LES MONGOLS
Le flot dévastateur de l'invasion mongole, grossi de tous les peuples qu'il entraînait sur son passage, avait menacé un instant d'engloutir l'Europe entière. Ces Tartarins qui, suivant l'expression d'un troubadour, venaient terminer toutes les querelles, imposer silence aux clercs et aux laïques et les « mettre tous à la même mesure 1 », étaient arrivés en 1241 sur les frontières de l'empire d'Allemagne. Frédéric II, que l'on accusait de les avoir appelés *, implorait pour les repousser le secours de toutes les nations chrétiennes, tandis que, de leur côté, les Papes ordonnaient aux fidèles de prendre la croix contre ces payons Saint Louis attendait avec résignation, et, courbant d'avance la téte sous le nouveau fléau de Dieu, il disait à sa mère : « S'ils viennent, ceux que nous appelons les Tartares, ou nous les ferons rentrer dans le Tarlare d'où ils sont sortis, ou ils nous enverront au ciel. » Mais, tout à coup, les hordes qui ravageaient la Hongrie,
moires de l'Académie des Inscriptions et Belles* Lettres. Nouvelle série, t. VI et VII.) M. Rémusat ne s'e?t guère occupé que de ce qui concernait Rome et la France ; il y aurait de curieuses recherches à faire sur le même sujet dans les autres archives de l'Europe.
1 u Mas er venon sai deves Orien
. Li Tartari, si Dieus non o defen , Qu'els faran totz estai* d'una mensura. » .Guillem de Montagnagol. — Voy. Raynouard, Choix de Poésies des Troubadours, t. IV, p. 333.)
* « E fu par le monde retrait Que l'eraperères pour son trait Frédéris, les ot fait venir Pour crestientô ahounir. »
^Philippe Mouskes, vers 30967 à 30970 ; édit. de M. le baron de Reiffenberg.)
* Voy. la lettre de l'empereur dans Mathieu Paris, ad ann. 1 2 il t et celles des Papes dans Raynaldi, ad ann. 1259, n° 40; liGO, n' 39, 1262, n'30.
chassées par la famine ou rappelées par les révolutions de 1 leur pays, abandonnent l'Europe, et Ton apprend bientôt après que les chrétiens d'Orient attendent comme des libérateurs les Mongols du Midi qui s'avancent vers eux. Bien plus, le bruit se répand qu'un grand nombre de ces conquérants barbares professent la religion du Christ, que leurs princes mêmes sont chrétiens.
Le monothéisme indifférent des Mongols, leur alliance avec les Arméniens, le mariage de plusieurs khans avec des princesses chrétiennes du pays des Keraïtes, la faveur dont jouissaient auprès de ces chefs plusieurs prêtres syriens et nestoriens, un certain nombre de conversions opérées parmi les Tar tares, enfin les difficultés de langage, occasionnèrent entre les chrétiens et lesMongols un long malentendu , que les derniers avaient tout intérêt à entretenir, afin de trouver en Orient et en Europe de puissants alliés contre les musulmans , leurs adversaires immédiats. Même lorsqu'on sut à quoi s'en tenir sur le prétendu christianisme des khans, on continua de les croire disposés à se convertir, et Ton se flatta de les voir abandonner la Terre-Sainte aux Occidentaux après l'avoir arrachée aux Sarrasins. Tel était l'espoir qui faisait persévérer les Papes et le roi de France dans leurs relations avec les souverains mongols. Ceux-ci, se considérant comme maîtres du monde, ne voyaient dans les ambassades et les lettres venues de l'Occident que des hommages rendus à leur puissance suprême'.
1 Pour les relations de l'Occident ayec l'empire mongol, voyez, outre les Mémoires do M Rémusat, dont nous avons parlé plus haut, Raynaldi et Mathieu Paris, à partir de Tannée 4 de Guignes. Histoire des Huns, des Turcs et des Mongols, etc ; Bergeron, Voyage* faits principalement en Asie.... par Benjamin de Tudèle, Carpin, Rebruquis, etc.; Hayton, Historia orientalis; Ibn-Féral, ap. Bibliothèque des Croisades.
RELATIONS AVEC LES MONGOLS 59 i
Cependant, après la mort d'Houlagou, khan des Mongols de Perse, les successeurs de Gengis, divisés, affaiblis, comprirent que, pour contracter avec les chrétiens des alliantes utiles, il fallait consentir à traiter d'égal à égal avec les souverains de l'Europe. Les khans prirent même plusieurs fois l'initiative des négociations.
Àbaga , fils d'Houlagou et gendre de Michel Paléologue, essaya, de concert avec son beau- père, de s'attirer la bienveillance du Pape et des princes occidentaux. Quoi qu'en ait dit Zurita, c'est seulement au règne d'Abaga , c'est-à-dire à l'année 1267 , que remontent les relations du roi d'Aragon avec les Tartares. Dans les premiers mois de cette année les ambassadeurs mongols rencontrèrent à Perpignan Jacme qui revenait de Montpellier, et lui remirent une lettre « moult amicale de leur roi V • Le souverain aragonais répondit à celte démarche en envoyant auprès d'Abaga un bourgeois de Perpignan nommé Jacme Alarich 3.
1 Jacme était à Montpellier le H des kalendes de février 4266 (16 janvier 4267). — Voy. D. Vaissôte, Hist. de Languedoc, liv. XXVI, chap. lxv ; Mahul, Cartulaire et archives de l'ancien diocèse de Carcas sonne, t. Il, p. 2î>2. — Un acte des archives d'Aragon (Parchemins de Jacme 1", n° 4883) prouve qu'il était de retour à Barcelone le 3 des nones de mars 4266 (3 mors 4267).
* Chronique de Jacme. chap. cclxxv.
* Le jour où il donna audience aux envoyés mongols, Jacme reçut un cartel de défi de don Ferriz de Lizana. Ce rico home, Fernand San chez et Bernai Guillem de Enteuza, n'avaient pas accepté le fuero d'Exea comme une satisfaction suffisante. Ils avaient néanmoins conclu avec ie roi une trêve qui devait durer pendant toute l'expédition deMurcie. (Arch. d'Aragon, Reg. VIII, f° 69; Col. de doc. ined.. t. VI, p. 469.) Au retour de Jacme, Ferriz de Lizana fut le seul qui recommença la guerre. Le Conquistador eut bientôt raison do son vassal , grâce au secours des milices communales, et, comme les bourgeois de Lérida lui avaient reproché de pardonner toujours à la noblesse révoltée, il traita avec rigueur les hommes de don Ferriz.
Environ deux ans plus tard , le roi d'Aragon se trouvait en Castille, où il venait d'assister à la première messe de son fils Sanche , nommé archevêque de Tolède, lorsqu'il apprit qu'Alarich était débarqué à Barcelone. L'envoyé catalan amenait avec lui des ambassadeurs du khan des Tartares et de l'empereur Michel Paléologue , « lesquels, dit la chronique, apportaient de bonnes nouvelles. » Il s'agissait de la croisade en Terre-Sainte, projet aventureux auquel Jacme, malgré ses soixante ans, s'attachait avec une ardeur toute juvénile. Alfonse X désapprouvait le dessein de son beau-père ; mais, comme celui-ci s'obstinait à voir un ordre de Dieu dans celte ambassade qui lui arrivait de pays inconnus pour l'engager à passer en Orient , le roi savant ne put faire prévaloir les conseils de la prudence, et, afin de ne pas rester étranger à cette œuvre pieuse, il offrit cent mille morabatins d'or et cent chevaliers.
C'est à Valence que Jacme donna audience aux envoyés d'Abaga et à ceux de Paléologue. Il fut convenu que les troupes aragonaises débarqueraient à Alayaz * ou snr tout autre point du territoire soumis aux Mongols. Le khan promettait d'aller lui-même recevoir son nouvel allié et de se joindre à lui pour marcher sur la Terre- Sainte. L'empereur grec , de son côté, devait approvisionner l'armée de tout ce qui serait nécessaire.
Avec ces assurances , Jacme se prépara au départ, sans se laisser arrêter par les supplications et les pleurs de ses enfants, accourus tous ensemble auprès de lui pour
Quelques-uns d'entre eux, « qui étaient de grand» malfaiteurs », furent pendus sur les murs du château de t.izana. (Voy. Chronique de Jacme, chap cclxx, et Zurita, Anales, lib. III, cap. lxxi)
' Probablement Alaïa ou Alanieb, ville de la Turquie d'Asie, dans le pachalik d'Adana sur la Méditerranée