lisse croyaient invincibles ! Et cet orgueil précieux aurait pu produire sous un autre chef des résultats décisifs : nos troupes même avaient pour eux un sentiment secret d’estime; trop accoutumées à vaincre, elles ne voyaient pas sans étonnement des hoiiimes qui avaient vaincu des Français.

Mais cette réputation dangereuse s’évanouit au premier combat, et en mon particulier jè regarde ' commè le moment le plus heureux de la campagne celui qui me fit contribuer à sa chute.

L’ennemi nous évita jusque sous Freisac , petit boiirg à huit lieues de Clagenfurt; nous rencontrâmes là leur arrière-garde; elle était soutenuè de canons qui maltraitèrent notre cavalerie. INéanmoins leur retraite paraissait être décidée, au point que le général en chef ordonna à Masséna de pousser ce jour même jusque sous TVcmmarc, lorsque lout-à-coup le prince Charles prit le parti de défendre le défilé qui précède ce bourg, et destina ses grenadiers à soutenir notre choc. La position qu’ils occupaient était forte; ils avaient devant eux une petite plaine que leur artillerie

PiiCES

sillon oait en tous sens : cette plaine était barrée par des mamelons qui s’élevaient en amphithéâtres; le centre des grenadiers garnissait ces postes sur deux lignes ; leur droite et leur gauche s’appuyaient à d’autres mamelons très-rapides et fort boisés.

Ce qui aurait pu nous devenir funeste, c’est que nous avançâmes trop rapidement depuis Freisac. crovant la retraite de l’ennemi absolument certaine; cela fut cause que l’affaire ne s’engagea qu’avec l’avant-garde de Masséna soutenue par deux bouches à feu. Dès les premiers coups de canon, un boulet tua un excellent chef de brigade d’artillerie, nommé Carrère; cela fit impression sur nos troupes ; heureusement quelques maisons isolées cachant la tête de nos colonnes, elle ne s’ébranla pas. Envoyé par le général en chef pour me trouver présent au combat, j’arrivai à l’instant où Masséna formait deux petites colonnes de grenadiers et envoyait des tirailleurs sur la droite des ennemis. Je le priai de me confier ceux qui devaient assaillir la gauche, et l’on marcha. Nous y trouvâmes une résistance vigoureuse; il y avait là un bataillon de grenadiers hongrois dispersé en tirailleurs; ils se battaient avec acharnement mais sans fruit. Ces géants maladroits, une fois hors de leurs rangs, ne savent plus se placer; ils liraient au hasard et offraient par leur taille un but facile à nos chasseurs. Ceuxci à tir de braconniers en jonchèrent la monta-

ALTOGRAPUES.

gne, et forçant inopinément sur leur centre les chassèrent du mamelon qu’ils défendaient. Comme ce mamelon dominait les batteries ennemies, nos coups les plongeant, ils en retirèrent leurs pièces. Ce mouvement s’exécutait lorsque nos grenadiers débouchaient dans la plaine. Je descends alors du mamelon, et prenant les premières compagnies qui parurent, je perce par le milieu de l’ordre de bataille des ennemis, et je tourne, par un vallon qui se trouve devant moi, les grenadiers hongrois qui se reliiaient par les coteaux de la droite. Ceuxci, au bout d’une demi-lieue de marche , furent très-surpris de voir que nous leur avions barré la retraite ; découragés et fatigués , ils mirent bas les armes. Notre avantage ne fut pas moins décisif dans la plaine. Cette journée coûta mille hommes à l’ennemi ; mais ce qui devint irréparable, c’est le découragement qu’elle occasionna.

Lorsqu’une troupe est battue dans un pays dif. ficile, elle est portée à excuser sa lâcheté par la force des circonstances ou l’ineptie des généraux; mais quand les soldats ont du dessous quoique à nombre égal, et après avoir résisté vaillamment, un sentiment intérieur de leur infériorité remplace toute autre sensation; et dès-lors l’espoir de les ramener au combat avec succès est perdu ! Les Autrichiens furent saisis de cette terreur panique d’abord après le combat de Neumare, Sitôt qu’on les forçait de soutenir, ils se croyaient sacrifiés. Le lendemain i3 germinal, leur arrière-garde se

prÈccs

fit écraser soiis Hundsmure; uiie partie des Attemands garnit ce bourg, et l’autre une hauteur sur la droite. Nous commençâmes par attaquer la hau-^ teur; les Impériaux, qu’on en chassa refluèrent vers le bourg ; on y en tua plus de quatre cents, et sept cents furent faits pii'isonniers. Le > Masséna s’avança vers Judenhourg ^ et à ses portes une charge de cavalerie coûta encore quarante hommes aux Impériaux.

Pendant que notre avant-garde comptait ses journées de marche par des victoires, le général én chef faisait des mouvemens convenables pour couvrir ses flancs.

Le corps de Sporke, dont j’ai fait mention dans ma dernière lettre, sans chercher à défendre le Tyrol, se réfugia dans les montagnes de Saltz-> bourg, et s’approcha inconsidérément de notre gauche; c’est-à-dire, qu’au lieu de faire le grand tour par la Bavière pour entrer dans rAutricbe, il voulait y pénétrer en traversant la haute Styrié par la route de Rotenmann, Le général eh chef commença par renforcer la division Masséna avec celle de Serrurier, placé en seconde ligne, et en*? voya Guieux s’emparer du pont et de la ville de Mubrau. Ce mouvement nous faisait traverser la Muveh, e^ tournait l’ennemi en cas qu’il voulût défendife le cours de cette rivière sous Léaheti ou Brouch, Guieux parvenu à sa destination apprend que l’ennemi soigneux de sè tenir à Fétàrt s’éloi-

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gnail de lui : on le poursuivit, mais on n’aUeignit son arrière-garde qu’à huit lieues au-delà de Muhrau : elle fut entamée, et quelques centaines de prisonniers, joints à beaucoup de bagages, nous dédommagèrent de notre peine, pendantque Sporke effrayé se réfugia en Bavière. Celte entreprise finie, Guieux joignit le corps de bataille. Peu de temps après, le général en chef fit venir la division Bernadette de la Carniole, afin d’avoir son arrnée réunie et être plus à portée de frapper des coups décisifs.

C’est ce dernier choc que craignaient les Impériaux! Lorsque le salut d’un empire parait dépendre d’une bataille, qn cherche à en reculer l’instant. Le prince Charles sentit celte vérité; et soit zèle pour la cause commune de la maison d’Autriche , soit effroi à la vue d’un danger qu’il pouvait apprécier., il étouffa la morgiie archiducale pour ne songer qu’aux intérêts de son frère,, et il se décida à cette démarche dont l’histoiré consacrera la flétrissure. On ne pourra du moins jamais naettre en doute que dans sa position , son^ attitude en demandant un armistice ne fût celle d’un suppliant.

La suspension d’armes eut lieu après; que les deux généraux aiitriclnens,, Belle-garde et Mervile^^ se furent abouchés avec le général en chef, ài. Judf mbqurg, Pendapt qu^on en discutait les cqnr ditions, nos troupes, avaient ordre de poursuivre leur marche rapide. Nous gagnâmes dix lieues de

Plî'CKS

terrain, et lorsque la suspension fût définitivement conclue, nous étions déjà au-delà de Brouc, bien en avant de la ligne de Gratz et inaîtres de la route qui y conduit. Les Impériaux, pour obtenir ce répit de six jours, nous livrèrent la citadelle de Gratz : cette suspension momentanée devint l’indice de la paix. Ln événement aussi inattendu mérite d’étre approfondi.

• L’Autriche, cette monarcliie formidable, qui s’étayant de l’art de tout atteindre par le perfectionnement des détails, avait pu mouvoir depuis six

ans ses immenses ressources contre le fover de la

liberté! Qui seule déploya plus de moyens que la coalition entière, dont les forces toujours renaissantes menaçaient de perpétuer la guerre, d’épuiser les vainqueui's par le nombre de ses victoires, cette monarchie s’effi-aie, oublie son oi^ueil, sa réputation désormais anéantie ei vient implorer la magnanimité d’une nation qu’elle menaçait de son joug.

Sans m'astreindre à dévoiler tous les rapprochemens qui peuvent avoir rapport à cet événement, je décrirai la jK>sition de nos armées à la suite de nosvictoii*es, l'espoir <|ue pouvait conserver rennemi malijré ses défaites. Je tacherai de discerner si l’esprit Révolutionnaire qui fut souvent la cause tacite de uos succès, pouvait encore nous en pixmietti-e ; quel parti notis devions prendrt' si l'Lmpt'reur s’obstinait à continuer la guerre.

AUTOGRAPHES. 1 3*7

et quels furent les' motifs qui rëpoiîvàntèrént'suf- .fisamment pour^hâter la paix.

Il est connu que Tannée coiiqué-rante qui' a' des communications à garder s’affaiblit pendant* que Tennemi qui se retire se conéentre. L’clrmée du prince Charles qui, lors de sa dernière défeile sous Hundsmare^ comptait à peine seize mille hommes, en’ aurait eu tout-à-coup quarante mille sous les murs de Vienne. Sporke en amenait sept mille; le eorps qui observa Bernàdotte, et qui s’était retiré à marches forcées, avait le même nombre d’hommes, et dix mille soldàts ne s’étaient jamais éloignés de la capitale. Un mois plus tard, des réserves nombreuses* accouraient de toutes parts, et les rives du* Danube eussent été couvertes de qiia* tre-vihgt mille combattans. Outre ceci, sur nôtre droite, nous avions* deux corps; Tun,' celui de Sekendorf, qui comptait six mille hommes,- et qui servait de noyau aux recru es de. la Hongrie ^ pendant que dans Vistrie une autre colonne de la même force, à laquelle se seraient jointes tou tes les levées de la Croatie^ avait déjà obtenu des succès et s’était réemparé de Trieste. A ces obstacles sé joignait celui des Tyroliens levés en masse, qui, défendant leurs foyers, permettaient aux quinze mille hommes rassemblés dans cette province de marcher sur Tltalie , ce qu’ils firent; car Lôudôrt s’avançant sur deux colonnes occupa Alla et Bèî^ lenco. Enfin, Tltalie, ce point duquel nous étionà partis', était en proie aux troubles, etiesf tPoupei

ai

que nous y laissâmes, loin de pouvoir nous fournir dessecoui*s ou d’assurer noire retraite, livraient des combats sanglans pour la reconquérir.

A ces considérations extérieures s’ajoutaient des vices internes, dont les conséquences étaient bien plus dangereuses. Les positions montagneuses qu’occupaient nos troupes, dénuées de magasins, pouvaient tout au plus contribuer une décade à leur nourriture, et si nous descendions dans la plaine, nos avantages se perdaient. Non seulement ceci, mais la difficulté ou la fausse direction des, transports d’artillerie avaient lait manquer l’envoi des munitions indispensables. Nous étions réduits à l’approvisionnement ordinaire des pièces; une seule bataille pouvait l’épuiser; et malgré nos efforts, le pays, dans un espace de temps si restreint, ne fournit que des ressources insignifiantes. Ce, seul objet devenait décisif : quelques milliers de poudre de plus ou de moins fixaient le sort d’une campagne , et notre opiniâtreté n’eût servi qu’à livrer à l’ennemi des soldats désarmés.

Nous ne pouvions plus nous étayer de l’éian de l’esprit Révolutionnaire, car notre conduite en avait anéanti le germe dès notre entrée en Âlle- , magne ! 11 est certain que le nombre des mécontens eût pu devenir redoutable pour l’Empereur. Gratz en était le foyer; cette ville avait une garde nationale : elle la doubla lors de notre venue; ses habita ns se classaient en neuf mille honunes armés, qui tous désiraient un changement. 1 .æs peu-

ÀUTÜGKAPHKS.

pies de la campagne, exaspérés par les contributions et les levées, se remuaient : la Hongrie siisnendait ses armemens , retenait ses soldats et attendait révénement. Si en entrant en Allemagne > nous eussions proclamé la liberté des provinces envahies, la Révolution s’organisait; mais il est <louteux qu’elle nous eût conduits au but de nos travaux, la tranquillité intérieure de la France. .

Sitôt que nous aurions pris le parti d’inviter ces peuples à l’indépendance , il fallait la soutenir à tout risque ou tacher à jamais les annales de la République d’une déloyauté flétrissante. L’Autriche , qui se voyait sans espoir, nous faisait une guerre à mort. Les princes qui régnent en Allemagne , que l’impétuosité de nos armes épouvante moins que les suites de nos principes régénérateurs , auraient fait avec elle cause commune; plus nous attisions l’embrasement pour dévorer les despotes, ■ plus ils se seraient hâtés de l’éteindre. Les suites . de cette lutte devenaient incalculables; le doux; espoir de la paix s’éteignait dans nos cœurs, et en jetant un regard inquiet sur le passé, nous n’apercevions en pareille circonstance que l’asp’ect hideux de la guerre de trente ans. . ,

Dans cette alternative, Bonaparte choisit le parti qu’il crut convenable pour accélérer la paix. 11 entra en Allemagne en conquérant humain et non en propagateur ; il voulait diminuer les moyens militaires de la maison d’Autriche, ruiner la Monarchie dans ses soutiens et non l’anéantir,.

PIECES

en établissant des principes dont les résultats ne pouvaient que la détruire. Mais à peine eut-il manifesté ses intentions, que le despotisme se servit contre nous des armes que nous avions craint d’employer. Il s’étaya auprès de ses sujets de la dévastation qui marquait le passage de nos troupes pour réveiller leur haine ; il nous représenta comme des bordes spoliatrices, qui dédaignaient de les séduire par leurs dogmes, et qui tout au plusse seraient servis de l’inconséquence de quelques individus pour marchander la paix avec plus d’avantages. Ces hommes qui se voyaient con-* damnés d’avance à porter le meme joug , chez lesquels tout espoir s’éloignait de s’arracher aux bras du despotisme, s’unirent à lui pour alléger leur chaîne : ceux qui étaient coupables cherchaient surtout à donner le change sur leurs intentions en aPTectant un zèle simulé ; et dans la certitude de la spoliation à l’arrivée de nos troupes, ils préféraient courir les chances des combats pour défendre leurs propriétés. Aussi, à la première nouvelle de l’armistice, le mouvement qui régna à Vienne et en Hongrie est inconcevable : tous les bras s’armèrent contre nous, et nos offres ultérieures d’insurrection ou de liberté auraient été rejetées avec horreur.

Pendant que les orages s’accumulaient sur nos tètes, nous étions confinés dans des gorges étroites , et privés de toute communication avec l’Italie , et avec lès arbiées du Rhin. La situation décès deux

AÜTOGRA.PHES.

points décisifs nous était inconnue. Que devio’nsnous faire? revenir sur nos pas était le parti le plus sûr, mais le plus honteux ! La réputation d’une armée est le principe de sa force, et en ajoutant un exemple à l’axionie que les Allemands s’efforcaient d’accréditer qu’il est impossible qu’une invasion en Allemagne devienne utile au conquérant , nous fixions à jamais le théâtre de la guerre dans les plaines de l’Italie : d’ailleurs c’était accumuler les dangers contre l’armée du Rhin, qui à cette époque devait déjà avoir traversé ce fleuve. Nous pouvions, il est vrai, marcher vers la capitale de l’Autriche ; la postérité nous eût sûrement reproché de ne l’avoir pas fait : elle aurait comparé ce mouvement à la faute d’Annibal , car on prétendra toujours qu’il terminait la guerre dans Rome; mais nous! nous l’aurions éternisée dans Vienne ! L’Empereur au désespoir risquait tout ; il prenait la ligne du Danube ; il se couvrait des eaux de ce fleuve profond qui a partout cinq cents toises de large.; il s’étayait de LientZj Kornenbourg, de Bude^ à^Raab, de Legrad, de Varasdin. Ces places formaient autour de nous une ligne circulaire; elles sont toutes insignifiantes, mais le moindre revêtement résiste à une armée

dépourvue d’attirails de siège' : la guerre restait au même point, et, ne pouvant plus être avantageuse, devenait nécessairement nuisible. Enfin le seul parti que nous pouvions prendre, était de réunir nos divisions et de foncer sur l’armée Im-

Mf'CFS

périale du Kliin. Ce inouvemeni était plus brillant que décisif, et l’on pouvait considérer l’Italie comme perdue.

L’œil de l’observateur , en parcourant ce vaste cercle de chances, n’entrevoyait que des abîmes ; ils auraient eu droit de nous épouvanter, si des considérations également fortes n’eussent empêché l’Empereur d’en sonder la profondeur. Les vices intérieurs de notre armée luiétaient'méconnus : pendant qu’il craignait nos ressources, nous présentions à ses regards une masse de soixantedix-mille guerriers, dont les deux tiers avaient cinq fois dispersé ses armées nombreuses. Enfin, aux yeux des speetateurs passifs de Vienne, cette • invasion devait paraître la plus terrible parmi celles qui menacèrent l’existence de la maison d’Autriche.

Soliman et K ara-Mustapha assiégèrent Vienne; mais la cause de l’Empereur était alors celle de rAllemagne, celle de la Chrétienté, de l’humanité! un intérêt direct réunissait les esprits, et %\Vivnne eut succombé, on l’aurait reconquise comme Bude^ aux frais de l’Europe entière. Bellisle, dans son temps, était bien moins à craindre; sans compter la faute qu’il fit de se jeter dans les forêts de la Bohême; s’il eût même attaqué la Capitale , l’événement restait incertain. Les Etats de Marie-Thérèse étaient fiorissans; ses sujets exaltés et ses vastes provinces que le grand Frédéric appelait une pépinière de soldats, auraient lancé

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sur Bellisle trois armées avant qu’il fût parvenu à s’affermir en Autriche. La seule époque qui a quelque affinité avec la nôtre, et qui menaçait l’Empereur de sa ruine, est celle ou Gustave- Adolphe guidé par le fanatisme religieux, après avoir soumis la Saxe, envahissait la Bohême. Un germe destructeur fermentait alors dans toute l’Autriche, et si ce roi guerrier se fût approché de Vienne, il aurait renversé la dynastie régnante quand même le trône se serait conservé.

Mais tous les symptômes alarmans de la chûlo des Empires s’accumulèrent à notre approche ; le discrédit, l’épuisement, les murmures, la terreur glaçaient tous les esprits : il fallait combattre , et personne n’osait conseiller de se mesurer avec une armée réputée invincible. L’Empereur épouvanté apercevait sous ses yeux les apprêts inquiétans de sa défense ; ses palais, ses jardins allaient être livrés à la cupidité du vainqueur, ses parois somptueux devenir un objet de dérision. A la veille d’être forcé d’abandonner sa capitale, il eût montré à ses sujets le spectacle dangereux d’un prince errant; et ceux-ci, voyant un pouvoir supérieur au sien , se seraient bientôt accoutumés à le méconnaître.D’ailleurs, le souverain ne s’étayait plus de l’idée de l’immutabilité de sa puissance, de cette impression que provoque la permanence du pouvoir attaché à de certaines localités. Tout se déplaçant , chaque chose commençait à dépendre de l’opinion individuelle. S’il voulait s’aider du

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7-èle de scs sujets ^ il était obligé d’abandonner les formules ordinaires par lesquelles l’autorité .mapife^e ses intentions, et qui prouvent qu’elle existe. Sitôt que le despotisme prie , sa puissance se perd! il donne tacitement le droit d’accorder pu de refuser. Dans les guerres de dynastie à dynastie, les peuples, certains de porteries memes fardeaux, préféraient un mal connu à un joug ^étranger ; niais les principes démocratiques rendaient le danger imminent, et le monarque ne pouvait jamais être assez sûr de la levée en masse pour que la crainte de s’en voir maîtriser ne vint p'oubler son esprit.

A ces raisons décisives s’ajoutaient des sensations personnelles. Il n’y a d’ordinaire que la vanité des souverains qui est lésée dans leurs revers. Dix provinces perdues et des milliers d’hommes sacrifiés ne diminuent pas d’un mets les apprêts d^ leur table ; comme parliculiei's, ils sont constamment entourés du meme cercle de plaisirs.

Aussi, quel doit être leur effroi aux premières , atteintes du niallieur, quand le sort leurporte des coups directs , lorsqu’il atteint ce luxe qu’ils croyaient inhérent à leur existence : une ame .forte en. serait ébranlée; l’esprit pusillanime de François en fut abattu, et sa main tremblante . signa les préliminaires.

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LETTRE iCRITE D* ITALIE A UPf AMI , SUR LE COU- AERWEMENT HE VENISE.

Cher ami ,

Dans ma dernière lettre je te marquais comme prochains les efibrts de l’ennemi; mais son inaction a trompé mon altente. Les Allemands efTrayés du sort de quatre armées, qui disparurent successivement sous notre fer , cherchent le repos derrière les retranchemens élevés à Bassano et à Pa-

doue , pendant que le cours de l’Adige assure la marche dé nos soldats. Mantoue bloquée étroitement voit consumer ses défenseurs parles exhalaisons de ses marais, qui sont sa seule défense. Les maladies détruisent ce que notre bayonnette ne peut atteindre , et bientôt la faim nous livrera les débris d’une garnison que l’orgueil deVurmser fait périr en détail.

Dans cet état des choses , les quartiers d’hiver permettant à chacun de reprendre ses occupations favorites , je me livrais a l’étude sans me^ tourmenter l’esprit à la recherche des monumens dont le faste des Romains orna ces contrées; je ne regardais que les hommes qui les habitent aujourd’hui. Leur ineptie, leur dévouement à un ré-^ gime dont la perfidie guide la politique, leur haine envers nous , offrent un tableau attristant , et lorsque j’essaye d’en découvrir la cause, mille questions difficiles envahissent mes idées.

Pourquoi l’esprit Révolutionnaire qui électrise les liabitans des rives du Pô, du Panaro, de l’Adda, n’a-t-il point d’accès chez les Vénitiens? Sonl-ils libres? croyent-ils l’étrePou un bonheur domestique les dédommage-t-il de l’oubli de leurs droits ? Pourquoi aiment-ils la main qui les opprime ? pourquoi se rallient-ils autour d’un gouvernement qui ne peut ni ne sait les défendre ?

A ces effets de leur aveuglement se joignent des réflexions non moins étonnantes sur la haine qu’ils nous vouent. Les faits passagers de la guerre en sont-ils seuls la cause? on voit néanmoins les Lombards les supporter avec plaisir par l’espoir du futur; les seuls Vénitiens ne désirent rien', et préfèrent à tout règne d’innovation leur ancienne léthargie. On croira peut-être que les Allemands les ménagent; non, bien moins que nous : les peuples Vénitiens les aiment pourtant; ils se groupent autour d’un individu matériel, dont la discipline monotone leur paraît la plus belle image de l’ordre : c’est le parti vaincu qui concentre sa pensée, et dans son ressentiment bizarre envers le vainqueur, il ajouterait le mépris, s’il n’était atterré par une sensation bien plus impérieuse, celle de la crainte.

Pour résoudreces questions, il faut fixer le passé; il faut chercher dans les faits qui établirent ce gouvernement les causes de sa durée, découvrir les ressorts par lesquels une poignée de Nobles

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sut ëlerniser leur pouvoir , comprimer Tambition de leurs nombreux rivaux, enfin peindre cette politique atroce, qui cimentant leur oppression avec les crimes des sujets, fit aimer un régime affreux, par Tappât de l’impunité.

Tant queVenise fut pauvre, et que des dangers imminens concentraient les esprits, elle fut libre; mais trois siècles après sa fondation, lorsque le commerce compliqua ses interets avec ceux des états circonvoisins, elle crut avoir besoin d’un chef. Ses premiers Doges furent justes : les babitans qui les élisaient, choisissaient celui qu’ils croyaient avoir le plus de talens et de probité. C’était alors comme dans toutes les Républiques naissantes le siècle des mœurs ; il fallait au moins que le chef se distinguât par quelques vertus : s’il s’éloignait de la ligne de ses devoirs, on le privait de la lumière.

Ces princes électifs se guidaient dans les Conseils par l’expérience d’autres citoyens dont ils faisaient choix; mais tous ces pouvoirs temporaires n’avaient ni plan, ni moyens pour affermir leur règne. Et l’État ne fut asservi que quand les citoyens virent d’un œil indifférent se perpétuer dans les premières magistratures ces systèmes d’empiétement et d’oppression.

Après la fin tragique du doge Fradonico (880 ) l’on créa des Avoyers pour enquérir sur les crimes. L’assassinat du doge Vital (1172) fut 'le principe du Conseil des Dix. Bientôt les premierâ. ^

PIÈCES

devii>pent les intermédiaires entre le peuple représenté par le Saint-Conseil et le prince ; et les autres, des juges redoutables qui embrassèrent tous les genres de délits, qui, frappant le Magistrat, Tadministateur, le guerrier, ainsi que le reste des liabitans, régnèrent invinciblement sur tous par la terreur.

Le peuple sentit que Ton empiétait graduellemnet sur ses droits; il crut n’avoir d’autre moyen de répression que celui d’élire un Doge dévoué à ses intérêts, et il fit choix de Tiepolo pour soutenir sa cause. Les nobles effrayés élurent de leur côté Gradenigo. On pouvait s’attendre à une lutte lorsque la faiblesse de Tiepolo abattit les espérances du peuple; il se démitde son emploi, et son rival resta Doge. Gradenigo reconnaissant envers le parti qui l’éléva, fut celui qui posa les bases du règne des Nobles. Le peuple jusqu’alors avait été représenté parle grand Conseil; et douze Electeurs ( deux par quartier ) choisissaient annuellement, pour former ce grand Conseil, quatre cent quatrevingts individus dans la masse des citoyens. Le Doge proposa ( 1299 ) la loi de rendre héréditaires les hommes élus pendant cette année. Ce décret fut accueilli avec transport par les familles qui acquéraient cette prérogative : le peuple lésé voulut se soulever; on le prévint, ses chefs furent égorgés, et la crainte retint le bras des autres. Dix ans après, l’indignation se réveille, Jesj deux partis prennent les armes. Tiepolo et

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Guerini guident les opprimes; mais ruii est tué, Fautre fuit, leurs troupes se dissipent et Faristocratie resta affermie à jamais.

Les'Nobles échappés à ce danger consolidèrent l’institution du Sénat et du Conseil des Dix , en y ajoutant celle des trois Inquisiteurs. Ce Sénat' fut destiné à servir de voile à Farbitralité de ces tribunaux terribles, dont l’influence devint d’au* tant plus sure , que les sénateurs , pouvant seuls en être nommés membres, commençaient à donner des preuves de celte condescendance qu’il leur tardait d’exiger.

Dès ces premiers temps , la politique de tous' ces corps* était déjà profonde. Sans crainte sur les mouvemens de la multitude qu’ils éblouissaient avec l’ostentation de l’équité, en la domptant pat* ‘ une sévérité inexorable, ils s’astreignirent à saper le seul pouvoir qui était au-dessus d’eux , celui du Doge. Ils gagnèrent par cette lutte d’insinuer à l’opinion publique qu’ils étaient une barrière à la tyrannie , et d’augmenter la terreur que devaient* inspirer des tribunaux même redoutables au suprême Magistrat.

Mais c’est à l’histoire à nous peindre le tableau vigoureux d’un Gouvernement qui , par une conduite égale , sévère et souvent juste , accrut sa puissance avec les mêmes causes qui détruisaient celle de ses voisins. Les dangers imminens , le prétexte du bien public, furent les armes avec lesquelles lès Nobles extirpèrent tous lés germes in*^'

PIÈGES

teneurs qui pouvaient produire des changemens funestes à leur pouvoir. L’ambition des Doges, l’orgueil des richesses, l’insolence des grands, les tumultes populaires, la liberté des opinions, tout fut comprimé , anéanti. Et dans cet enchaînement de faits ils auraient donné des leçons profondes aux autres nations , si leur application envers l’humanité eût été meilleure.

Parmi cette foule d’exemples, les plus décisifs sont ceux-ci : le doge Faliéro (i355) frappé par la loi est décapité sur le perron d’où il comptait proclamer sa souveraineté. Plus tard, de doge Fascari, réduit par l’âge à ne plus pçuvoir remplir ses devoirs envers l’État, est forcé d’abdiquer. Ici l’on voit le doge Téniero , imitant Bru tus, faire périr son fds dans un cachot , pour avoir insulté un Magistrat. La, le patricien Zéno , malgré ses nombreux services , finit ses jours dans l’indigence d’un exil , pour avoir tu une somme légère, que la loi obligeait de déclarer. Avec une fermeté digne d’éloges , le Sénat domine toute influence étrangère ; ni le Pape , ni l’Empereur n’ont jamais pu rien obtenir pour un sujet Vénitien.

Dans ces cas même l’on sévissait contre le protégé coupable, et, s’il était absent , contre ses pareils. Ce même Sénat, altier dans la prospérité , était inflexible dans les revers. Les plaintes et la fureur du peuple n’ont jamais pu lui arracher un décret qui lui fût favorable ; , et le seul trait de sa condescendance envers la multitude eut lieu lors

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du siège de Venise par les Génois ( 1378 ) , où l’on accorda le droit de noblesse à trente familles choisies parmi celles qui avaient le plus contribué à

sauver 1 Etat.

Ce gouvernement néanmoins eut . tôt ou tard subi quelques changeniens , s’il avait été permis de les proposer; mais sa politique s’épuisa à éviter cet écueil dangereux. Les grands profitèrent avec un tact rare de l’élan imprudent de deux hommes pervers , pour, comprimer à jamais la liberté des opinions de tous les autres. Bono ayant proposé que le trésor assignât une pension aux Nobles pauvres, et Minio ayant osé s’opposer aux impôts mis sur les Magistrats dans un temps de calamité , furent exilés,’ et ils périrent dans la misère. 11 fut donc décidé par ces exemples que. le Conseil des Dix pouvait punir pour une opinion émise. Dès cet instant, la crainte d’une interprétation arbitraire condamna le pouvoir législatif au silence dans toutes les affaires majeures.

, 11 est facile de concevoir la supériorité que donnait aux Nobles, sur tous les ordres de l’État’^ un système suivi d’empiétement etayé sur le pouvoir. Ces memes rapports existaient entre la vaste politique de Venise et les gouvernemens désunis de ses voisins. Dans l’Italie morcelée, le choc des combinaisons de tant de princes occasionnait des changemens continuels et funestes; mais à Venise la force des gouvernans tenait à la gloire

i5a PiècEs

de rÉtat ; ses vrais intérêts étaient les' seuls admis; après les avoir mûrement discutés, on les soute-* nait avec vigueur; des dangers fréqliens excitaient au dévouement, des guerres continuelles alimentaient Ténei^ie; et le peuple étonné croyait voir, dans les moyens employés pour l’asservir, ceux qui enfantaient au-dehors la prospérité de la République.

Personne n’ignore que Venise dans deux siè-' des usurpa le tiers de l’Italie; le reste n’eût pas tardé à recevoir des fers , lorsque l’impétuosité^ française renversa cette monarchie dangereuse, à laquelle il ne manquait que des sujets belliqueux, pour devenir redoutable à toutes les puissances.

Le siècle qui suivit la bataille de Ghiera d’Adda, ne fut qu’une suite de calamités pour les États Véuîliens. Le Gouvernement après des travaux infinis St' ressaisît des provinces perdues; mais il sentit s;i faiblesse, et ne crut pouvoir trouver son salut t|tie dans une neutralité constante. Ce changement total de mesiu'es envers Texlérieur en nécessita aw-ikHians, Tant que FEtat avait lutté contre lies voisins formidables, les ?iobles pauvres trou- \tiient, tlaus les armes et dans les succès, de quoi contenter leur ambition. Le peuple, ou foulé par la guerre , ou soigneux d'en guérir les |vlaîes, se laissait entraîner par ces circonstances oragetises; et le moindre mécontentement ^HHivait être peint comme un crtme. Maïs un étal cv^nstaut île paix laissait i chacun le loisir de

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discuter ses intérêts. C’est alors que le Gouvernement, pour suppléer à une énergie désormais inutile, eut recours à la perfidie; il adopta cette noire politique, à laquelle jusqu’à nos temps il doit son existence, et que j’essayerai de dévoiler. .

Pour seconder les Nobles , dont l’opinion flottante n’avait pas encore décrété les principes immuables de ce nouveau système, il fallait un homme dont l’esprit profond, en abondant dans leur sens, désignât tous les moyens qui peuvent affermir un parti , et cet homme se trouva dans le silence d’un cloître.

' Le moine Fra Paolo Sarpi devint le génie titulaire de l’oligarchie de Venise; son ame vigoureuse mûrissait l’érudition que le travail joint au temps lui avait fait acquérir; et sa plume s’était déjà essayée à décrire le conflit des passions qui agitèrent le concile de Trente ; mais son étude favorite fut celle des écrits de Machiavel ; il en distilla les poisons. L’auteur Florentin n’avait peint la politique affreuse qui peut agrandir [un prince faible et ambitieux, que pour épouvanter^les peuples que l’on voit s’assoupir sous leur joug. Fra Paolo la transforma en principes , afin de séduire et d’enchaîner les humains.

Les conseils qu il donna aux trois Inquisiteurs sont lin monument dont l’existence flétrit les annales de Venise. Quelle doit être l’essence' de ce Gouvernement, puisqu’il n’y a que le crime qui puisse le perpétuer! C’est par ces conseils néan-

1 54 PIÈCES

moins que roligarchie vénitienne se soutient. On y découvre plusieurs buts; celui de contenir les Nobles pauvres, qui ayant des droits deviendraient redoutables, s’ils pouvaient acquérir des moyens ; celui de corriger des articles de la Constitution , dont on peut se servir pour opérer des changemens; celui enfin d’écraser le peuple tout en flattant ses vices. Mais ces moyens obscurs qui suffirent pour étayer la faiblesse intérieure du Gouvernement, sont sans force pour s’opposer à la puissance des voisins. C’est alors que ces tribunaux, si terribles dans les ténèbres, tremblent à l’aspect lointain des bay on nettes; qu’ils invoquent la bassesse, et, prosternés devant le vainqueur , répandent ii ses pieds un poison impuissant.

Examen delà révolution française et de ses

RÉSULTATS , QUELQUES JOURS AVANT LE l8 FRUCTIDOR.

La France invoque la liberté, elle renverse l’encensoir et le trône; elle terrasse l’Europe. Les Républicains qui ont juré de faire triompher sa cause, souffrent les privations, et surmontent les dangers de la guerre; ils sont calmes au milieu des épreuves dangereuses qu’accumulent sous leurs pas la terreur et la tiédeur; ils s’identifient aux destinées de la République. Tant de fermeté est sur le^ point de recevoir sa récompense ; les

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forces renaissantes de la maison d’Aiîtriclie’ et les poignards de Fltalie succombent sous nos elTorls : les palmes de la paix prêtent déjà leur ombre aux arts, à l’industrie, au commerce.

Dans cet instant'lumineux de gloire, des hommes destinés à l’oubli osent chercher à nous ravir des biens aussi précieux.

Ces ennemis intérieurs, la honte du nom Français, luttent contre les partisans de la liberté, avec des moyens aussi vils que leür être. A la dignité des institutions Républicaines ils opposent le ridicule ; le caquetage imbécile des cercles, aux raisonnemens des Rousseau, des Montesquieu ; l’afTectalion de la politesse, à la fraternité. Ils régnent sur les esprits faibles , sur des hommes nuis avec le sceptre de la sottise; et leur parti se grossit des ambitieux et des mécontens; le pouvoir momentané qu’ils exercent sur l’opinion peut se comparer à une atmosphère méphj tique, elle n’enfante point de ces tourbillons qui déracinent les chênes ; mais on la voit se dilater en souffles lents et impurs, qui infectent toutes les parties de la France.

Les principaux efforts se sont concentrés à corrompre celte masse immobile qui fait la majorité des nations, qui désire le biei^être sans oser se le procurer. Ils s’étayent auprès d’èllè de maux inséparables de l’existence de riiommc, ils rendent les Républicains^ responsables du' bien qu’ils ^ lïe'peuvetit faire, et de tout le mai qui a été fait.o

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Ils calomnieut Fëtat présent des choses pour inspirer un. désir quelconque de changement.

Celte masse nombreuse, plus tourmentée que convaincue, s’inquiète; elle voit ses amis dans les gens qui exagèrent les malheurs de la France; elle oublie ce qu’elle doit à un homme qui la fait jouir des biens de cette liberté, qu’elle désire avec tant d’ardeur, Peu-à-peu les idées se pervertissent , et l’acception des mots adaptée aux choses se change. Le dévoùment , l’héroïsme sont regardés comme le résultat du brigandage ^ nos victoires comme des. calamités; on repousse même tous les trésors que nous apportons avec la paix, parce que la main qui les offre a été rendue odieuse.

Le gouvernement dont on paralyse les moyens, dont on rejette les mesures,. et auquel on n’en présente que de perfides, veut le bien, mais il ne trouve que des obstacles pour le faite. Il s’occupe à se ressaisir d’un pouvoir qui lui échappe; il consacre son temps à prévoir des attaques insidieuses, à parer des atteintes faibles^ mais continuelles.

Les. contre-Révolutionnaires sont parvenus. à altérer tous les liens qui resserrent la République, à détendre ses ressorts; un mécontentement général, quoique ses causes varient selon les individus, la frappe d’une langueur pernicieuse : c’est un instant de calme, /nais . de ce calme sinistre, qui dans certaines maladies est

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le symptôme de laTrënésie. Deux castes abhorrées,les émigrés et les prêtres, veulent hâter celte explosion terrible. Les uns rapportent en France ces demi-moyens, l’apanage de lâcheté qui leur fit abandonner leur patrie, ou la rage d’un parti oppresseur qui a été vaincu et humilié. Les autres vont plus loin; ils s’emparent de l’éducation publique, iis ont recours aux ressources mystiques pour reproduire des idées anciennes; le mot technique par lequiel ils croyent obtenir du peuple quelque retour vers le fanatisme religieux, cè mot que répètent leurs sectaires, quoiqu’il soit aussi loin de leur conviction que du bon sens, est le rappel réitéré de la Religion de nos pères. Eh que ne remontent-ils d’âge en âge jusqu’à l’idolâtrie ! elle était aussi la Religion de nos pères y et déjà dans ces époques reculées de nos annales', au nom de la religion de nos pères, des prêtres en France, sous le nom de Druides, allumaient des bûchers.

L’étranger qui voit ces troubles se remet de son épouvante; il sourit aux apq)rêls de la guerre civile , il espère quelle le vengera des humiliations innombrables que lui fit subir le fer des Républicains : l’espoir chéri de la paix est prêt à s’é- .vanouir, et la France laisse encore exister les monstres qui provoquent ces nouveaux malheurs.

Dans cette confusion de choses, quelle est la perspective de ces hommes courageux qui se sont sacrifiés pour le bonheur des autres , qui sont

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moins une armée que Télile des Républicains .Français ? le désespoir est devenu leur partage! On cljcrche à fermer pour eu\ tous les cœurs , à atténuer toute sensibilité; on voudrait les isoler au milieu de leurs concitovens ; on tâche même d’attaquer par des sarcasmes ce sentiment sublime de riionneur qui embellit leurs actions et leurs motifs. Placés dans une situation aussi affligeante, ils ont pris le seul parti qui soit digne de leur gloire, celui de continuer leurs travaux, de faire triompher la République ou de périr avec les Républicains.

En vain , la calomnie va nous peindre comme les satellites d’un Chef. L’effet démentira cette assertion absurde : Qui combat six ans pour un but aussi distinct que celui de la liberté, acquiert assez de tact pour discerner l’instant où les démarches, cessant d’avoir rapport à la chose publique, ne seraient utiles qu’à l’individu. La méfiance est le partage du faible, l’homme libre et brave ne limite point sa confiance; il se repose sur lui du soin de venger ses droits, et notre bras est accoutumé à frapper les tyrans.

On cherchera également à nous représenter comme des soldats avides , voulant le trouble et le désordre. Pour détruire cette supposition, analysons les sentimens qui caractérisent nos armées. L’éloignement a affaibli dans les. hommes qui les composent toute collision individuelle;

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riiabitude d’affronter les dangers pour le repos des autres les a familiarisés avec le désintéressement, et le passé a été d’autant plus instructif, que, sans leur laissér le temps de s’initier dans cette science pernicieuse d’altérer le sens des choses pour nuire, il leur donna l’expérience des événemens. La confiance qu’ils ont dans des Chefs qui leur indiquèrent le chemin de la victoie et de la liberté, les éloigne des crimes que pourrait enfanter l’anarchie; ils connaisssent mieux le danger de s’abandonner à des hommes qui enchérissent par calcul sur les principes reçus, que cette foule d’étres trembla ns que Robespierre n’a pu atteindre que dans les caves ou les galères. Désormais, ce ne sont plus des individus qui se prêtent volontairement au cadre de la discipline militaire pour défendre leurs foyers , mais des guerriers qui reprennent leurs droits de citoyens, demandant, pour prix de leurs nombreux services , l’initiative des mesures avec lesquelles on raffermira le bonheur commun.

Si les maux qui menacent la France deviennent assez ur^ens pour que notre bras seul pût la sauver; si les patriotes bannis de leur pays ne peuvent y rentrer sans nous, si les émigrés envahissent le territoire, nous franchirons les montagnes qui nous séparent de notre patrie , cwec la rapidité de V aigle.

Nous entrerons en France la constitution à la main; c’est à l’abri des lois que les citoyens

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cl'une opinion quelconque trouveront un asile ; nous lâcherons de convaincre sans opprimer ; nous inviterons à jouir du repos et de la paix^ car il nous larde de partager ce bonheur que nos travaux opt procuré même à nos adversaires; nous ne frapperons que les castes proscrites depuis l’existence de la République. Les vertus séwnt à V ordre du jour ! non comme dans * ces temps affreux, où les effets de la terreur contrastaient d’une manière dérisoire avec les accens de l’humanité ; les vertus seront à V ordre du jouvl car nous sommes intimément convaincus qu’enchaînant les réactions, elles frayent la voie vers la tranquillité.

Mais si, malgré ce respect inviolable pour les bases de notre liberté, des hommes perfides osaient y attenter, le drapeau tricolore flottant sur le haut des Alpes sera le présage du trépas ! Ce glaive qui dompta l’Europe les sillonnera comme la foudre! et la France sera émondée de ces êtres inalfaisans que les jeux de la fortune n’auraient jamais du tirer du néant !

AUTOOHAPHES.

Lettre de Sulkowski au geheral Boiïaparte.

Venise.

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