LES SCIENCES SOUS JACME I
stration pourrait paraître superflue en ce qui touche à la théologie. Ce n'est pas au XIIIe siècle t au temps de saint Bonaventure etde saintThomasd'Aquin, au momentoù les ordres de Saint-François etde Saint-Dominique brillaient de toute leur splendeur, que cette science put déchoir quelque part dans la chrétienté? Mais, en Espagne, les conférences publiques pour la conversion des juifs et des Musulmans donnèrent une physionomie toute particulière à la controverse religieuse. Frère Paul, Ramon Martin, auteur du Pvgio fidei , Ramon de Penyafort, étaient les principaux athlètes de ces joutes, auxquelles le roi lui-même, nous l'avons vu \ ne craignit pas de se mêler.
Les frères prêcheurs et les frères mineurs d'un côté; de l'autre, les écrits d'Aristote et de ses nombreux commentateurs, répandus dans la Péninsule par les Arabes et traduits par les juifs, entretiennent le goût des éludes philosophiques, et font naitre, vers la lin du règne qui nous occupe, les doctrines du savant et vertueux Ramon Lull V Mais, avec le bon sens qui dirige toutes sesactions, Jacme, laissant à l'école les discussions abstraites, s'at-
* Voy. ci- dessus, p. 38t.
* Unérudit mayorquin, M. le docteur Fernando Weylery Lavina, chef de service de la santé militaire dans les lies Baléares, a publié dernièrement sous le lilre de Haimundo Lulio juzgodnpor si mismo, un voluinequi atteste de sérieuses et intelligentes études. M. Weyler, rendant la justice qui estdueaux vertus etaux intentions élevées de l'homme, ne trouve guère dans les œuvres du philosophe, du savant et do l'écrivain que a des combinaisons par trop subtiles et obscures, des prétentions exagérées , des conceptions triviales, puériles et parfois ridicules, unlangago vulgaire ... » De plus compétents que nous pourront apprécier la valeur de ce jugement sévère; il suffît à notre tâche de constater que les doctrines de l'auteur de VArs magna, auxquelles on ne peut refuser une large place dans l'histoire du développement de l'esprit humain, se sont produites pour la première fois dans les États de Jacme l'r, vers 4272. Ramon Lull avait été, dit-on, dans sa jeunesse, majordome du palais du roi d'Aragon.
tache à vulgariser ce qu'il y a de réellement pratique dans les enseignements des philosophes, c'est-à-dire les préceptes de la morale. Ace genre de travaux se rattache le Modus juste negoliandi, traité de morale appliquée au commerce, dont l'auteur est saint Ramon de Penyafort *.
Nous n'avons pas besoin de revenir sur la jurisprudence après les chapitres que nous lui avons consacrés. L'histoire des institutions judiciaires doit à Vital de Canellas un ouvrage connu sous le nom de livre In Excelsis*, dont quelques fragments ont été sauvés de l'oubli par les Commentaires de Blancas.
La célébrité de l'École de Montpellier , le grand nombre d'écrits scientifiques d'origine arabe ou juive qui circulaient en Espagne, le voisinage de laCastille, où un roi savant donnait une impulsion extraordinaire à l'ensemble des connaissances humaines, sont des indices suffisants de l'état relativement avancé dans lequel se trouvaient sous Jacme Ier les sciences médicales, physiques et mathématiques. Deux noms illustres se rattachent à ces études dans les pays aragonais, c'est celui de Ramon Lullet celui de son maître Arnaud de Villeneuve, né selon les uns en Catalogne, selon les autres au petit village de Villeneuve-lez-Maguelone, près de Montpellier.
L'impression que laisse à l'esprit l'étude d'ensemble à laquelle nous avons consacré ce chapitre , c'est que le régne de Jacme le Conquérant doit être rangé au nombre de ceux qui caractérisent le plus nettement cette ère de progrès général et de transformation sociale que l'on appelle le XIII' siècle, époque féconde qui a fait luire sur
4 Capmany, Memorias. t. I, part, k, p. 28. 1 On a donné pour titre à l'ouvrage les premiers mots du préambule qui débute ainsi : In excehis Dei thesauris.
PROSPÉRITÉ DES PATS ARAC05AIS 4G5
la vieille Europe l'aurore de la civilisation moderne. Sage législation, qu'anime le souffle de la liberté, où l'égalité commence à se faire jour, où la royauté n'a encore introduit que sa force régulatrice et non ses tyranniques abus ; administration supérieure à celle de la plupart des États voisins *, grâce aux principes qui la régissent et à la sagesse qui dicte au souverain le choix de ses agents *; commerce prospère ; richesse publique relativement florissante en certains points du territoire ; mouvement intellectuel fortement accusé, voilà ce que les pays de la couronne d'Aragon doivent au plus grand de leurs rois. Si l'on joint à ces avantages la loyauté, la franchise, la cordialité des mœurs aragonaises et catalanes, la beauté du climat sur les riantes plages que baigne la Méditerranée , on ne sera pas surpris de voir des habitants de toutes les parties du monde civilisé venir demander à ces belles et industrieuses contrées l'espérance d'un brillant avenir ou l'oubli d'un passé malheureux.
Nous ne parlons pas seulement de ceux que l'appât de la conquête attira à Mayorque ou à Valence, mais aussi
1 Notamment à celle de la Castille. (Voy. Lafuente. Hist. gênerai de Espana, part. II, lib. II, cap. 13, g -i.)
3 a .'e ne crois pas qu'il y ait jamais eu, dit Carbonell, un roi autant aimé de son peuple que le fut celui-ci. Car il craignait Dieu, il traitait ses vassaux moult humainement et avec amour, il leur donnait force libertés et franchises, et il prenait bien garde à qui il accordait les dignités et les emplois dans ses royaumes et terres. D'abord il examinait avec soin la vie do la personne à qui il confiait direction ou administration , cl souvent il advenait que tel avait dignité , emploi ou bénéfice qui ne le pensait point. Il les payait et ne voulait point donner ces charges à hommes vicieux ou de mauvais renom ou de qui il reçut de l'argent. Et, ainsi, les dignités elles emplois restaient en tout temps dans les mains de vertueuses et bonnes personnes, et chacun alors s'étudiait à Tire bon et vertueux et les choses publiques étaient mieux régie> »
de ces marchands étrangers qui sollicitent Thonneut d'être admis au nombre des citoyens de Barcelone*; de ces princesses auxquelles les troubles politiques ont ravi une couronne, et qui trouvent l'accueil le plus chevaleresque dans les Etats du généreux souverain. Irène, fille de Théodore Lascaris le Jeune, et veuve de Guillaume Pierre, comte de Vintimille; Constance, sœur de Manfred, roi de Sicile, et veuve de Jean Vatace, empereur de Nicée \ vinrent également se réfugier à l'ombre du trône d'Aragon, et reçurent de riches domaines3. Il semblait que les Majestés déchues ne pussent pas trouver un asile plus digne d'elles qu'un pays dont les souverains se glorifiaient, selon les expressions du moine Fabricio*, d'avoir pour sujets des rois et non des esclaves.
4 Ainsi, en 1263, Gnillem Borrel, Je Narbonne , est reçu citoyen et marchand de Barcelone. (Archives d:Aragon, Parch. de Jacme Ier. n°* 1742 et 4752.)
2 Voy. Zurila, Anales, lib. III, cap. LXXV; Indices, ad. ann. 1269; — Diago, Anales Vulenciti, lib. VII , cap. 59.
3 Les archives d'Aragon (Reg. XXXV, f- 46 et 49 et Reg. XXXVII, fu 69) contiennent des donations en faveur de Constance, « impératrice des Grecs», en Aragon et à Valence. Let6aoùU306, Constance cédaà Jacnie Uses droitsaa trône de Conslanlinoplc ;Arch. d'Arag., Reg. XXIV, f» 58.) Cette princesse mourut à Valence et fui enterrée dans la chapelle des Hospitaliers de cette ville.
4 Voy. la chronique deGauberle Fabricio de Bagdad, citée par D. Modesto Lafuente d'après l'unique cl très-rare édilion de 4499.