S1RFBNTE DE BERTRAND DE B0RN
exemple des contradictions continuelles du comte de Toulouse sans cesse ballotté entre ses désirs et ses craintes. 1/6 traité de Paris, en enlevant à Raymond la libre disposition des biens qu'on lui laissait, n'avait pas prévu le cas où le comtatVenaissin serait rendu parle Saint-Père. Cette restitution accomplie par l'intervention de saint Louis, Raymond profita de l'oubli des rédacteurs du traité pour enlever le comtat, seul domaine dont il pût disposer, à sa Olle et, par suite, à la maison de France, et le donner à la fille de Barrai de Baux l'excommunié1, de Barrai qui l'avait puissamment secondé dans ses tentatives contre le Pape et contre Ramon Berenguer. Ce qui mérite d'être remarqué, c'est que le comte de Toulouse fit cette donation précisément à l'époque où il cherchait à se réconcilier avec le Saint-Père, Louis IX et le comte de Provence.
Cet acte, que révoqua d'ailleurs le dernier testament de Raymond Vil, fut sans doute tenu secret, car sa divulgation aurait rendu moins facile la réconciliation du comte avec ses puissants adversaires.
Le nom de Jacme n'est prononcé par aucun historien à propos de l'imprudente expédition dont nous venons de parler; le roi d'Aragon ressentait cependant le contrecoup de toutes les attaques dirigées contre la Provence. Ses droits sur ce pays, rendus illusoires par l'accroissement de la puissance capétienne et presque ignorés aujourd'hui, n'en étaient pas moins alors réels et fondés; aussi n'est-ce pas sans raison qu'au sujet de ces événements, Bertrand de Born, le fils, disait dans le sirvente dont nous âvons cité plus haut la première strophe *:
1 Barrai de Baux, sénéchal du comte deToulouse pour le marquisat de Provence, fut excommunié par le légat du Pape pour avoir tenté de reconquérir le comtat Venaissin, lorsque le Saint-Siège hésitait à le restituer.
1 V. ci-dessus, p. 24.
T. II. « h
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« Comte de Toulouse, mauvaise récompense attend celui qui vous sert, d'où je vois naître grande douleur ; car servir mérite quelque récompense. Or, bien vous a servi le vaillant roi Pierre qui avec ses gens vous alla soutenir et mourut là-bas, et ce fut un grand deuil. Mais à ceux qui lui firent du tort vous allez donnant des forces, et affaiblissant le roi Jacme.
» Au comte de Provence je dis qu'il n'ait crainte, que bientôt il aura secours de notre roi qui grandement est désireux de l'aider, quand il sera maître de Chiva. Car je lui fais savoir que en Berenguer 1 lui a pris ce château, et je lui dis qu'un roi qui va donnant son bien et s'en retourne fait action d'enfant.
" Comte d'Urgel, ajoute le poète, vous avez assez de froment et d'avoine et de bons châteaux avec des tours pour que vous ne soyez pas craintif de cœur. Demandez au roi tout l'honneur qu'au delà d'Urgel vous teniez et ne lui laissez champ, ni vigne, ni jardin. Et si vous ne le faites (je souhaite) que vous ne voyez pas l'autre (féte de) Saint-Jean, si auparavant vous ne réclamez.
• Notre roi a assez de force avec les Sarrasins, mais là-bas, du côté de Montfort, je voudrais voir aujourd'hui encore sa bannière (marcher) contre tous ceux qui vont rabaissant son honneur V »
Les paroles du troubadour, ami et probablement vassal du comte d'Urgel, nous révèlent de nouvelles prétentions de la turbulente maison de Cabrera. Pons, non con-
4 Berenguer de Entenza qui, au moment du siège de Xalivo, se trouvait en guerre avec le roi d'Aragon (V. ci-dessus, p. 32). Le baron révolté s'était fortifié dans le ctiàleau de Chiva, que Jacme lui avait donné autrefois; maisîl ne tarda pas à se soumettre.
2 Raynouard, Choix de poésies des Troubadours , t. IV, p 481, et Milà, de los Trovadores en Espana, p. 170.
TRANSACTION AVEC l/évÊQUE DE IfAGCELONE 51
tent d'avoir obtenu en fief l'héritage de la comtesse Aurembiaix, regrettait les concessions qu'il avait été obligé de iaire au roi et réclamait sans doute les villes de Léridaet de Balaguer1. A cet événement parait se rapporter un accord du 4 des ides de février 1240 (10 février 4241) par lequel un Guerau, qui s'intitule vicomte de Cabrera, promet d'empêcher ses hommes de faire aucun mal aux hommes du roi
Les réclamations du comte d'Urgel se renouvelèrent en 1242, époque où Jacmet poury mettre fin, céda à Pons de Cabrera le château et la ville de Balaguer 3. Mais, en 1241, ce débat ne préoccupait pas assez le roi d'Aragon pour lui faire perdre de vue ce qui se passait en Languedoc et en Provence. Aussi, à peine eut-il quitté le royaume de Valence après la reddition de Castello et l'élévation de Ximeno Perez à la dignité de rico home, qu'il accourut en toute hâte à Montpellier. Lorsqu'il arriva dans cette ville, le comte de Toulouse était à Montargis auprès du roi de France.
Le 12 mars 124 i4, Jacme, par la médiation de Bernard de Cuxac, évéque deBéziers, signait un accord qui ter-
* V. notre tome 1, p. 364.
2 Archives d'Aragon, parchemins de Jacme 1", n* 829. 11 Diego Monfar y Sors, Historia de los condes de Crgel, dans la Collecion de documentos ineditos del archivode Aragon.
* a Quarto Idus Martii anno Domini 121!. » Telle est la date de ce document. D'après ces expressions, et en tenant compte de l'usage le plus général, qui était de dater d'après les années de rincarnaliou commençant au 25 mars, cet acte paraîtrait se rapporter à l'année 1242 Dora Vaissète lui assigne cependant la date de 4241, parce motif concluant que Bernard, évoque de Béziers, qui y est mentionné, mourut le 23 janvier de l'an 1242 de la Nativité. D'ailleurs il est constant, par un document des archive* d'Aragon (Parchemins de Jacme I". n" 878), que le roi se trouvait dans ses Etats de la Péninsule, 1« 14 mars 1242.
minait ses différends avec l'évéque de Maguelone d'une façon que l'énergie déployée jusqu'à ce moment par Jean de Montlaur était loin de faire prévoir. Le prélat, content de quelques concessions de peu d'importance et de la reconnaissance de sa suzeraineté, renonce par cet acte à tous les droits qu'il pourrait avoir sur le consulat de Montpellier, àtoute immixtion dans la juridiction seigneuriale; bien plus, il cède au roi non-seulement le droit de rendre la justice criminelle et de percevoir certaines redevances dans Monlpelliéret, partie épiscopale de la ville de Montpellier qui n'avait jamais été soumise au seigneur, mais encore celui de recevoir le serment de fidélité de ses habitants et de les forcer au service de Yhost en même temps que les bourgeois de la ville seigneuriale. Le roi s'oblige à tenir le tout en fief de l'évéque. « sous 1a même forme qu'il tient le fief de Montpellier.1»
Jacme triomphait de l'évéque de Maguelone ; mais ce n'était pas le plus redoutable des adversaires qu'il était venu combattre au nord des Pyrénées. Il était autrement difficile d'arrêter les progrès de la maison de France, de guérir ou d'adoucir les blessures faites à la nationalité méridionale par le traité de 1229, et d'empêcher les déplorables écarts par lesquels le comte de Toulouse semblait se plaire à compromettre sa propre cause.
Un prince moins scrupuleux que Louis IX n'eût pas manqué de profiter des prétextes que lui fournissait Raymond lui-même pour consommer la ruine du vassal insubordonné ; mais le saint roi accepta les protestations du comte, bien que leur sincérité pût lui paraître douteuse. Personne n'ignorait, en effet, que l'unique préoc-
1 Voyez cet accord dans le Spieilegium de d'Achery ; édit. in-f\ i. III, p. m.
SANCRA D'ARAGON 53
cupation de Raymond était d'éluder le traité de Paris lorsqu'il perdait l'espoir de le déchirer. Il ne pouvait se résigner à l'idée de ne laisser après lui qu'une fille , celte Jeanne de Toulouse qui devait faire entrer le riche patrimoine de sa maison dans la famille des rois d'outre- Loire.
Raymond aurait supporté ses malheurs avec plus de calme, s'il avait pu léguer à un lils, avec les quelques domaines dont il lui était permis de disposer, sa haine des septentrionaux , ses désirs de vengeance et ce rôle de prince du Midi si peu fait pour sa faiblesse. Il suffisait que la bannière de Toulouse restât debout au milieu de ces pays qu'elle avait si longtemps protégés de son ombre, pour que, dans un moment favorable, on pùt voir les populations méridionales se serrer tout à coup autour d'elle et repousser, par un violent effort, la domination étrangère.
Cet héritier de ses droits et de ses haines , Raymond n'espérait plus l'avoir de sa femme, Sancha d'Aragon, plus âgée que lui *; aussi , peu de temps après le traité
4 Sancha était fille du roi d'Aragon, Alfonse II, le Chaste, qui avait eu pour enfants : r Pierre H, roi d'Aragon; 2# Alfonse, comle de Provence et père de Ramon Berenguer V ; 3* Femand, ahbc de Monfaragon, dont nous avons souvent fait mention; 4" Constance, mariée en premières noces à Emeric, roi de Hongrie, puisa l'empereur Frédéric II, et morte en 1222; :>• Léonor, femme de Raymond VI, comte de Toulouse; 6" Sancha, femme de Raymond VU ; T Dulcia, religieuse.
Sancha d'Aragon, comtesse de Toulouse, était donc la tante du roi Jacme et du comle Ramon Berenguer. Elle devait avoir dix-huit ou vingt ans lorsqu'elle épousa, en 1211, Raymond VU, qui n'en avait que quatorze. (V. notre tome I, p. f»3; Bofarull, los condes de Barcelona, l. Il, p. 21 4 ; Histoire de Languedoc, édil. in-l*, t. III, note 35.)
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de Paris, avait-il résolu de la répudier et s'était-il séparé d'elle1.
La princesse aragonaise , chassée par son époux , s'était réfugiée auprès de son neveu le comte de Provence, bien décidée à s'opposer de toutes ses forces à l'annulation de son mariage.
Les instances , les ordres mêmes du Souverain Pontife n'avaient pu décider le comte à se rapprocher de sa femme Il alléguait que son père, Raymond VI , avait tenu Sancha sur les fonts baptismaux , ce qui constituait une parenté spirituelle, incompatible avec les liens du mariage. Le Pape avait ordonné une enquête, qui n'aboutissait point par suite du défaut de preuves. La séparation des deux époux était consommée de fait depuis onze ans , le scandale avait éclaté sans profit pour personne , lorsque Jacme , convaincu qu'il n'y avait plus rien à attendre de la légèreté de Raymond VII , se décida à prêter les mains à une combinaison qui seule encore pouvait sauver la cause méridionale , mais devant laquelle il avait longtemps hésité par attachement ou par respect pour la sœur de son père. Il s'agissait d'obtenir du Saint-Siège l'annulation du mariage du comte de Toulouse avec Sancha d'Aragon et de marier Raymond à Sancia ou Sancha de Provence , troisième fille du comte Ramon Rerenguer.
La réalisation de ce plan eût menacé d'un coup formidable la puissance capétienne dans le Midi. Malgré le mariage de la fille ainée du comte de Provence avec le roi Louis IX, un fils né du comte de Toulouse et de la princesse provençale eût hérité, non-seulement des domaines de son père, que le traité de Paris ne réservait pas
• Raymond et Sancha étaient du moins séparés au mois d'août MM). (V. Hist. de Long., liv. XXÏV, cliap. lxxh.J
* Voy.Hist. de Long., liv. XXIV, chap. lxxii.