DIFFICULTÉS EN CATALOGNE
Greoade ■ (30 janvier I2731). C'était le moment, en effet, où Alfonse X luttait contre Ben Alhamar, que soutenaient les ricaa homes castillans rebelles. Les barons catalans, à la tôle desquels était le vicomte de Cardona, refusèrent d'obéir à la convocation de leur roi , alléguant qu'ils n'étaient pas tenus au service militaire hors des Etats aragonais. Les seigneurs de Catalogne, et principalement ceux du parti de Cardona, s'étaient fait remarquer longtemps par une fidélité qui contrastait avec la turbulence de leurs voisins , les ricos hoiries aragonais. Mais, en présence des progrès continuels de la royauté, la noblesse catalane s'était prise à craindre pour sa puissance , et avait dès lors cherché toutes les occasions de tenir son souverain en échec. Le comlé d'Urgel avait fourni plusieurs prétextes de révolte aux partisans de la maison de Cabrera, parmi lesquels le vicomte de Cardona tenait le premier rang4. Ces affaires d'Urgel n'étaient peut-être pas étrangères à la lutte qui s'engageait de nouveau entre le roi et ses barons.
En 1268, la mort d'Alvar de Cabrera , comte d'Urgel, avait mis en présence les prétentions rivales des enfants de deux femmes du comte 3 et celles de Guerau, son frère. Le roi d'Aragon essaya de profiter de ces embarras pour ajouter quelques avantages réels à sa suzeraineté sur le comté d'Urgel. Il prêta aux exécuteurs testamentaires d'Alvar l'argent dont ils avaient besoin pour payer les dettes du défunt , et se lit céder à titre de gage plusieurs places du comté, où il mit garnison (novembre 1268).
1 Déjà, en 4270 et en 1271, il avait adressé une convocation analogue aux seigneurs aragonais et catalans; mais l'expédition dut être différée. (Arch. d'Arag., Reg. XVIII, f»4 à 15 et 82
* Voy. ci-dessus, 1. 1, p. 2 li, et t. Il, p. 323 et 330.
' Voy. ci-dessus, p. 330, note i
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Il obtint ensuite de Guerau une renonciation en sa faveur; dès lors il n'eut en face de lui qu'un seul adversaire de quelque importance, le vicomte de Cardona, qui défendait les droits d'Àrmengol, fils ainé d'Alvar et de Cécile de Foix. Cependant les deux compétiteurs n'osèrent pas en venir aux mains et les choses étaient encore dans cet état lorsque éclata le différend de 1273.
Nomination d'un juge restée sans résultat1; sommations réitérées au vicomte de Cardona et à ses adhérents de rendre au roi les fiefs qu'ils tenaient pour lui; refus du vicomte, sous le prétexte que plusieurs domaines réclamés étaient des alleux et non des fiefs; sentence interlocutoire , à laquelle la partie condamnée refusa de se soumettre s, tels furent les premiers actes de cette lutte, pareille à toutes les contestations moitié militaires, moitié judiciaires , entre le roi et ses grands vassaux. Jacme cependant ne discontinuait point ses préparatifs pour aller au secours d'Alfonse X * ; mais , avant d'entre-
1 Le 23 avril 1274, Jacme, craignant sans doute que l'infant Pedro de Portugal ne fût entraîné dan* le débat, exigea de lui la promesse de respecter et de faire respecter les conventions conclues entre le roi et la comtesse Aurembiaix. (Arch. d'Arag , Parch. de Jacme 1", n° 2072.)
2 Le juge nommé fut l'archevêque de Tarragone. (Arch. d'Arag., Parch. de Jacme n° 21 16 et Cokccion de documentes irudiios, t. VI, p. 478.)
* La question fut débattue en présence du roi devant les conseillers de la couronne, au mois de mars 1274. (Arch. d'Arag.. Parch. de Jacme I", n°* 2 186 et 2187.)
* Diverses convocations adressées aux seigneurs et aux villes des Étals aragonais, durant l'année 1273 et les premiers mois de 127», se trouvent aux archives d'Aragon, Reg. XVIII, f» 50, 51, 52 et 65. Le roi était à Murcie en janvier 1274. Il voulait se rendre compte par lui-même des dispositions des habitants chrétiens et musulmans de ce pays et s'assurer qu'o;i n'avait à craindre aucun soulèvement de ce côte. Jacme fut reçu à Murcie avec les plus grandes démoostra
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prendre cette expédition, il laissa a son fils Pierre 1 la direction de la guerre prête à éclater en Catalogne, et se mit en route pour Lyon, où il devait assister au concile œcuménique convoqué par Grégoire X.
Thibaud Visconti, successeur do Guy Foulques sur le trône pontifical , avait à cœur trois grandes entreprises : secourir la Terre-Sainte, réunir l'Église grecque à TÉglise latine , réformer les abus qui s'étaient glissés dans le clergé. Pour traiter ces importantes questions, il avait d'abord songé à convoquer un concile à Montpellier; mais Lyon fut définitivement choisi pour être le siège de l'auguste assemblée , à laquelle furent appelés tOQS les souverains de la chrétienté *. Le Pape parait avoir surtout désiré la présence du roi d'Aragon. On comptait sur l'exemple du vieux Conquistador, l'un des
lions d'enthousiasme. Il fut satisfait on tous points de l'état dans lequel il trouva le royaume. « Nous ressentions, écrit-il, une grande joie de la prospérité de ses habitants, que nous regardions comme nos propres sujets. » (Chronique de Jacme, chap. ccxcv.)
« On trouve, dans le Reg. XVIII des archives d'Aragon , les actes suivants: 4tt Ordre aux seigneurs aragonais et à quelques seigneurs catalans de se réunir sous le commandement de l'infant Pierre pour la guerre contre Ramon, vicomte deCaidona. et plusieurs nobles catalans; Montpellier, 47 avril 4 274 (f- 65 et 66); 2* Ordre aux bayles de plusieurs villes de donner à l'infant Pierre l'argent qu'il leur demandera; même date (f-66); 3° Défense faile par l'infant Pierre de vendre des vivres et des armes aux nobles qui sont en guerre avec le roi et l'infant; Perpignan, 48 mai 4271 (f«- 6tf et 70); 4' Convocation des seigneurs aragonais, 24 mai 4274 (f* 66).
a Jacrae fut le seul qui s'y rendit en personne. Les autres s'y firent représenter par leurs ambassadeurs. Muntaner se trompe lorsqu'il assure que le roi de Caslille assista au concile. Alfonse eut seulement une entrevue avec le Pape à Beaucaire, au moment où Grégoire X revenait de Lyon. Philippe le Hardi alla trouver le Souverain Pontife dans cette dernière ville, avant l'ouverture du concile. C'est alors qu'il consentit à céder au Saint-Siège le comtal Venaissin et une partie de la ville d'Avignon.
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derniers représentants de l'esprit chevaleresque des croisades , pour raviver le zèle déjà éteint des autres princes de l'Europe.
Jacme accepta avec empressement l'invitation du Souverain Pontife. Dès le 20 février 4274, nous le voyons cherchant à se procurer les sommes nécessaires pour figurer dignement dans l'imposante réunion. Il en appelle aux ressources de toute espèce : contributions ordinaires, taxes extraordinaires, emprunts4; mais aussi, en arrivant le i" mai aux portes de Lyon , put* il jeter un regard de satisfaction sur la brillante cour qui l'accompagnait, et an milieu de laquelle on remarquait l'archevêque de Tarragone, les évéques de Barcelone, de Valence, de Mayorque et de Maguelone.
La réception faite au roi conquérant fut magnifique. Les cardinaux, les prélats et les seigneurs qui se trouvaient dans la ville, vinrent au devant de lui à une lieue de Lyon; la foule couvrait les chemins et les rues sur le parcours du corlége; elle était si compacte, que «pour marcher l'espace d'une lieue, il fallut lutter depuis le malin jusqu'à midi. »
Le roi d'Aragon raconte en grand détail, dans sa Chronique, toutes ses entrevues avec le Saint-Père \
1 Arch. d'Arag., Reg. XVIII. f» 401 el 406; Reg. XIX, f°» met 430. Une laxecxlraonlirniire fui levée sur les juifs à celle occasion. (Arch. d'Arag., Reg. XVIH, f» 63 et 64.)
'a En nous avançant vers Vaposlole, nous lui fîmescelte révérence que les rois font à Yaposlole el qu'il est coutume de faire. On nous avait préparé un si<;ge ù côté de lui pour que nous nous y asseyions auprès du sien, du côté droit.... Alors nous nous levâmes en pied el nous allions nous découvrir, mais Vapostote nous dit de ne le point faire, de nous asseoir el de nous couvrir la tôle, ce que les cardinaux nous dirent aussi tous d'une seule voix.» (Chronique de Jacme, chap. ccxcvii.)
JACHB W) CôtfCILB DE LYOPf 4«7
liOrtijd'it fut question de la Terre-Sainte, Jacroe approuTa avec feu le projet de croisade et proposa son plan d'exécution. Il offrit au Pape la dime de tous les revenus de ses États ou bien son assistance en personne àtatéte de mille chevaliers. Mais aucun des seigneurs qui étaient présents ne répondit à son enthousiasme. Le grand maître des Templiers lui-même n'eut que des paroles décourageantes. Le Cmquistadw se levant alors avec dépit, dit aa Pape: — « Saint-Père, puisque personne ne veut s'expliquer clairement, je crois que je puis vous quitter. »
— « Ailes avec la bénédiction dé Dieu », répondit le Pontife.
— «Barons, ajouta Jacme en s'adressant àsasnite,nous pouvons partir, car du moins aujourd'hui nous laissons bien établi i'honneur de toute l'Espagne » ; et il sortit.
Le peuple qui l'attendait au dehors fut charmé de la bonne grâce avec laquelle ce roi de soixante-six ans sauta en selle et fit faire à son cheval « des sauts moult plaisants en le piquant de l'éperon ; si bien que les Français étonnés ne purent s'empêcher de dire: Il n'est pas tant vieux qu'on nous l'avait dit, ce roi, et il pourrait encore départir de bons coups de lance aux Turcs V »
Mais l'un des motifs qui avaient attiré Jacme à Lyon était le désir de se faire couronner par le Pape. Dans cet espoir, il avait apporté « une couronne ouvrée d'or et de pierreries valant plus de cent mille sols tournois. »
Avant de se rendre à la prière du roi, Grégoire X voulut exiger le renouvellement du serment de vasselage prête jadis par Pierre II, l'engagement de payer exactement à l'avenir le tribut promis parce prince auSaint-Siége
* Chronique do Jacme, cbap. ccxcix.
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et l'acquittement de tout l'arriéré *. Jacme avait trop de souci de l'indépendance de ses Étals pour accepter de pareillescondilions. « Les services que nous avons rendus à Dieu et à l'Église de Rome, dit-il, méritaient bien, à notre avis, que Ton renonçât pour nous à d'aussi mesquines exigences. » Une nouvelle démarche fut tentée auprès du Pape, qui répondit d'une manière évasnre. « Eh bien ! répliqua le roi, puisqu'il ne veut nous couronner sans celte condition, il nous importe peu de nous en retourner sans couronne *. »
Néanmoins, dans la seconde session du concile, qui eut lieu le 18 mai et à laquelle Jacme assista, le Pape prodigua les éloges au vainqueur des Sarrasins d'Espagne, exalta son zèle pour l'expédition d'outre-mer; puis il ordonna d'ajouter, à toutes les messes chantées, une oraison spéciale pour le roi d'Aragon, et de célébrer une messe du Saint-Esprit pour attirer les bénédictions do ciel sur les entreprises du pieux monarque. Trois jours après, Jacme, voyant qu'il n'y avait aucun espoir d'organiser la croisade, alla prendre définitivement congé de Grégoire X s.
1 Le tribut promis par Pierre II était de deux cents mazmodines jucefies par an. L'arriéré s'élevait à plus de onze mille mazmodines. 'Chronique de Jacme, chap. ccxcix.
9 Le concile se prolongea jusqu'au 47 juillet. Ce fut le plus nombreux qui ait jamais été réuni. On n'y comptait pas moins de 4600 prélats ou dignitaires ecclésiastiques, les grands maîtres des Templiers et des Hospitaliers, les ambassadeurs des principaux souverains de l'Europe, ceux de Michel Paléologue, empereur d'Orient, et ceux du khan Abaga. Parmi ces derniers, qui étaient au nombre de seize, quelques-uns reçurent le baptême. — On lit dans le continuateur de Guillaume de Tyr, à propos du concile de Lyon : « La fu dan Jame le roi d'Arragon qui vint en espérance d'estre coronésdu Pape, si comme si ancessor avoienl esté. Mais il i failli et fist moult, grant offre selonc son pooir [au secors de la Sainte-Terre, t (Lib. XXXIV chap. xxv, ap. Rec. des Historiens des Croisades; Histor. occident., t. II.)