‹ Jacme I, le conquérant, roi d'après les chroniques et les documents inéditsChapitre 138 sur 183 · A PF AIR ES DE NAVARRE · texte numérisé non relu

A PF AIR ES DE NAVARRE

d'ajouter que la nièce de Louis IX appelait de tous ses vœux une réunion à la France. 11 ne s'agissait plus pour la Navarre de conserver son indépendance. A laquelle de ces trois monarchies, Aragon, Castille ou France, sa destinée allait-elle être unie?Telle était toute la question. Dans ces conjonctures, la communauté d'origine, la ressemblance des mœurs et de la constitution politique militaient pour l'Aragon, et c'était 1* Aragon, en effet, qui paraissait avoir le plus de chances de succès.

Malgré sa loyale amitié avec les rois de Navarre de la maison de Champagne, Jacme, nous l'avons vu, n'avait jamais renoncé à ses droits sur ce pays. Une série de traités et de trêves * avait maintenu entre les deux royaumes une paix provisoire qui n'avait jamais été sérieusement troublée. Cependant, sur la fin du règne de Henri Ier, l'infant Pierre, auquel son père avait cédé ses droits sur la Navarre au moment d'entreprendre sa croisade outre-mer \ avait élevé quelques réclamations pécuniaires qui auraient peut-être amené une rupture si la mort de Henri n'était venue donner à l'infant l'espoir d'hériter d'une nouvelle couronne.

Dès le 29 juillet 1274, Pierre se rendit en Navarre, muni de lettres de son père qui priaient les prélats,

1 Ainsi l'on trouve aux archives d'Aragon, outre les traités de ce genre que nous avons déjà mentionnés (Voy. ci-dessus, p. 298 et 299) : 4° Paix et trêve pour quatre ans avec Thibault, roi de Navarre Jhibault I"), septembre 1243 (Parch. de Jacme Ier, nu923) ; 2' Lettre au roi de Navarre pour qu'il ordonne à ses gens de ne pas faire de mal aux Aragonais, août 1263 (l\eg. XII, f° ion; 3« Trêve avec Thibault, roi de Navarre (Thibault II), juillet 1266 (Reg. XV, f* 24); 4° Trêve pour deux ans avec Henri, roi de Navarre , août 1 272 (Reg. XXI, f<> 53).

1 Arch. d'Arag., Parch. de Jacme Ier, nu 1991.

3 Id-, id,. n"» 2483 et 2484.

ricos homes, seigneurs et bourgeois navarrais de reconnaître l'infant d'Aragon pour leur roi 4 . D'un autre côté, Alfonse X crut faire un acte d'habile politique en proposant, comme mesure de conciliation, de fusionner les droits de l' Aragon et ceux de la Castille sur la tête de son fils Fernand. Celui-ci envoya même un chevalier de sa maison auprès du roi son aïeul. Mais Jacme n'agissait pas seulement dans cette affaire pour son propre compte. On a pu voir que, conformément à un usage dont les souverains aragonais ne doivent plus se départir, le roi, en associant l'infant héritier au gouvernement de ses Etats, lui accordait une très-grande initiative. Depuis plusieurs années déjà, c'est Pierre qui gouverne sous la surveillance de son père. Les troubles causés par son caractère entier ne le prouvent que trop. Le roi n'intervient guère que pour rappeler parfois l'infant au respect de la justice ou pour modérer son ardeur imprudente. La succession de Navarre était donc l'affaire de Pierre, et le prince au profit duquel devaient se faire les Vêpres siciliennes, n'était pas d'humeur à renoncer aisément à un royaume. Jacme dut répondre par un refus à son petit-fils Fernand \

Cependant l'infant aragonais, par ses menées habiles, s'était fait un parti puissant. Invoquant les droits de son père et ceux de ses aïeux s, flattant les goûts des Navarrais pour l'indépendance, il parvint à obtenir des cortèsdu

« Archives d'Arag., Reg. XXIII t" 99 et 400.

« Lettres écrites par le roi d'Aragon à Fernand, infant de Castille, à Alfonse X et à Pierre au sujet de la Navarre. (Arch. d'Arag.. Reg. XXIII, f» 96 à 98.)

3 Pierre était allé rechercher dans les archives du monastère de San Juan de la Pena les actes établissant les droits de la maison d'Aragon sur la Navarre. {Xrch. d'Arag , Parchemins de Jacme I", n° 2498.)

AFFAIRES DE NAVARUL

royaume, réunies à Puenle de la Reyna, une décision favorable à ses prétentions*. Puis, tandis que le roi Jacme réclamait par lettre l'appui de Philippe \eHardi*, il partit incognito pour la France, afin de plaider lui-même sa cause auprès de son beau-frère, qui avait donné asile à la veuve de Henri 1er, et se préparait à fiancer la jeune princesse de Navarre avec l'héritier de la couronne de France. Philippe accueillit Pierre avec les marques de la plus vive amitié. « ils parlèrent moultes fois ensemble privément, sans que nul homme, pour si intime qu'ilfut, pût rien savoir de leur entretien3. » « Il se forma entre eux une telle intimité, dit Muntaner, qu'ils communièrent l'un et l'autre d'une même hostie consacrée. » Mais, bien que le chroniqueur fît partie de la suite de l'infant4, il parait s'être mépris sur la portée des témoignages de courtoisie échangés entre les deux princes, lorsqu'il assure qu'ils firent serment de ne jamais s'armer l'un

1 La sommation adressée par l'infant aux cortès navarraises, ses engagements à leur égard et la décision de l'assemblée en sa faveur ont été publiés dans la Cokccion de documentes ineditos (t. VI, p. 180, 183 et 489), d'après les Parchemins n°* 2205, 2206 et 2207 du règne de Jacme I", aux archives d'Aragon. Nous mentionnerons encore les documents suivants: 1° Confirmation de la trêve accordée par l'infant Pierre aux vassaux de Navarre, 4 septembre 4274 ; 2' Commission donnée à l'infant Pierre de connaître des dommages réciproques de l' Aragon et de la Navarre. (Reg. XIX, f« 468 et 469.) Moret s'attache beaucoup à diminuer l'importance du parti aragonais (Anales de Navarra, lib. XXIV, cap. m, g v.)

* Voy , dans nos Pièces justificatives, n° XX, la lettre de Jacme V à Philippe le Hardi.

» Chronique de Bernât d'Esclot, chap. lxx.

4 « J'ai vu de mes yeux, dit Muntaner, le roi de France porter à la selle de son cheval, sur un canton, les armes du roi d'Aragon en . témoignage d'amitié envers ledit infant, et de l'autre ses propres fleurs de lys; et l'infant en faisait de môme- » (Chronique de Rarnon Muntaner, chap. xxxvii.)

contre l'antre . En effet, Pierre avait à peine repassé les Pyrénées, qu'on célébrait à Paris les fiançailles de Philippe le Bel avec Jeanne de Navarre, et qu'une armée française s'avançait vers le royaume qui formait la dot de la princesse. De son côté, Fernand de Castille commençait les hostilités. Une guerre terrible allait éclater; car Pierre, soutenu par les Navarrais , n'était pas disposé à abandonner la partie, lorsqu'un danger commua appela subitement vers le sud toutes les forces de l' Aragon et de la Castille, et permit à la France de s'agrandir au dépens de la terre espagnole 4.

Depuis quelque temps, l'émir de Maroc Yacub Aïm Jucef, appelé en Espagne par l'émir de Grenade, Mohamed II, attendait le moment favorable poar teuter un débarquement sur les plages d'Algésiras et de Tarifa. Afin de masquer son projet, Aben Jucef feignait de diriger ses armements contre l'émir de Ceuta. Il avait même conclu à ce sujet une alliance avec Jacme le Conquérant *. Dans le mois d'avril de l'année 1275, tandis que P Aragon et la Castille avaient les yeux tournés vers la Navarre, et

• Guillem Anelier, troubadour de Toulouse, a consacré à la révolution navarraise de 4276 un long poème que M. Francisque Michel a publié avec la traduction française dans la Collection des docHmenu inédits de l'histoire de France, D. P. llarregui, membre de la commission des monuments de Navarre, avait donné une édition du texte ^original en 4847. Voy., sur Guillem Anelier et ses œuvres, Mite, defos Trovadores, p. 247. Bien que le troubadour jette un regard rétrospectif sur l'histoire de Navarre et parle de l'adoption mutuelle d- Sanche le Reclus et de Jacme I", il passe sous silence les événement des années 4274 et 4275.

3 Le traité d'alliance de Jacme avec a Jucef, m iratnoïnckn, seigneur de Maroc et de Fez, au sujet de la conquête de Ceuta », se trouve aux archives d'Aragon (Reg. XIX, f» 6} ; il est daté du 44 des kalend* de décembre (48 novembre) 4274. Capmany l'a publié dans le t IV ( Colrrdon diplomnlica , p. 7 ) de ses Memurios sobre In nfortn". eomercio y arles de lUarcluna.

INVASION DBS MUSULMANS d' AFRIQUE 505

qu'Alfonse X , s'acharnant à la poursuite d'une chimère , abandonnait ses États pour aller supplier le Pape de confirmer ses prétentions à l'Empire \ les Africains passèrent le détroit, et, réunis aux Musulmans de Grenade, envahirent l'Andalousie. Les premiers engagements furent désastreux pour les chrétiens. Les plus vaillants y perdirent la vie, entre autres Sanche, archevêque de Tolède et fils du roi d'Aragon*.

L'infant héritier de Castiile, Fernand , gouverneur général du royaume pendant l'absence de son père, accourait vers les pays attaqués lorsqu'il tomba malade et mourut à Villa-Real' (août 1275).

On sait comment Sanche, second fils d'Alfonse X, se fit reconnaître pour héritier de la couronne au préjudice des fils de Fernand, les infants de la Cerda , et légitima en quelque sorte son usurpation par les exploits qui lui valurent le surnom de Brave.

Les succès des Musulmans avaient mis l'Espagne entière

1 On sait que l'entrevue du Pape et du roi de Castiile eut lieu à Bcaucaire.

2 L'infant archevêque de Tolède s'était mis à la tôle des milices castillanes pour défendre le pays de Jaen contre les Musulmans. Ii fut battu et fait prisonnier. Les soldats d'Aben Jucef et ceux de Mohamed se disputaient le précieux captif et allaient en venir aux mains, lorsque Varraes de Malaga, poussant son cheval contre l'arcbevêque, le perça de sa lance en s'écriant : « A Dieu ne plaise que pour un chien meurent tant de braves combattants. » (Conde, Historiade la domination de los Arabes en Espana, t. III, cap. x.) L'infant Sanche o fut bon et pieux, dit Muntaner, et réputé dans son temps comme l'un des plus dignes, des plus saints et des plus honnêtes prélats du monde, il aida beaucoup à accroître la sainte foi catholique en Espagne, causa beaucoup de mal et d'abaissement aux Sarrasins, et finit par périr en les combattant ; aussi peut-on le mettre au rang des martyrs, puisqu'il mourut en voulant maintenir et élever la foi catholique. » (Chronique, chap. xi.)

3 Aujourd'hui Ciudad-Real.

en péril. Le roi d'Aragon ordonna à son fils aîné de marcher au secours de la Castille contre l'ennemi commun. C'est alors que Pierre , craignant pour ses fils le sort des infants de la Gerda, s'il venait à mourir dans cette expédition, exigea, comme nous l'avons dit, que son père, en présence des cortès de Lérida, reconnut Alfonse pour héritier du trône d'Aragon *.

A la fin de l'année 1275, l'infant aragonais se mit en marche vers la frontière de Grenade, à la tête d'une armée de mille chevaliers et de cinq mille fantassins. Le vieux Conquistador lui-même, l'effroi des Sarrasins, se préparait à venger la mort de son fils l'archevêque de Tolède, lorsqu'il fut obligé d'aller à Valence réprimer une émeute dirigée contre les prud'hommes de la capitale', et punir des chrétiens qui pillaient les Sarrasios soumis.

Sur ces entrefaites, le maure Al Azarch, le chef de la précédente révolte de Valence, rentra dans le royaume et en fit soulever la population musulmane. Ge mouvement, concerté avec les émirs de Maroc et de Grenade, fut mal secondé par ceux-ci, qui conclurent précisément à cette époque une trêve avec le roi de Castille, et rendirent ainsi disponibles les forces commandées par l'infant d'Aragon. Mais, tandis que Jacme convoquait les seigneurs et les milices pour repousser le danger qui

♦ Voy. ci-dessus, p. 498 — Les craintes de Pierre étaient d'autant plus fondées que, dans le Code de Valence, le roi, s'tnspirant du fuero juzgo, s'était prononcé contre le droit de représentation en ligne directe descendante- (Voy. ci-dessus, p. 265.)

* Au commencement de Tannée 1275 , des désordres de môme nature avaient ensanglanté Saragosse Gil Tarin, juré de celle ville, perdit la vie dans une émeute Les meurtriers furent condamnés à mort.

SOULÈVEMENT DES MaUBES DE VALENCE 505

menaçait la domination chrétienne en Espagne \ Pierre, par un aveuglement étrange, réveillait son ancienne querelle avec le comte d'Ampurias. Heureusement le comte s'offrit à porter le différend devant la justice, et, sur Tordre du roi, l'infant dut cesser les hostilités.

Cependant la croisade s'organisait contre les Musulmans révoltés \ Le Pape avait octroyé à Jacme les dîmes ecclésiastiques à condition qu'il expulserait les Sarrasins de ses États. Le roi l'avait juré solennellement sur l'autel de Notre-Dame de Valence ■ ; la nouvelle insurrection lui faisait craindre des soulèvements continuels tant que tous les Maures jusqu'au dernier ne seraient pas rejetés hors du territoire espagnol.

An mois d'avril 1276, les troupes aragonaises attaquèrent les rebelles. Al Azarch fut tué dans une rencontre près d'Alcoy; mais les chrétiens payèrent chèrement leurs premiers succès. Jamais, depuis le commencement du règne, on n'avait vu les Sarrasins résister avec autant d'énergie et de bonheur. C'est que le Conquistador n'était plus sur le champ de bataille, et nul ne savait comme lui diriger les combattants, ménager leur action, modérer leur ardeur imprudente ou leur donner l'élan et la confiance au moment décisif, en un mot décupler leurs forces par son habileté et son calme courage. Le vieux roi venait d'être saisi par la maladie et s'était fait porter à Xativa, d'où il veillait sur toutes les opérations de l'armée, que commandait son fils naturel Pedro Fernandez deHijar, secondé par les principaux barons et le

* Arch. d'Arag., Rcg. XXUI, f°* 48 et 49, convocations du 22 mars

* Voy. Raynaldi, Annales ccclesiast., ad. ann. 1276, n° 20 elsuiv. 1 Voy. le premier codicille de Jacme dans nos Pièces justificatives, n° XXI.

maUre du Temple. Un jour, près de Luchente, les chrétiens furent battus avec des pertes énormes ; plusieurs de leurs chefs restèrent sur le champ de bataille, et les milices de Xativa, qui avaient pris part à Faction, furent taillées en pièces, au point, disent les chroniqueurs, que la ville en resta presque dépeuplée. Au temps de Marsilio, on parlait encore avec tristesse de ce jour néfaste, qu'on appelait 4e mardi de malheur.

« Aussitôt que le roi, qui était dans son lit, apprit cette défaite, il s'écria : « Sus, sus, amenez-moi mon che- - val et préparee-moi mes armes! je veux marcher contre

• ces traîtres de Sarrasins qui me croient mort. Us ne se » doutent pas que je saurai encore les exterminer tous. » Et il était si résolu que, dans sa colère, il voulait se dresser sur son lit; mais il ne le put pas. Il leva alors les mains au ciel et dit : « Seigneur, pourquoi permettez- » vous q«e je soie ainsi privé de mes forces ? Eh bien » donc ! ajouta«t-il, puisque je ne puis me lever, faites » sortir ma bannière, et qu'on me porte sur une litière » jusqu'aux lieux où sont ces Maures perfides. Ils ne

pensent plus que je suis de ce monde; mais ils n'au-

• ront pas plutôt aperçu la litière qui me porte, qu'à » l'instant nous les aurons vaincus, et tous seront bien- » tôt pris ou tués *. »

* Chronique de Ramon Muntaner. chap. xxvi et xxvu, trad. de M. Bucbon. Le chroniqueur ajoute que le roi fut obéi ; mâis, lorsque la litière arriva sur le lieu du combat, l'infant Pierre venait de tailler en pièces les Sarrasins. Le désir de dramatiser son récit et surtout de rehausser les exploits de Pierre III, semble avoir inspiré à Muntaner ce passage, qui est en contradiction avec la Chronique royale. Il est vrai que les derniers chapitres de cette œuvre, bien que rédigés, sans doute, du vivant de Jacme, n'ont pu être surveillés par lui ; mais leur concordance parfaite avec les documents contemporains et, en particulier, avec le premier codicille du roi

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