LA CHRONIQUE DE JACME
L'oeuvre la plus remarquable du royal écrivain est, sans contredit, sa Chronique ou Commentari; c'est aussi la plus connue. Nous en avons donné une idée générale parce que nous en avons déjà dit*, et surtout par les larges emprunts que nous lui avons faits ; mais la lecture de ce livre dans le texte original peut seule permettre d'en apprécier la simplicité pittoresque , la fraîcheur de détails, la vigueur et la variété de style, l'élévation d'idées et de sentiments exempte de toute recherche, l'étonnante justesse d'expressions résultant d'une constante préoccupation d'exactitude. Il se réflète dans ces pages un héroïsme naïf qui s'ignore lui-même. A l'inverse delà plupart des auteurs de mémoires, qui cherchent avant tout à se grandir aux yeux de la postérité , Jacme se montre d'autant plus grand qu'il s'inquiète peu de le paraître. Sa Chronique, du reste, n'est qu'un récit d'événements et non l'explication ou la justification de sa politique.
Cette œuvre a fait naître deux questions : l'une , celle de l'authenticité, a été soulevée au commencement de ce siècle par un de ces esprits amis de la nouveauté, qui ne peuvent résister à la tentation de contester ce que tout le monde admet , d'admettre ce que tout le monde conteste. Nous verrons , dans l'appendice de ce volume *, ce qu'il faut penser de ses objections.
La seconde question , celle de l'époque où Jacme Ier a dû écrire sa Chronique , n'a au fond qu'assez peu d'intérêt. Qu'importe que le Commentari du roi d'Aragon ait précédé la Estoria de Espanna du roi de Castille ? L'heure d'une renaissance intellectuelle avait sonné. Une
4 Tome I, avant-prop., p. XII et 426.
* Note D.
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langue çtait nécessaire pour que ce mouvement des esprits pùt se manifester ; les vieux idiomes agonisaient: c'est la gloire d'Alphonse X et de Jacme le Conquérant d'avoir su dégager les nouveaux des langes de la barbarie, £}t d'avoir obéi en cela à la voix de leur siècle et non à un désir mesquin d'imitation. S'il faut maintenant donner notre avis sur la date que l'on doit assigner à la rédaction de la Chronique royale , nous dirons qu'il n'est possible de formuler sur ce point qu'une seule affirmation : c'est que le chapitre cuv , qui se trouve à peu près au milieu du livre, n'a pas été écrit avant l'avènement d'Alfonse X, c'est-à-dire avant l'année 1252; puisque l'auteur, mentionnant dans ce chapitre sa fille Yolande , ajoute : « Qui au moment où nous écrivons est reine de Castille. » On remarquera, en outre, que Jacme, en parlant des premières années de son règne, dit parfois qu'il a oublié le nom de quelques-uns des personnagesqui figurent dansson récit. Mais à quel moment le roi a-t-il entrepris de rédiger cette autobiographie? A quel moment a-t-il commencé à raconter les événements jour par jour ? C'est ce qu'on ne pourrait dire, même d'une manière approximative, saps se hasarder dans le domaine des pures hypothèses.
Il est plus difficile encore de donner quelques indications sur l'époque exacte et les circonstances au milieu desquelles a été écrit le Libre de la Saviesa ou Libre de Doctrina. Cet ouvrage n'a jamais été imprimé. Des trois manuscrits dont nous connaissons l'existence, aucun ne parait être complet. La bibliothèque de l'Escurial en possède deuxqui remontentau XIIP siècle 4 ; le troisième,
« La meilleure des deux copies de l'Escurial est cotée J. H. & Elles porlent l'une et l'autre pour titre: Le Libre de la saviesa. — Nous sommes redevable à M. Amador de los Rios, non-seulement des indications que nous a fournies sa remarquable Historia critica
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datant seulement du XIVe siècle, est conservé à la bibliothèque nationale de Madrid. C'est d'après ce dernier, le seul que nous ayons pu parcourir avec soin \ que ndus allons donner une idée du deuxième ouvrage attribué à Jacme le Conquérant»
Le livre débute par un préambule dans lequel le « roi en Jacme d'Aragon » fait connaître les motifs qui l'ont engagé à réunir « pour son proût et pour le profit de ceux qui voudront les entendre. . . les bonnes paroles
des philosophes anciens car, bien que l'ensemble
de tous les bons conseils se trouve dans la théologie, les bonnes paroles que les anciens philosophes ont dites et les bons avis qu'ils ont donnés ne sont pas nuisibles à nous qui sommes chrétiens; mais au contraire il y a profit à les connaître et à s'en enquérir. »
Un second préambule explique l'utilité de « ce livre de sagesse » qui sert à distinguer le bien du mal et que les « sages doivent apprendre et retenir, et ceux qui ne sont sages méditer et étudier en détail, afin que s'ils voulaient faillir, ce livro les en empêche. »
Cette double préface, dont nous publions le texte dans nos Pièces justificatives, semble constituer la partie la plus originale de l'œuvre. Le reste n'est guère qu'une compilation de sentences morales tantôt disposées en dialogues à peine esquissés, tantôt encadrées dans une
de la lilcralura cspanola, mais encore de plusieurs renseignements que réminent écrivain a bien voulu nous donner par lettre avec la plus gracieuse obligeance, et dont nous sommes heureux de le remercier.
1 Ce manuscrit est intitulé : Lo Libre de Dodrina, ainsi qu'on peut Je voir dans nos Pièces justificatives, ir XVI11. Don Jo-c Maria Escudero, de la Bibliothèque nationale de Madrid, a eu la bonté de faire copier en entier pour nous ce précieux documeni. Nous lui en témoignons ici notre reconnaissance.
ébauche de récit, d'autres fois rassemblées sans enchaînement et sans ordre. Dans l'ensemble informe de ce livre, un examen minutieux permet de distinguer, outre les deux préambules dont nous avons parlé, six parties qu'on croirait avoir été rapprochées par un simple effet du hasard; ce sont:
1* La série < des bons proverbes et des bons exemples que les sages avaient écrits sur leurs sceaux » ;
2° Une suite de dialogues, dont les interlocuteurs ne sont désignés que sous la dénomination générale de philosophes et quelquefoisde « philosophes des Grecs 1 » ;
3' Un certain nombre de maximes, que l'auteursemble attribuer à Socrate ;
4° Le résumé d'une lettre d'Alexandre à Aristote et la réponse du philosophe ;
5° La traduction d'une lettre d' Aristote à Alexandre renfermant deux parties d'un traité sur les devoirs des rois ' ;
* Chacun de ces dialogues porte le titre de ajustament, réunion. Quelques-uns sont procédés d'une véritable mise en scène, par exemple : « Réunion de treize philosophes des Grecs dans le cloître des rois. Et au bout du cloître les cercueils des rois morts et sur les cercueils les images des rois morts , couvertes d'étoffes moult précieuses , les capuchons et le tour des manches ornés d'or, comme si sur les cercueils étaient leurs chairs bien faites et luisantes. Puis les philosophes s'assirent de telle manière qu'ils étaient auprès des rois, et ils dirent les uns aux autres : a Disons quelque chose de la «sagesse qui soit un enseignement et une prédication pour ceux qui •l'ouïront. » Au milieu de ces dialogues est intercalée une anecdote sur la manière dont Aristote enfant profita des leçons que Platon donnait à « Mitaforius, fils de Itafusta, roi des Grecs.»
a Cette partie est précédée d'un fragment de préface, dans lequel, • Joannicide Ysach, celui qui a traduit ce livre», raconte qu'il fut chargé par le nmiramomoni de chercher le livre écrit en lettres d'or», et que. l'ayant trouvé dans un temple, grâce aux indications d'un sage ermite, il le traduisit «du langage des gentils en latin et