‹ Jaboune [par] Franc-NohainChapitre 3 sur 5 · LE CHOIX D'UNE CARRIÈRE · texte numérisé non relu

LE CHOIX D'UNE CARRIÈRE

Parce qu'on ne manquait pas de le lui répéter chaque fois qu'il avait un de ces brusques désespoirs d'enfant, auxquels, sous prétexte que le motif en est futile, on refuse, à tort, d'attacher l'importance d'un chagrin sérieux, d'une tristesse vraie, — parce que, chaque fois qu'il se désolait d'un jouet cassé, d'une promenade manquée, d'une leçon trop dif-

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ficile à apprendre, d'une tache d'encre qui « ne veut pas » s'en aller, ou encore lorsqu'il était tombé, et que ce n'était pas grave, sans doute, mais qu'enfin, tout de môme, il avait un noir au genou ou une bosse au front, — ou encore lorsqu'il s'était brûlé avec son potage, -ou qu'il fallait avaler, d'un trait, une cuillerée de quelque chose d'amer dont, seuls, les médecins, — on voit bien qu'ils ne sont pas dans la cuiller ! — affirment toujours (qu'est-ce qu'ils risquent)? que « ça se prend très facilement et que, d'ailleurs, c'est excellent », — parce que jamais on ne manqua de lui répéter, à chacune de ces occasions, qu' « il ne s'en souviendrait pas le jour de ses noces », — \ejour de ses noces occupe, dans l'esprit de Jaboune, une place singulière et prépondérante.

Oh ! il sait bien que ce ne sera pas demain, le jour de ses noces, et l'^loignement, et la date incertaine, ne font d'ailleurs qu'ajouter au mystérieux attrait de ce fameux jour.

Mais ce n'est pas sans impatience qu'il attend d'être « nubile » ; parce que le premier

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point aussi, paraît-iJ, pour se marier, c'est qu'on soit « nubile ».

Il tient le renseignement de Mlle Andorre elle-même, à qui il avait précisément répondu de façon assez impertinente, alors qu'elle le menaçait d'une mauvaise note pour son obstination; en dépit d'observations répétées, à se balancer constamment sur sa cbaise pendant la leçon, — Jaboune avait, à son tour, répondu, avec légèreté, qu' « elle pouvait bien lui donner des mauvaises notes et qu'il ne s'en souviendrait certainement pins le jour de ses noces», — et M"e Andorre irritée, mais toujours, malgré tout, un peu pédante, avait répliqué que, pour parler de la sorte, il faudrait, au moins, qu'il fût « nubile ».

Jaboune voudrait bien être nubile le plus tôt possible, mais qu'est-ce qu'il y a à faire pour cela ? — et ce n'est pas le moment de le demander à Mlle Andorre...

D'abord, et elle, M,le Andorre, elle n'est donc pas nubile, qu'elle ne l'a jamais vu

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luire, le jour de ses noces, qu'elle ne s'est jamais mariée ?

Mais si M,le Andorre n'est pas nubile, comme, pourtant, elle «est très savante, c'est que c'est une chose, sans doute, qui ne doit pas s'apprendre dans les livres : alors, quoi?

Est-ce que c'est un métier, d'êlre nubile?

Est-ce que l'on devient nubile comme on achète une charge d'agent de change, comme on est nommé député ou comme on sort de l'Ecole Polytechnique?

En tous cas, et puisque, avant tout, c'est cela qui apparaît le plus nécessaire, et le point décisif, être nubile, Jaboune est bien décidé à y consacrer tout son effort.

Aussi, quand il est arrivé qu'on l'interrogeait sur ses ambitions, sur ses rêves d'avenir, sur le genre d'existence qu'il comptait mener, sur la carrière qu'il lui plairait d'entreprendre, Jaboune n'a pas eu l'ombre d'une hésitation, et c'est très résolument, très nettement aussi, qu'il a affirmé son choix et ses préférences :

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— Moi, ce que je veux être, je veux être ubile.

Mais Ketty est mieux informée : autrement, serait-ce la peine de suivre le cours des demoiselles Cambrone?

Et c'est Ketty qui a appris à Jaboune qu'il aurait beau faire et beau s'y appliquer, elle serait nubile avant lui, de môme que toutes les filles, d'ailleurs, sont nubiles avant les garçons, que c'était une loi, et qu'à quinze ans, elle, Ketty, serait nubile, tandis que, lui, Jaboune, il devait y renoncer avant dixhuit ans.

Si Ketty a dit vrai, si vraiment c'est une loi, il faut convenir que la loi est bien mal faite, et Jaboune enrage, et Ketty l'excite :

— Je serai nubile avant toi !... Je serai nubile avant toi!...

Cependant que Jaboune court après elle, pour la faire taire...

Mais, môme s'il l'attrape, même s'il parvient à la faire taire, en effet, ou bien en la

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pinçant très fort on bien en menaçant de la décoiffer toute, ce n'est pas cela, n'est-ce pas? qui le rendra nubile plus vite, ce n'est pascela qui modifiera la loi !

il n'y a que lechef de l'Etat qui puisse, sur ce point, modifier la loi, qui puisse accorder les « dispenses nécessaires », et permettre que Jaboune soit nubile avant dix-huit ans : la question, comme on voit, a été étudiée à fond au cours des demoiselles Cambrone, et Ketty daigne, pour le calmer, et aussi pour qu'il laisse ses cheveux tranquilles, Ketty daigne offrir à Jaboune l'espoir consolant d'un recours toujours possible auprès du chef de l'État.

Mais Jaboune ne témoigne à Ketty aucune gratitude pour son attention bienveillante ; avee ça qu'il ne savait pas qu'elle mentait, parbleu! quand elle voulait lui faire croire qu'un garçon n'était pas nubile avant une fille!...

C'est-à-dire que, naturellement, comme les filles ne sont jamais bonnes à rien, et qu'il faut toujours que ce soient les garçons qui

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les nourrissent, alors le chef de l'Etat veut être sûr, quand un garçon se marie, qu'il est en mesure de gagner l'argent du ménage, — et de le gagner lui-même, bien entendu, sans plus être forcé de le demander à son papa, à sa maman, ou à sa grand'mère...

Et il est possible que la majorité des garçons soient incapables de gagner l'argent euxmêmes avant dix-huit ans ; mais Jaboune a un moyen pour être riche quand il voudra, et par conséquent, s'il lui plaisait de se marier demain, il n'aurait qu'à aller le dire au chef de l'Etat, son moyen, et le chef de l'Etat s'empresserait de le nommer nubile tout de suite...

Ketty affecte de demeurer sceptique :

— Je le connais ton moyen !...Tu vendrais ta collection de timbres?

— Je vendrais ma collection de timbres, si je veux ! Elle vaut trois cent soixante-quatorze francs, d'abord, ma collection de timbres ! J'ai fait le compte, avec les prix du dernier catalogue, le catalogue officiel de la Bourse, ainsi!... Toi, tu n'as peut-être pas trois cent

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soixante-quatorze francs, ma petite, — et dixsept francs dans nia tirelire, ma petite, dixsept francs qui me restent, sans compter ce qu'on va bientôt me donner encore pour ma fête. Mais, va, je sais bien que ce n'est pas assez pour nourrir une femme, et pour lui payer des toilettes, et des beaux bijoux, ma petite, et le théâtre, et les voyages, et tout, enfin, quoi, pour ôtre nubile... Seulement, voilà, moi, j'ai mon moyen...

Et c'est le tour de Ketty de hausser les épaules, à la façon de Jaboune, et d'être, au fond, très dépitée, tandis que Jaboune saute autour d'elle, en psalmodiant avec insistance et sur un rythme particulièrement monotone et agaçant :

— J'ai un bon moyen, — tu n'en sauras rien, — tu n'en sauras rien, — j'ai un bon moyen!...

Car Jaboune n'est jamais si content que lorsqu'il peut donner à toutes les manifestations de sa pensée une forme rythmique...

— J'ai un bon moyen, — tu rien sauras rien! ...

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