‹ Jacme I, le conquérant, roi d'après les chroniques et les documents inéditsChapitre 122 sur 183 · BEAUX-ARTS · texte numérisé non relu

BEAUX-ARTS

C'étaient peut-être de grands artistes que frère Bernard et maître Bartolomé, « maîtres de l'œuvre » de la cathédrale de Tarragone1, et ce Martin, « maître de pierres de la maison du roi1», que Jacme chargea, en 1258, de reconstruire l'église de Sainte-Marie de Vauvert et la chapelle royale de Montpellier, aux gages de quatre sols melgoriens par jour8; et cet argentier qui avait ouvré les objets • précieux par la matière, plus précieux encore par le travail » au sujet desquels le pape Clément IV adressa au roi d'Aragon une lettre de remercîments *. Mais, quels que fussent les encouragements donnés aux individus, quelle que fût la réglementation à laquelle l'art se trouvât soumis par son côté purement industriel, ce qu'il y a en lui de supérieur, de quasi-divin, échappait à toute influence de l'autorité royale ou communale. S'il y avait des confréries d'architectes et de peintres, comme des corporations de merciers et de corroyeurs , où les maîtres enseignaient leur métier aux apprentis , il n'existait et ne pouvait exister aucune école d'art proprement dit, surtout aucune école d'art national.

A une époque où chaque croyance se symbolisait dans ses monuments, où le chrétien semblait communiquer à la pierre ses élans de foi ardente, ses aspirations vers

* Voy. Piferrer, Recuerdos y Mlezas de Espana; Cataluna, t. I, p. 234. 235 et 239. — Ce volume est dû à la plume d'un jeune écrivain trop tôt enlevé aux succès qui avaient signalé son début dans la carrière des lettres. On est peu habitué à rencontrer, dans une publication où l'œuvre du dessinateur semble devoir tenir la première place, les recherches sérieuses, l'érudition solide que don Pablo Piferrer a su revêtir des charmes de son style si profondément empreint du sentiment artistique.

3 a De domo et creatione nostrâ. »

* Arch. d'Arag., Reg. X, f° 56.

* Cette lettre est du 13 août 4265. Marlène et Durand Tout publiée dans le Thésaurus novus anecdot., t. II, col. 182.

l'infini, où le musulman cherchait à impressionner les sens et laissait l'âme insensible , où le juif, réservant ses richesses pour le commerce , bannissait de ses temples toute représentation des images sacrées', l'art était religieux et non pas national1. A quelques nuances près, l'art chrétien était partout le même. Des artistes voyageurs en répandaient les principes sur tous les poiiUs de l'Europe ; partout ses évolutions se faisaient dans le même sens avec plus ou moins de rapidité , suivant le génie de ses interprètes ou les ressources matérielles dont ils disposaient, et il est à remarquer que, parmi les peuples de même croyance, les plus différents de mœurs et d'idées ne sont pas ceux dont les œuvres artistiqnes offrent entre elles le moins de ressemblance. Il ne venait donc à l'esprit de personne que l'on pût nationaliser renseignement des beaux-arts*. Il en était autrement des lettres et des sciences; c'est à elles que l'on demandait surtout de développer les forces intellectuelles de la nation.

L'une des préoccupationspHncipales de Jacmer semble avoir été de mettre un terme à la diversité des langues

1 M. Amador delos Rios a fait remarquer que les juifs nV>nt eu en Espagne ni peinture, ni sculpture, ni architecture qui leur fût propre. L'art architectural employé par eux est mudejar, c'est-àdire mabométan. [Estudios sobre los judios de Espana, ensayo I, introd.) Il y avait néanmoins dans les synagogues des sculptures d'ornementation, ainsi que le prouve ce passage du Libre d* la satùsato Jacme Ier : « E per aquesta raho fan los jubeos molts entalaments en les sinagoges, els crestians fan moites ngures en les eglesies e atressi los Sarrains pinten les lurs mesquiles. »

3 La musique profane seule faisait exception- Il serait curieux de rechercher les caractères de la musique nationale des pays de la langue d'oc dans les chants adaptés par les troubadours à leurs poésies. Mais les cléments d'une pareille étude feraient sans doute défaut.

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usitées dans ses États. En cela il suivait les idées de son siècle, auxquelles saint Louis et Alfonse le Savant obéissaient de leur côté lorsqu'ils favorisaient, à des degrés divers, les progrès de la langue vulgaire en France et en Castille. C'était encore une réforme dans le sens de l'égalité : l'unité de langage abaissait la barrière derrière laquelle s'abritait la caste des initiés à la langue scientifique.

Entre les pays où Louis IX s'essayait à traduire la Bible en roman du Nord , et ceux où Alfonse X écrivait la Estoria de Espanna , s'étendaient les belles contrées qui ont donné à l'Europe de ce temps sa langue littéraire. Ce « doux parler », à la fois un et multiple, arrivé de bonne heure à une perfection relative, étouffé par le développement en sens inverse du Nord et du Midi , et ne pouvant encore, après de longs siècles, ni vivre ni mourir tout à fait, est l'image fidèle de la nationalité qui lui a donné naissance. La langue d'Oc1 semblait appelée à devenir l'organe d'un grand peuple. Ceux qui ont refusé de lui reconnaître les qualités nécessaires à l'accomplissement de cette destinée ne l'avaient point sans doute étudiée dans son ensemble1, etcroyaient trouver sa plus haute expression dans le langage conventionnel des troubadours3.

1 On est vraiment fort embarrassé pour designer la langue parlée à Vépoque qui nous occupe dans la France méridionale et la Cataldgne. Roman, provençal, limousin ou lemosin, langue d'Oc, sont des noms également usités et égalemont inexacts. On est cependant forcé de les employer à défaut de meilleurs; mais il est nécessaire que le lecteur ne puisse pas avoir de doute sur le sens qu'on leur attribue.

a Daunou, entre autres, dans son Discours sur l'état des lettres au XHh siècle (Hist. liltér. de la France, t. xvi), juge la langue delà France méridionale sur les poésies des troubadours.

' II est généralement admis aujourd'hui que la langue des trou-

Il est impossible de porter un jugement exact sur l'avenir qu'aurait pu avoir la langue d'Oc si l'on n'embrasse point d'un seul coup d'oeil les divers éléments que l'usage n'a pas eu le temps de combiner en un tout homogène. Ce travail , par lequel la physionomie d'une langue nationale se dessine et se fixe, aurait certainement modifié le vague poétique et l'éclat un peu superficiel de l'idiome des troubadours au contact de la netteté et de la vigueur catalanes. C'est le « romanç » de la France méridionale et de la Catalogne , pris dans l'ensemble de ses dialectes, que Jacme I" voulut d'abord élever au rang de langue officielle. Le catalan, parlé par une population éminemment pratique , empruntant une certaine dignité au contact des Arabes , des Aragonais et des Castillans , épuré par le roi et la cour, réunissait les qualités qui devaient le faire accepter par les prosateurs; la langue des troubadours, en possession d'une phraséologie de convention , s'adaptant parfaitement aux idées galantes et chevaleresques du temps , était réservée à la poésie1 ; les dialectes locaux devaient servir aux relations ordinaires de la vie dans leurs pays respectifs, et étaient appelés forcément à se rapprocher peu à peu des deox

badours ne fut usuelle en aucun pays. C'était, comme Ta très-bien dit railleur de V Essai sur l'histoire de la littérature catalane. « une langue littéraire en possession d'exprimer un certain ordre d'idées et de sentiments, à peu près comme le latin était, dans l'opinion de tous, l'organe obligé de la science* ( Carabouliu, Essai sur l'histoire de la littéral, calai. )— Voy., en outre, Antonio de Bofarull, la Lengvo calalana considerada his'oricamente (Mémoire lu à l'Académie royale des Bonnes-Lettres de Barcelone ; ) Milà, de los Trovadores en Espana.

• La langue des troubadours était considérée comme la langue poétique de toute l'Europe. Au XIII* siècle, les Italiens n'écrivaient guère en vers que dans cet idiome, et en prose qu'en latin ou en langue d'oil.

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langues littéraires , destinées à se fondre un jour en une senle. Telle est la pensée que nous sommes autorisé à prêter à Jacme I", si nous en jugeons du moins par ce que nous savons de ses idées, hostiles à toute brusque unification , et par l'ensemble de l'histoire littéraire de son règne.

Mais, à mesure que l'influence de ce prince se retire de la France méridionale, le catalan devient la langue dominante dans ses Etats. Plus que jamais alors, Jacme s'attache à en étendre l'empire : avec son aide, il espère faire naître, d'un débris de la nationalité de la langue d'Oc, une nouvelle nation ayant Barcelone pour capitale et la Méditerranée pour la première de ses provinces.

Rien de ce que nous venons dédire ne s'applique à l'Aragon , dont la langue et la littérature, comme les institutions, les mœurs, les lois, cantonnées par le Conquistador dans d'étroites limites , ont leur mouvement propre, mouvement presque insensible, grâce à la résistance que ce pays oppose à toute action réformatrice. Au sujet de la langue et de la littérature , nous déplorerons une fois encore l'étrange confusion que la juxtaposition de l'Aragon et de la Catalogne, sous le sceptre du même roi, a jetée dans l'esprit de la plupart des historiens. Il n'est pas plus exact de dire que l'on parlait catalan à Saragosse ou à Huesca* que d'aller chercher dans le code

d'Aragon les lois qui régissaient Barcelone ou Valence.

* M. Adolphe Ebert, dans un article sur l'histoire de la littérature catalane, publié par le Jahrbuch fiir roinanische und englische Lite" ratur (t. II), assure que le catalan était la langue employée dans les Cortès générales des pays aragonais. 11 est probable que le roi y parlait en effet cet idiome, mais il est fort vraisemblable aussi que chacun des membres de l'assemblée s'exprimait dans sa langue. Quant aux actes des cortès, ils étaient, sous Jacme 1er, rédigés en latin.

L'aragonais était un idiome très-différent de la langue d'Oc et presque identique avec le vieux navarrais et le vieux castillan *. Voici , du reste, quels étaient les principaux idiomes ou dialectes usités dans les États de Jacme Fr après le traité de Corbeil :

4° Le latin, langue de l'église, de la science, des relations internationales , des actes officiels, et souvent aussi des tribunaux , malgré les efforts du roi pour y introduire la langue vulgaire;

2° Le catalan , parlé dans le comté de Barcelone et ses annexes , dans le royaume de Mayorque et dans la plus grande partie de celui de Valence;

3° La langue d'Oc du nord des Pyrénées , représentée par le dialecte de Montpellier ;

4° La langue des troubadours, employée seulement en poésie ;

' Dés le début de nos études sur le règne de Jacme Ier, la lecture de la Chronique royale et de quelques documents de ce temps nous avait révélé Terreur des écrivains, assez nombreux du reste, qui regardent le catalan comme la langue nationale de tous les pays de la couronne d'Aragon. Cette erreur ne pouvait échapper au savant auteur de la Historia critica de la literatura espanola, qui a donné (t. Il, app. I, g 2) quatre documents en langue aragonai>e du XIH*el du XIV siècles. En plusieurs endroits de sa Chronique, Jacme fait parler les Aragonais dans leur propre langue. Voici, entre autres, les paroles qu'il met dans la bouche de Gil Sanchez Munoz, bour geois de Teruel, répondant au nom de ses concitoyens à la demande de secours faite par le roi pour l'expédition de Murcie : « Senyor, bien sabets vos en lo que vos mandasles ne nos rogasles que nuncha trovastes de no en nos ni lo fiziàtes ni lo faredes agora. Deciraosvos que vos empreslaremos très mil cargas de pan et mil de trigo edos mil dordio et veynto mil carneros c dos mil vaques. E si queredes masprendet de nos. » (Chronique de Jacme, chap. cclv.) Comparez ce passage avec les Pièces justificatives n™ vm et xih du présent volume, écrites en catalan, et les deux actes en navarrais publiés dans notre t.I, Pièces juslif., n^xelw.

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5° L'aragonais, parlé en Aragon et dans les villes et bourgs du royaume de Valence peuplés par des Aragonais4;

6* L'hébreu , parlé et écrit par les docteurs juifs ;

7* L'arabe , à l'usage des Musulmans ;

8' Laljamia, sorte de patois des Mudejares, c'est-àdire des Sarrasins établis depuis longtemps au milieu des chrétiens. C'était de l'arabe corrompu au contact de l'une des langues néolatines V

Le latin , l' hébreu et l'arabe sont surtout des langues scientifiques; le dialecte de Montpellier, au contraire, n'est guère employé comme langue écrite que dans les actes émanés des magistrats municipaux de cette ville ; l'aragonais , en usage dans les lettres et dans les documents d'un caractère privé, tout spéciaux à l' Aragon, ne parait avoir produit , en fait d'oeuvres écrites de quelque importance , que les fueros de Huesca dont le texte original est perdu; Yaljamia était uniquement un langage parlé.

Il semblait donc, à première vue, que l'avenir dans les États d'Aragon appartint au catalan , comme langue de la prose , au provençal des troubadours , comme langue de la poésie. Mais, en réalité, le rôle réservé à ce dernier idiome , depuis que l'influence aragonaise se concentrait au sud des Pyrénées, n'était sans doute que

' Les villes et les villages du royaume de Valence peuplés au XHl" siècle par des Aragonais, se reconnaissent encore aujourd'hui à ce que, bien que disséminés dans un pays où le peuple parle un dialecte catalan, ils ont conservé la langue do l'Aragon .{Voy. Amador de los Rios, Uùtoria critica de la liter'atura espanola. t. Il, p. 403, et app. I, g 2).

2 Voy. Amador de los Rios, HUi. crit. de la literal. espan., t. II, p. 397.

de façonner le catalan aux formes et aux idées poétiques. C'est, du moins, ce qu'on est tenté de supposer en voyant le « romanç » de la Catalogne faire sa première apparition sérieuse dans le domaine de la poésie sous le règne de Jacme V \

Si maintenant on nous demande les preuves de la sollicitude du roi conquérant pour la langue nationale de la plus grande partie de ses peuples , nous le montrerons forçant cet idiome à la précision législative dans le code de Valence, l'imposant comme organe des sentences juridiques et de l'éloquence du barreau le brisant en aphorismes philosophiques dans le Libre de la Saviesa, lui donnant , dans ses mémoires , l'allure ferme , la souplesse , la couleur qui conviennent au récit historique. En trois genres différents , Jacme a été le créateur de la prose catalane. Il ne serait pas impossible, en outre, que la tradition vague qui lui attribue des vers provençaux eût pour origine quelques essais poétiques du Conquistador dans l'idiome du comté de Barcelone. Ce n'est là qu'une hypothèse pour laquelle militent seulement deux présomptions : la faveur accordée par Jacme aux poètes, et son désir évident défaire un jour du catalan la langue à la fois usuelle , scientifique, officielle et littéraire de ses peuples8.

• Voy. Cambouliu, Essai sur l'histoire de la littérature catalane. cbap. m.

2 Voy. ci-dessus, p. 237.

3 La défense de posséder des traductions en « romanç » des livres de l'Ancien et du Nouveau Testament (Voy. ci-dessus, p. 462), fut une mesure purement religieuse et qui s'explique aisément. La traduction plus ou moins inexacte des livres saints en langue vulgaire était le plus puissant instrument de la propagande albigeoise. 11 était impossible de soumettre à la vérification du clergé chaque manuscrit en particulier; on trouva plus sûr de proscrire en masse toutes les traductions.

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