LES LÉGISTES EN ARAGON
lais, de nobles, de bourgeois, qui se rangeaient sous leur bannière.
La constitution aragonaise, chef-d'œuvre de l'esprit aristocratique, donnait le beau rôle à ces barons défenseurs de la loi contre un souverain qui , emprisonné dans de rigides prescriptions , ne pouvait faire un mouvement sans se heurter aux fuerosel à leurs implacables gardiens.
On comprend combien un prince tel que le Conquis lador devait souffrir impatiemment de pareilles entraves. Jacme, comme tous les esprits élevés, aimait à s'entourer d'hommes intelligents et éclairés; il aurait voulu assurer l'influence aux nobles instruits qui abondaient à sa cour et dans ses États1 , et même, autant que l'esprit de l'époque le lui permettait, aux bourgeoiset aux plébéiens distingués par leurs connaissances. Il seconda, l'un des premiers parmi les souverains de l'Europe, le mouvement en faveur des études judiciaires qui se manifesta avec tant de force au XHF siècle, et, en cela , il parait avoir devancé Louis IX.
Nous avons vu Jacme à Valence préférer aux barons , pour les fonctions de répartiteurs de la conquête, deux chevaliers de sa mcsnada « savants en droit » . L'un d'eux, Ximeno Perez de tarazona, était en grande faveur auprès du roi, qui estimait son talent et son dévouement et lui
1 « Les gens de la plus haute qualité et de la position la plus éminente se faisaient gloire, dit Zurita, de posséder la science du droit et des lois civiles et canoniques. » (Annales, lib. III, cap. xixiv.) Voyez aussi, pour ce qui concerne le nombre el rimportaure des légistes en Aragon au XIII* siècle, le remarquable Discours préliminaire de l'édition Ae Fueros y observancias dcl reino de Aragon. publiée dans ces derniers temps par D. Pascual Savall y Dronda etD, Santiago Penen y Debesa. L'influence accordée aux légistes est l'un des griefc principaux que les ricos homes invoqueront plus tard dans une de leurs révoltes contre le roi.
avait donné plusieurs fois des preuves de sa confiance *. Pedro Perez, frère de Ximeno, était jmticia d'Aragon; Ximeno lui-même avait été créé trésorier général du royaume; sa haute naissance pouvait lui permettre de marcher de pair avec les grands seigneurs du pays: mais il n'était pasnco home, il ne possédait pas de baronnie à titre d'honneur, et ne pouvait, par conséquent, comme conseiller de la couronne ou comme seigneur féodal, prêter au roi un secours de quelque importance contre les adversaires de l'autorité souveraine.
Ce qui faisait la force de cette aristocratie d'Aragon , si peu nombreuse et si puissante, c'était son caractère de caste inaccessible qui ne pouvait ni diminuer par le défaut de postérité de l'un des siens*, ni s'augmenter par l'adjonction d'un nouveau membre. Si le roi avait eu le droit de créer des ricos homes , et de faire entrer dans l'eslamento de la haute noblesse des hommes dévoués à ses idées, l'indépendance de cet ordre eût été profondément atteinte, sa puissance considérablement amoindrie. Conquérir ce droit, que lui refusaient les fueros, tel fut le but que se proposa l'ambition deJacmePr.
Le Conquistador avait montré plusieurs fois son dessein arrêté de se dégager des liens qui gênaient l'action du pouvoir souverain ; mais, au lieu de les relâcher par des efforts successifs, il voulut essayer de les rompre d'un seul coup ; au lieu d'arracher et d'anéantir une à une les prérogatives de la haute noblesse , il résolut de lui enlever par un coup d'Etat une partie de sa force et de son prestige, et de mettre, dans les mains de la royauté, cette épée de Damoclès suspendue sur sa tête.
• Voyez notre tome I, p. 345 et 347.
5 Le rico home pouvait transmettre sa rica hombria à un de ses proches parents.
corp d'état
Après le traité conclu avec l'alcayde de Xativa , Jacme, glorieux et fort, avait assuré à ses Etats une paix qui ne devait pas être de longue durée, mais dont il paraissait le seul arbitre. 11 choisit ce moment pour la tentative qu'il méditait. En conûant à Ximeno Perez le gouvernement de son royaume de Valence, qu'il allait quitter pour quelque temps1, il éleva son favori à la dignité de rico home et lui donna la baronnie d'Arenos, dont Ximeno et ses descendants portèrent le nom *.
Devant cette innovation sans précédent, les barons se récrièrent, « moins pour le fait en lui-même que pour le danger que cet exemple pouvait avoir dans l'avenir3 » ; mais ils ne paraissent pas avoir voulu, dès cette époque, rappeler le roi à l'observation des fueros. Dans la lutte
1 Ximeno était lieutenant du roi à Valence depuis la prise de cette ville. Nous trouvons en effet, à la date du U de? kalendes de janvier de l'année de l'ère espagnole 1276(19 décembre 1238), une confirmation royale des donations et établissements faits et à faire par Ximeno Perez. (Voyez Privilèges de Valence, (• II, n' 5.)
* Zurita, préoccupé de justifier le roi du reproche de violation des fueros aragonais admet, comme existant de temps immémorial, l'usage de créer des ricos homes pris dans la classe des mesnaderos. Ce qui prouve l'erreur de l'annaliste aragonais, c'est non-seulement la protestation des barons qu'il mentionne lui-môme à l'année 1264 (Annales, Mb. III, cap. lxvi.), mais aussi le livre de Geronimo de Blancas, son successeur dans la charge d'historiographo d'Aragon. Blancas s'est particulièrement occupé des institutions de son pays, et il résulte clairement de plusieurs passages de ses commentaires , qu'on ne peut pas citer un seul exemple de la création d'un rico home avant Jacme I", et que la faveur accordée à Ximeno Perez de Tarazona souleva les réclamations de la haute noblesse dès qu'elle fut connue, bien qu'on ne trouve qu'à partir de 1261 des traces d'une protestation régulière contre cette usurpation. (Voyez Blancas, Arogonensium rerum commentant, apud Hispania illustrata, t III, p. 737, 739, 742 et 795.)
3 Blancas, Aragonensium rer. comment, apud Hisp.illust., t. III , p. 795.
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qui se continuait entre un souverain victorieux et une aristocratie puissante , la première condition de succès était desavoir profiter des circonstances. En ce moment, une protestation appuyée par les armes, comme savaient en faire les rico» homes, n'aurait servi qu'à assurer un triomphe plus complet et peut-être définitif à leur glorieux adversaire. Les barons se contentèrent de montrer individuellement leur mécontentement, et ajoutèrent ce nouveau grief à ceux qu'ils se promettaient bien de faire valoir quand l'heure favorable aurait sonné. Cette heure se fit attendre plus de vingt ans; mais les ricos homes n'oubliaient pas; nous les verrons en 1264 se redresser menaçants devant leur roi et lui imposer une rétractation qui ne sera qu'apparente. En fait, avec le nouveau baron d'Arenos, la classe des ricos homes de mesnada est créée et s'accroît rapidement*. Dès que sa composition est soumise an bon plaisir du souverain , le premier estamento del'Aragon, malgré les sièges séparés qu'il conserve aux Cortès, a perdu sa puissante individualité. Dans le vieux royaume héritier de Sobrarbe, il y aura désormais, comme partout ailleurs en Europe, des chefs de la noblesse luttant avec la royauté, tantôt pour le bien de la nation , tantôt à son détriment ; mais la rica hombria n'est plus l'antique magistrature qui faisait et défaisait les rois , la caste sacrée gardienne séculaire des fueros, l'inébranlable soutien des privilèges et des libertés publiques contre lequel venaient se briser la puissance du temps et celle des souverains. Jacme vient de porter le premier coup de hache dans les racines de la vigoureuse constitution aragonaise.
• Nous avons déjà fail remarquer (t. I, p. 276), que six ricos homes de mesnada figurent dans un document de l'année 1260.