CHAPITRE III
Caractère du comte Raymond VII . — Reprise de la guerre entre le comte de Toulouse et le comte de Provence. — Tentative avortée de réaction méridionale. — Le vicomte de Béziers. — Soumission subite de Raymond VII. — Donation du comtat Venaissin à Cécile de Baux. — Sirvente politique de Bertrand deBorn, le fils. — Réclamations du comte d'Urgel. — Transaction entre Jacme et l'évêque de Maguelone. — Tentative pour relever la maison de Toulouse. — Sancha d'Aragon et Sancha de Provence. — Espérances ruinées. — Coalition contre le roi de France. — Conduite durai d'Aragon. — Défaite du roi d'Angleterre et du comte de la Marche. — Soumission du comte de Toulouse.
La présence do roi d'Aragon semblait nécessaire au maintien de la paix dans la France méridionale. A peine Jacme avait-il quitté Montpellier, en i239, que le comte de Toulouse se faisait de nouveau 1 agresseur de Ramon Berenguer de Provence.
An milieu des brillantes qualités qui rendent si sympathique sa noble infortune , Raymond VU avait un immense défaut , celui d'être dépourvu de toute capacité politique.
On n'a pas assez insisté, croyons-nous, sur la légèreté de cet esprit ardent, inégal , excessif en toutes choses , prompt à entreprendre, plus prompt à se décourager, agissant par caprices, cédant sans réflexion aux inspirât
lions du moment , sans plan déterminé, sans ligne de conduite arrêtée, sans prévision de l'avenir. C'est dans ce caractère, et non comme l'a fait un écrivain trop sévère pour ce malheureux prince, dans un mélange odieux de lâcheté et d'égoïsme \ qu'il faut chercher l'explication des inconséquences étranges de Raymond VII, de ses révoltes inconsidérées , de ses humiliations volontaires , et surtout du prompt abaissement des pays de Languedoc, qui conservaient encore assez de vitalité, sinon pour reconquérir leur indépendance, du moins pour opposer aux éléments destructeurs une résistance plus régulière et plus soutenue.
La honte que lui avait infligée le traité de Paris semblait avoir ôté à Raymond tout reste de discernement. Dominé par deux idées opposées , le désir de se relever à tout prix et la crainte de se voir arracher les derniers lambeaux de sa puissance , il saisissait avec un empressement fatal le moindre prétexte de guerre ou de conquête, puis s'arrêtait brusquement comme épouvanté de sa propre audace.
Le roi d'Aragon , médiateur naturel entre ses deux parents de Toulouse et de Provence , et véritable chef de la France méridionale, usait de toute son influence pour modérer et diriger le fougueux comte toulousain. Mais, dès que Jacme avait repassé les Pyrénées , Raymond, obéissant à de mesquines rancunes, à des inspirations aveugles , se jetait tête baissée dans des entreprises qui
I Mary-Lafon , Histoire politique . religieuse et littéraire du Midi de la France, t. UL.
II est à regretter que l'auteur de cet ouvrage ait laissé entièrement dans l'ombre le rôle si important qu'a joué le roi Jacme dans l'histoire de no» provinces.
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ne pouvaient avoir d'autre résultat que celui de précipiter sa chute.
En 1239, l'empereur d'Allemagne, plus que jamais irrité contre Ramon Berenguer, allié fidèle du Saint-Siège, mettait pour la seconde fois son vassal au ban de l'empire, et renouvelait en faveur du comte de Toulouse la donation des comtés de Forcalquier et de Sisteron, qu'il lui avait déjà faite neuf ans auparavant.
Les deux comtes rivaux se trouvaient donc engagés dans la grande querelle des Guelfes et des Gibelins, qui passionnait et divisait la chrétienté.
En héritant des traditions libérales, de l'esprit sage , des goûts éclairés de ses ancêtres, les comtes de Barcelone, le doux et populaire Ramon Berenguer, qu'un célèbre historien appelle assez mal à propos l'oppresseur des communes \ avait hérité aussi de la sympathie des princes de la Catalogne et de l' Aragon pour la papauté, leur amie et leur bienfaitrice. Son intérêt, d'ailleurs, lui traçait la route à suivre. Avec le secours du Pape et l'appui moral
4 « 11 fut si louable en sa vie, tant valeureux en tous ses gestes et ses héroïques faits d'armes, que le saint et grand roy Louis, quaranle-quatriesme monarque des François, son gendre, soûlait dire plusieurs foisque Berenguier estoit digne d'eslre mis au rang des plus sages et des plus illustres princes du monde. .. Ce grand et magnanime prince fut plein de toute douceur, clémence et humanité.» Ca?>ar de Nostradamus, Hist. et chron. de Provence.)
Les attaques de Ramon Berenguer contre les cités libres de Provence n'avaient pas pour but d'enlever à ces villes leurs libertés et leurs coutumes pour les soumettre au pouvoir absolu du comte. Ce que demandait Berenguer, u'était la reconnaissance de sa suzeraineté comme seigneur de la Provence, et c'est ce que refusaient les républiques.
N'est-ce pas se montrer trop sévère pour un prince du XIII* siècle que de le flétrir du nom d'oppresseur parce qu'il n'a pas spontanément renoncé à toute espèce d'autorité sur les plus belles parties du territoire dont ses ancêtres lui avaient transmis l'héritage ?
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de ses deux gendres, les rois de France et d'Angleterre, il opposait aux ordres de l'empereur une résistance passive sans rupture ouverte , car le comte de Provence cherchait à vivre en paix avec tous, bien qu'il eût souvent donné des preuves de son courage et de son habileté dans la guerre.
Raymond VII, voyant se rapprocher et s'unir le roi en faveur duquel il avait été dépouillé , le Saint-Siège, qui , presque involontairement et sans la comprendre , avait aidé à cette grande injustice, et le comte pour lequel il ressentait une de ces haines de voisin d'autant plus vivaces , dans certains esprits , qu'elles prennent ordinairement leur source dans des sentiments de jalousie personnelle , Raymond VII se rangea instinctivement dans le camp opposé. Ce n'est pas qu'il fût réellement ennemi de l'Église , quoi qu'en ait dit te chroniqueur Mouskes', jugeant des affaires méridionales comme pouvait le faire au XIIIe siècle un habitant de Tournay ; mais , sans calculer la portée de ses actes , sans peser les chances de succès , Raymond se crut assez fort de l'appui éloigné de l'empereur pour reprendre la guerre contre Ramon Berenguer*.
Vers le même temps, un secours, dont tout autre que le comte toulousain eût certainement tiré profit , arriva à Raymond VII du côté de l'Espagne. Le vicomte spolié de Béziers , d'Alby, de Carcassonne et de Rasez, le fils
' Et si vint li quens de Saint-Gillo
Qui n'amoit miel'Evangille.
Vers 30697 et 30698 de la Chronique rimée de Philippe Mouskes. publiée par le baron de Reifîemberg.
2 Chronique de Guillaume de Puy-Laurens, chapelain de Raymond VU, chap. xliii.