TROUBLES EN CATALOGNE ET EN ARAGON
Bernât de Sant-Vicensfut chargé de porterait* seigneurs rénnis à Solsona*. Ceux-ci répondirent en protestant de leur fidélité au roi , mais ils ajoutèrent qu'ils étaient décidés à faire respecter les droits qu'ils tenaient de leurs ancêtres et auxquels on ne cessait de porter atteinte. Jacme renouvela par trois fois la sommation au vicomte Ramon Folch d'avoir à lui rendre le château de Cardona*. Non-seulement l'intraitable baron refusa d'obéir, mais il donna asile à Berlran de Canellas, poursuivi pour avoir tué le justicia d'Aragon, Rodrigo de Castellezuelo.
Tandis que presque tous les nobles catalans, à la téte desquels, outre le vicomte de Cardona, on complaît les comtes d'Ampurias, de Pallars et d'Urgel , renouvelaient à Ager leur confédération , le bâtard Fernand Sanchez, se concertant avec eux, organisait à Estadilla une ligue aragonaise, dans laquelle entraient Artal de Luna, Pedro Cornel et plusieurs autres ricos homes (septembre 1274). L'infant Pierre commença lalutte en Aragon, en assiégeant
1 Celte lettre est datée du 17 des kalondesde juillet (15 juin) 1274. Les barons y répondirent le 2 juillet suivant. (Archives d'Aragon, RegXXll, V* partie, fw* 11 et 12.)
* Arch. d'Arag.,Reg. XXII, V* partie, f°» 12, 13 et 14. Des sommations analogues furent adressées à d'autres seigneurs (Id.,id., f*13J. A ces événements se rapporte sans doute un sirvente de Bernai de Rovenhac que D. Manuel Milà fail remonter, à tort selon nous, aux premières années du règne de Jacme. Le troubadour y excite les barons catalans, et en particulier le vicomte de Cardona «valeureux à l'égal d'un roi», à la guerre contre l'infant d'Aragon, «appelé infant avec raison, car il arrive souvent aux enfants de faillir.» Il est question, dans cette pièce, d'un baron du nom de Ramon Guillem, que l'infant aurait tué ou, selon la version de M. Milà, outragé. Le poëte se plaint amèrement que le roi el le « trait re infant » ne respectent pas les trêve* (Voy. Milà, de los Trovadoirs, p. 158, el Raynouard, Choix de poésies des troubad. , t. IV, p. 305;
-494 LIfftB IV, CBAPITIB V
las ehâteaux de son frère. En Catalogne, le vicomte de Cardona et ses adhérents envoyèrent des lettres de deseximenl 1 au roi et à l'infant héritier; puis, refusant de soumettre le différend à des arbitres , ils attaquèrent et détruisirent de fond en comble la ville de Figueras qui appartenait à Pierre.
On en voulait moins au roi qu'à l'infant, dans lequel la noblesse pressentait déjà le souverain entreprenant et dominateur contre lequel elle aurait à lutter bientôt.
Les documents de l'époque prouvent combien Jacine était inquiet des résultats possibles d'une guerre civile qui épuisait les finances et menaçait le pays des plus grands malheurs1. Il proposa à Fernand Sanchez et aux Aragonaisla médiation des corlès; pour toute réponse, Fernand signifia à son père qu'il se quittait de lui ( décembre 4274). Jusqu'ici le bâtard d'Aragon s'était attaqué seulement à son frère Pierre; mais, irrité de voir le roi reconcilié avec l'infant, il ne craignit pas de tourner ses armes contre son père, qui l'avait cependant comblé de bienfaits3.
En Catalogne, l'évéque de Barcelone et le grand-maître
1 Arch. d'Arag , Reg. XXII, 1™ partie, f°* 46, 47 et 48. — Des* si ment est le mot catalan qui correspond à l'expression aragonaise desnaturaltsacion.
* Les documents sur cette guerre abondent aux archivesd'Arogon. Outre ceux que nous avons déjà cités, nous mentionnerons tes lettres de défi, réponses, convocations pour le service militaire et le> corlès, trêves, demandes d'argent, etc., qui se Irouvent dans les Reg. XVIII ff« 56 à 63) ; XXII, 1" part, (f" t i à 34), et XXtll (f»« 3 à 96) Entre autres documents qui font connaître l'état des finances pendant celte période, nous ferons remarquer les lettres par lesquelles le roi ordonne auxbayles de suspendre le payement des dettes à l'extinction desquelles les revenus de leurs baylies avaient été affectés ; 45 septembre 4274 ( Reg. XVlli, f- 63).
3 Arch. d'Arag , Parcta. de Jacme I" , n°* 4854 , 4883 et 2440
TROUBLES BB CWALOGXE BT EN ARAGON Î95
de l'ordre de Saint-Jacques paraissaient avoir décidé la plupart des mécontents à s'en rapporter au jugement des codes. Une trêve fut conclue. Les barons n'avaient en réalité nulle envie de se réconcilier avec leur roi. Malgré tes saufs-conduits qui leur furent donnés, ils refusèrent de se rendre aux corlès générales réunies à Lérida \ lis y envoyèrent cependant leurs députés; mais l'assemblée dut se séparer sans avoir rien terminé, et la guerre reprit avec un nouvel acharnement.
Le comte d'Ampurias, l'un des seigneurs catalans les plus irritésconlre l'infant Pierre, affectait de considérer le roi comme étranger à la querelle; mais celui-ci, afin de dessiner franchement les positions, envoya déGer le comte et, avec l'aide de son iils Jacme*, continua ta
1 Les lettres de convocation de celle assemblée, conservées aux archives d'Aragon (Reg. XXIII, f- 45 et 16), sont datées du 7 des kalendes de février 4274 (26 janvier 1275).
a Le second fil> de Jacme le Conquérant e*t mentionné rarement dans Thisloire des dernières années de son père. Les documents qui concernent cette période do la vie du futur roi de Mnyorque n'ont guère rapport qu'à ses projet* de mariage, assez nombreux du reste. Eu 4263, Guillem de Roquefeuil et Miguel Violetta furent chargés de négocier le mariage de l'infant Jacme avec Bealrix, nièce du comte Pierre do Savoie (Arch. d'Arag., Reg. XII, f» 33, elReg. XV, f* 24). La dot de la jeune princesse avait été constituée et hypothéquée sur le comté de Roupillon (Id., Reg. XV, t° 22). Mais cette union n'eut pas lieu. En 426i, il fut question de faire épouser à l'infant une fille du duc de Bourgogne; Arnaud , évêque de Barcelone, et le comte d'Ampurias devaient traiter en même temps le mariage de la princesse Marie d'Aragon (Voy. ci-dessus p. 470, note) ei celui de son frèreJacine. Cette alliance ne tétant pas réalisée, le roi Jacme, par lettres données à Barcelone le 2 août 4269, permit à son fils de se marier avec la femme qu'il choisirait. (Arch. d'Arag., Reg. XVI, f° 186.) En 1269, le roi et la reine de France s'occupèrent de marier l'infant avec Yolande, comtesse de Nevers. petite- fille du duc de Bourgogne et veuve de Jean de France, fils de saint Louis. La 25 août 4 274, le roi Jacme confirma la donation à cause de noces
guerre en Catalogne. De son côté, Pierre poursuivait, avec l'acharnement de la haine, Fernand Sanchez, que de fréquentes lettres du roi n'avaient pu ramener dans le devoir*.
C'était un duel à mort entre les deux frères. Traqué par les hommes de l'infant et cerné dans son château de Pomar, le bâtard s'échappa déguisé en pâtre, tandis que les assiégeants se mettaient à la poursuite d'un de ses écuyers, qui fuyait à toute bride, revêtu de ses habits et monté sur Aseny allât, son meilleur cheval. Le stratagème fut bientôt découvert , et Fernand , pris dans un champ de blé où il s'était blotti après avoir tenté vainement de passer la Cinca à la nage, fut amené devant Pierre qui le fit noyer V Cet acte d'odieuse justice a inspiré au roi des paroles d'une révoltante dureté, que, pour l'honneur de Jacme, nous voudrions croire le résultat d'une erreur de copie dans ce passage de sa Chronique9 : « Nous apprîmes comment l'infante» Pere avait
faite par son fils à sa future épouse, ' Arch. d'Arag. , Reg. XXXY1I , f° 25 ) Ce projet échoua comme les précédents, et, enfin, le 4 octobre 4275, l'héritier du royaume de Mayorque épousa Esclarmonde , sœur du comte de Foix Roger-Bernard II.
1 Les copies des lettres échangées entre le roi et Fernand Sanchez se trouvent aux archives d'Aragon, Reg. XXIÏ, Ir* partie, f°* 4 4, 23, 24 et 25; Reg. XXIIÎ, 91 à 9fi.
* « l/infant en Pere, dit d'Esclot, aurait hien voulu qu'il s'en fût allé, mais, puisqu'il en était ainsi, il ne voulut pas qu'il échappât à la justice qu'il avait violée. » (Chronique, chap. lxx.)
3 Quiconque a pu comparer les copies différentes d'un même texte, ne trouvera pas impossible une altération de ce genre, si Ton remarque surtout l'analogie qui existe, au moins pour les yeux, entre le passé défini du verbe plazer, plaire (plach) et le même temps du verbe planher, plaindre [plamh , et même entre les deux conjonctions car. car, et ja ou ia, quoique. Nous ne hasardons, du reste, cette explication qu'à litre de pure hypothèse. D'Esclot, parlant du même lait, dit: < Et quand le roi sut que l'infant en Pere avait lait
Pllt DE LA GUBRRE AVEC LES BARONS 497
tenu assiégé on château de Ferran Saoches, et avait pris celui-ci et l'avait fait noyer. Et cela nous plut fort quand on nous le dit, car c'était dure chose qu'étant notre fils et après que nous lui avions fait tant de bien et l'avions honoré d'un si riche patrimoine, il se fût levé contre nous*. »
La mort de Fernand Sanchez apaisa presque instantanément la révolte aragonaise, qui n'était qu'une lutte personnelle entre les deux fils de Jacme, et toutes les forces du parti royal purent dès lors être dirigées contre les mécontents de Catalogne. Le comte d'Âmpurias, devenu le principal chef de ces derniers, ne tarda pas à comprendre que la résistance était inutile et vint se remettre à la merci du roi. Jacme, toujours disposé à donner des preuves de son respect pour la justice, consentit à faire décider par les cortès tous ses différends avec les barons V Mais devant l'assemblée, réunie quelque temps après à Lérida 3, de nouvelles difficultés s'élevèrent. Pierre de Berga, l'un des rebelles, venait de
noyer en Ferran Sanches, cela le chagrina fort, parce qu'il était son fils. El d'autre part il s'en consola bien parce qu'il avait machiné si grande mauvaiselé contre lui et contre l'infant en Pere, son frère. » ^Chronique, chap. lxx.) Le fragment qui suit, extrait d'un vieil auteur, semble bien fait pour justifier noire défiance : e U refusait aussi longtemps qu'il pouvait de signer une sentence de mort, et , quand il fallait donner cours à la justice, il était malade le jour où il condamnait, et pleurait souventes fois du grand souci qu'il avail de faire mourir un homme. » (Chronique de Gauberte Fabricio de Bagdad, citée par M. Rosseuw Sainl-Hilaire, Hist. d'Espagne, liv. XI, chap. iv.)
• Chronique de Jacme, chap. cccv.
2 Arch. d'Arag., Reg. XX, P 282.
3 Les cortès furent convoquées pour a le quinzième jour après Sainl-Michel de septembre » de l'an 1275. Elles ne purent se réunir que le Ie» novembre. (Arch. d'Arag., RegXXUI, 33.)
498 UYRB IV , CHAPITRE V
mourir sans héritier légitime et avait donné par testament ses fiefs au comte de Pallars ; on voulait que le roi ratifiât ces dispositions. L'infant Pierre s'y opposa. Les seigneurs reprirent leur attitude hostile et quittèrent Lérida. Néanmoins la guerre ne recommença pas pour le moment ; mais le roi dut dissoudre les cortès, après avoir, par une double déclaration, assuré la couronne aragonaise à Alfonse, fils aîné de l'infant Pierre, quand même celui-ci viendrait à mourir avant le roi son père (novembre 1275').
Nous verrons bientôt quelles préoccupations avaient engagé l'infant à réclamer du roi cette déclaration solennelle en présence des cortès ; mais il faut d'abord revenir de quelques pas en arrière, afin de pouvoir suivre les événements qui se déroulaient en Navarre et en Castille parallèlement à ceux que nous venons de raconter.
Henri Ier, roi de Navarre, était mort le 22 juillet 1274, laissant pour unique héritière sa fille Jeanne , qu'il avait fait reconnaître pour reine avant de mourir, et dont il avait confié la tutelle à sa femme Blanche, nièce de saint Louis. Trois partis se formèrent aussitôt en Navarre: l'un , ayant à sa tête Pedro Sanchez de Montagudo , seigneur de Chascant, gouverneur du royaume, désirait la réunion à l' Aragon et le mariage de la jeune reine avec un petit-fils de Jacme le Conquérant; l'autre , dirigé par le rico home Garcia Almoravid, travaillait à la conclusion d'un mariage castillan; le troisième enfin était d'avis de respecter à la lettre le testament d'Henri Y\ et de laisser à la reine douairière le soin d'administrer le royaume et de marier sa fille à son gré. Il est inutile
1 Archiv. (TArag., Parchemins de Jacme I", w» 2232 et 2253, Cokcvion de docutnmtos inedilos) t. VI, p. 492.