LES ARAGONAIS EN SYRIE
gèrent vainement à s'embarquer de nouveau pour la Terre- Sainte, lui offrant de l'accompagner, l'un avec vingt chevaliers, l'autre avec dix. Les habitants de Montpellier, auxquels il demanda des secours en argent, se montrèrent disposés à lui prêter soixante mille sols tournois à la condition qu'il persévérerait dans la sainte entreprise; mais le roi repassa les Pyrénées fort mécontent de ses vassaux, « qui offraient plus d'argent à leur seigneur pour le faire aller outre-mer, où il pouvait être tué ou pris, que pour le garder au milieu d'eux 4 *> .
Pendant que Jacme regagnait par terre ses États de la Péninsule, une partie de la flotte aragonaise, séparée de la galée royale et des trois autres navires qui avaient abordé à Aiguesmortes, continuait sa route vers l'Orient. Quelques bâtiments avaient péri dans la tempête, quelques autres avaient jeté l'ancre sur les côtes de Sardaigne; mais un certain nombre, ayant pour amiral don Pedro Fernandez, arrivèrent jusqu'à Saint-Jean-d'Acre. La renommée du vainqueur des musulmans d'Espagne avait précédé en Syrie les armes aragonaises. Les Sarrasins, assure un historien catalan \ avaient déjà fait un mouvement de retraite en apprenant que le Conquistador s'avançait vers eux. Les chrétiens, reprenant courage, espéraient la fin de leurs maux. Ce fut en vain que Pedro Fernandez
1 Chronique de Jacme, chap. cclxxxiv. — M. Rosseeuw Saintlîilaire dit que le roi, après son débarquement à Aiguesmortes, essaya de reprendre la mer, et qu'une nouvelle tempête, qui ne dura pas moins de dix-sept jours, l'empêcha de continuer sa route. C'est une erreur causée par une fausse interprétation du chapitre cclxxxiv de la Chronique royale. Jacme y parle d'une tentative de voyage outre-mer antérieure à celle que nous venons de raconter. Un vent contraire avait soufflé pendant dix-sept jours et avait empêché les navires de quitter le port de Barcelone.
2 Narciso Feliu, Anales, t. H. lib. XI, cap. xu.
et Femand Sanchea attendirent leur père dont ils ignoraient le sort. Voyant bientôt que ni le khan des TarUres ni l'empereur Paléologue ne paraissaient décidés à se joindre à eux \ ils laissèrent aux chrétiens de Syrie des secours en hommes, en vivres et en argent * et reprirent la route de l'Espagne, s' arrêtant en Crète et en Sicile. Dans ce dernier pays, Charles d'Anjou les reçut avec distinction et se lia d'amitié avec Fernand Sanchez, qu'il arma chevalier. Cette liaison du bâtard aragonais avec le vainqueur de Manfred fit éclater entre l'infaut Pierre et Fernaod Sanchez une haine implacable, dont nous raconterons bientôt les terribles effets.
Quant à Jacme, il ne parlait plus de passer en Terre-Sainte, et sa gloire recevait une grave atteinte de ce prompt découragement, que l'on attribuait à des motifs peu louables'. «Je prie l'archevêque à qui est
1 L'historien arabe ibn-Féral, qui parie de l'arrivée des croisés aragonais en Syrie, assure qu'un envoyé chrétien alla trouver le khan des Tartnres pour lui annoncer le prochain débarquement du roi Jacme. (Voy. Michaud, Bibliot. des Croisades, t. IV.) Il parait, d'après un acte des archives d'Aragon (Reg. XVII), que l'empereur de Trébizonde envoya un ambassadeur à Saint-Jean-d'Acre. (Voy. la dissertation de D. Martin Fernandezde Navarrote.)
3 Le registre XVII des archives d'Aragon (Reg. X de la collection de Jacme Itf) contient plusieurs documents qui indiquent la nature et la quantité des secours laissés en Orient par les Aragonais. D. Martin Fernandez de Navarrcte a analysé ces documents. (Memorias de la Real academia delà Historia,\. V, p. 77.)
3 Voici en quels termes le continuateur de Guillaume de Tyr raconte la croisade aragonaiso : « En cel an dut passer le roid'Arragon en Surie et monta sor mer il et ses os. Et quant vint au quart jor, une fortuit grand le prist et rompi sa nave. Et quand il vit ce, si s'en retorna arrière au port o tout autres II naves, et toute l'autre navie vint en Acre et si dui enfant bastars car il cuidoient que le roi venist et il esloil relornés. Ne oneques pus ne voul monter sor mer por la paor qu'il oui de la fortune et por l'araor de sa mie dame Beren-
RETOUR DE JACME 399
Tolède1, disait le Catalan Guillem de Mur, d'exhorter le bon roi d'Aragon à se mettre en mer pour accomplir son vœu et pour garder en paix son bon renom V » L'amant de Berenguela resta sourd aux prières comme aux reproches. N'ayant pas la force d'arracher de son cœur une coupable passion, il craignit d'affronter de nouveau la colère du Dieu qui repoussait son secours.
guiere. Dont ce fu a lui grant honte et grant reproche. » (Recueil des historiens des Croisades, publié par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres ; Historiens occidentaux» t. Il, p. 457.)
* L'infant Sanche d'Aragon.
2 Voy. Raynouard, Choix de poésies des Troubadours, t. V, p. 203; Mi là , De los Trov. en Esp., p. 360.