JACHE AU CONCILE DE LYON
— « Saint-Père, lui dit-il, nous voulons partir, mais pour qu'il ne nous arrive pas ce que dit le proverbe : « Qui fou à Rome va, fou reviendra », et puisque nous n'avons jamais eu la satisfaction de voir d'autre Apostole que vous, nous désirerions nous confesser et prendre pénitence de vous. » Il nous répondit, ajoute le chroniqueur, qu'il le ferait de bon gré, et ainsi nous lui déclarâmes nos bonnes et nos mauvaises actions autant que notre mémoire pût se les rappeler, et il nous donna l'absolution sans nous imposer d'autre pénitence que de persévérer dans le bien et de nous garder du mal. Sur ce, nous pliâmes les genoux, et lui, nous posant la main sur la tête, nous donna par cinq fois sa bénédiction, et nous lui baisâmes la main et nous primes congé de lui pour revenir dans notre terre4. »
« Chronique de Jacrae , chap. ccc. — Le même chapitre nous apprend que, pendant son séjour à Lyon, Jacme pria le Pape d'intercéder auprès de Charles d'Anjou pour faire meure en liberté l'infant Enrique, frère du roi de Castille. En 4254 , Enrique s'était révolté contre son frère. Nous Pavons vu (p. 301) faire alliance avec le roi d'Aragon, au moment où la guerre semblait prête à éclater entre les deux grandes monarchies espagnoles. Hais la réconciliation de Jacme avec son gendre avait laissé don Enrique privé de secours. Battu par les troupes d'AlfonseX, l'infant rebellese réfugia auprès de l'émir de Tunis, puis en Italie, où il obtint le titre de sénateur de Rome. Il embrassa d'abord le parti de Charles d'Anjou, se tourna bientôt contre lui, combattit à Tagliacozzo dans l'armée de Con radin, et chercha on asile, après la défaite des siens , dans le monastère du Mont-Cassin, dont l'abbé le livra à Charles d'Anjou à condition qu il aurait la vie sauve. Charles le retint prisonnier. Cette vie d'aventures avait donné une certaine popularité à don Enrique. On trouva mauvais qu'Alfonse X et surtout Jacme 1er, dont il avait été l'allié, n'exigeassent point pur les armes sa mise en liberté. A ce sujet, les Castillans firent contre le roi d'Aragon un chant, dont le refrain, peu intelligible pour nous, était:
Rey bello, que Deo confonda, Très son esta con'a Jdalonda.
(Yov* la Cronica abreviadaùe l'infant don Juan Manuel de Castille,
490 uvbe rv, ouatithe t
Jacrae arriva à Montpellier le 29 mai. Pour la seconde fois il y toraba dangereusement malade. On désespérait de le sauver, lorsqu'il voulut, comme deux ans auparavant, se faire porter dans le sanctuaire de Notre-Damedes-Tables, pour y implorer de la Mère de Di«i une guérison qui ne pouvait être, assure-t-on, que le résultat d'un miracle. Le miracle eut lieu, et le vieux roi referanaissant en consacra le souvenir par un tableau, qu'on voyait encore au XVI* siècle dans l'église de Notre-Damedes-Tables *.
Malgré son âge, malgré la maladie qui semblait l'avertir de se tenir prêt à paraître devant Dieu, le Conquistador ne songeait nullement à réformer sa conduite privée. Depuis la mort de Berenguela Alfonso, une nouvelle passion s'était emparée de son coeur, et il voulut essayer d'obtenir de Grégoire X ce que Clément IV lui avait énergiquement refusé, la rupture de son mariage avec Teresa Gil * Il avait sans doute, durant son séjour
neveu d'AlfonseX; Amador de los Rios, Hisloria critica de la literatura espadola, t. III, p. 607; et, sur la captivité de don Enrique, le sirvenle de Paulel de Marseille, ap. Raynouard, Choix de poésies . t. IV, p. 72, et Mila, de los Trovadores% p. 21t.)
1 Bouter, Coronica gênerai de Espana. lib. Il , cap. lit; d 'Aigrefeuille. Histoire de Montpellier, t. I, p. 89 ; D. Vaissète, Histoire dt Languedoc, liv XXVII, chap. xxx; Germain. Histoire de la commune de Montpellier, t. II, p. 31. Voyez aussi l'intéressant ouvrage intitulé : Notre-Dame des Tables, histoire détaillée de ce sanctuaire , par M. l'abbé Vinas, vicaire général, curé-doyen de Noire-Dame des Tables.
9 On peut conclure de deux lettres de Clément IV, publiées à peu près en entier par Martène et Durand (Thésaurus novus anerdoiort*m, t. Il, col. 27" et 448), que Jacme appuyait sa demande ce divorce ; <° Sur ce que Teresa Gil était atteinte de la lèpre; & sur le défaut de célébration de leur mariage; 3°sur ce qu'il avait eudes rapports avec une cousine de Teresa avant de connaître celle-ci. Nous avons vu (p. 359) ce que Clément IV avait répondu tu premier
LA DEB*lèRE MAITRESSE de jacme 491
à Lyon, arraché au Pape la promesse d'examiner de nouveau sa demande; car, à peine arrivé à Perpignan, il chargea Joan de Torrefreyla, chanoine de Lérida, de poursuivre cette affaire en cour de Rome1. Il résulte, d'une lettre de Grégoire X, que, au mois de septembre 1275, aucune décision n'avait encore été prise *.
Cependant Teresa s'était depuis longtemps retirée au couvent des Bernardines de \aZaydia de Valence, qu'elle avait fondé. Elle y passa le reste de ses jours dans les pratiques de la plus austère dévotion, et y mourut en odeur de sainteté*. Son corps, que l'on conserve dans l'église du monastère, est encore aujourd'hui l'objet de la vénération publique4.
La femme qui succédait à Berenguela Alfonso dans le coeur du vieux Jacme avait abandonné son mari 9 ; mais celui-ci était encore, assure- t-on, engagé dans les liens d'un premiermariage, lorsqu'il avait contracté le second, et l'on espérait de Rome une double sentence qui rendit libres à la fois le roi et celle qu'il voulait élever au rang d'épouse morganatique.
de ces moyens; il avait repoussé le second par ce motif qu'une promesse de mariage suivie de cohabitation équivaut ù un mariage régulier ; quant au troisième . la preuve n'en avait pas été faite.
1 Nous publions dans nos Pièces justificatives, n° XIX, la procuration donnée à Juan de Torrefreyla. Elle est datée du 2 des kalendes de juillet (30 juin) 1274.
* Voy. Rayualdi, Annotes ecclesiast. , ad. ann. 4275, n° 32.
3 Teresa Cil parait avoir survécu au roi. Le martyrologe deCiteaux en parle comme d'unesainle sous la rubrique du 15 juillet, jour anniversaire de sa mort.
* Voy. Bofarull, los Condrs de Barrelom, t. II, p. 237. Cf. Diago, Anales del reyno de Valencia. lib. VII, cap. liv.
* On ignore le nom de la dernière maîtresse de Jacme. Ne seraitce pas la « noble dame Sybilia de Saga», que, par son codicille du 20 juillet t2~6, il recommande particulièrement à son fils Pierre? (Voy. Pièces justificatives, n° XXI.)
492 LITBE IV , CHAPITRE V
Le Pape n'avait pas encore quitté la France lorsqu'il fut instruit des désordres qui souillaient la vieillesse du souverain de l' Aragon. Il lui adressa à ce sujet une lettre de paternelles remontrances, qui excitèrent le mécontentement de Jacme. Le roi essaya de se justifier, il eut même la singulière pensée d'alléguer, entre autres excuses , la beauté de sa maîtresse ; mais ses explications et ses plaintes lui attirèrent de la part du Souverain Pontife des reproches plus vifs et Tordre formel de se séparer sur-le-champ de sa concubine, sous peine d'excommunication (septembre I2751).
Le Pape fut sans doute obéi, car, dès ce moment, on ne découvre plus rien d'irrégulier dans la conduite du monarque aragonais.
Nous avons perdu de vue un instant les affaires publiques pour pénétrer une dernière fois dans la vie privée de notre héros; tournons maintenant nos regards vers la Catalogne, où, durant l'absence de Jacme, les barons et le prince héritier avaient continué à s'observer sans en venir aux hostilités ouvertes. L'infant Pierre avait néanmoins envenimé le différend , en essayant d'introduire dans le comté de Barcelone le principe de l'incapacité des femmes à posséder des fiefs. Les seigneurs catalans s'étaient réunis à Solsona, jurant de défendre leurs droits par les armes. Le roi qui , de Montpellier et de Perpignan , avait adressé de nouvelles convocations aux Aragonais et à ses autres sujets restés fidèles*, fut instruit en arrivant à Girone des prétentions injustes de son fils, et se hâta de les désavouer par une lettre que
4 Voyez les lettres de Grégoire X à Jacme, à l'archevêque de Tarragone et à l'évêque de Tortose dans les Annalss ecclesiast. de Rayoaldi, ad. ann., 4275, n°28à34.
> Archives d'Aragon, Reg. XVIII, f« 67 et 68.