DERNIERS MOMENTS DU CONQUISTADOR
L'infant héritier, mandé par son père, vint le rejoindre avecde nombreux renforts. Le roi dirigeait (tout, malgré la maladie qui empirait chaque jour. Il se fit transporter à Alcira, afin de surveiller l'envoi des vivres à son armée. Bientôt les progrès du mal ne laissèrent pies d'espoir. Le Conquistador vit sans effroi s'avancer cette mort qu'il avait si souvent affrontée. Il reçut les sacrements, fit venir auprès de lui l'infant Pierre, qu'il avait laisséà Xativa, et, devant une nombreuse assemblée de prélats, de seigneurs et de bourgeois, il adressa ses dernières recommandations à celui qui allait lui succéder dans la tâche glorieuse et pénible de gouverner l'Aragon.
Aimer et secourir son frère Jacme; faire en sorte « que ni traître ni adulateur ne puisse semer entre eux la discorde» ; aimer et protéger tous ses sujets, nonseulement les clercs, les barons et les chevaliers, mais aussi les bourgeois et le peuple, « car les rois trouvent honneur et secours chez les habitants des villes et des villages»; faire régner la justice et veiller à ce que les grands n'oppriment pas les petits ; ne lever des impôts que de l'assentiment des peuples, et ne jamais accabler ceux-ci de charges trop lourdes, « car une mauvaise domination détruit et perd les royaumes », tandis que si les rois aiment leurs peuples, « Dieu les aime particulièrement et ils réussissent dans leurs entreprises»; chasser les Sarrasins du royaume de Valence, « de telle sorte qu'il n'en reste pas un seul, sous quelque prétexte que ce soit » , parce qu'ils ont toujours trahi le roi et cherché
(Voy. Pièces justificatives, n# XXI), est une preuve de leur exactitude. Il est possible que le secrétaire chargé d'écrire ces mémoires sous la dictée du roi, ait continué seul letravail pendant la dernière maladie de son maître.
à lui rendre le mal pour le bien» ; enfin retourner immédiatement à la tête de son armée , poursuivre la guerre à outrance jusqu'à l'entière pacification du pays, sans s'arrêter même pour assister aux derniers moments de son père ou lui donner la sépulture ; tels furent les conseils et les ordres que l'infant reçut du héros aragonais, et quecelui-ci consigna presque en entier dans un de ses codicilles1.
Le 21 juillet, Jacme abdiqua en faveur de ses deux fils, revêtit l'habit des moines de Citeaux et fit le vœu de passer sous la bure, dans le monastère de Poblet, les jours que Dieu voudrait encore lui accorder*. Puis, présentant
1 Voyez les deux codicilles de Jacme dans nos Pièces justificatives, n°* XXI et XXII. H est curieux de comparer le premier de ces documents avec le chap. cccix de la Chronique royale et le chap. lxxiii de la Chronique de d'EscIot. Ce dernier, préoccupé de représenter le roi Pierre 111 comme le modèle des hommes et des souverain^, fait dire à Jacme: c Don infant, je vous ai fait moult mal et moults torts, à cause de faux flatteurs qui vous accusaient auprès de moi, et maintenant il m'en repend, car onques il n'y eut roi qui eut meilleur fils que vous ne l'avez été pour moi, ni aussi obéissant à son père; car onques en nul temps vous ne m'avez peiné ni n'avez dépassé ma volonté en rien... Ah! beau fils, pensez à bien gouverner votre peuple et soyez miséricordieux, et aimez et honorez tous les baroos cl les chevaliers, et tenez-les en soin et donnez-leur du vôtre, et tenez la terre en justice et en droiture, et faites votre pouvoir pour jeter les Sarrasins hors du royaume de Valence. » D'EscIot n'a rien oublié de ce qui concerne la noblesse, mais il passe entièrement sous silence les recommandations qui s'appliquent spécialement à la bourgeoisie, au peuple et môme au clergé.
3 Le 24 juillet, le roi fil connaître son abdication et son entrée en religion à l'archevêque de Tarragone, comme seigneur de l'île d'Iviza, aux feudataires du royaume de Mayorque, aux consuls de Montpellier et à ceux de Perpignan, afin qu'ils eussent à reconnaître son fils Jacme pour leur roi. (Voy. d'Achery, SpiciUgium. éd. in-f"t t. III, p. 682; Martône et Durand, Tiiesaurus nwus awedot. , t. Il, col 4455.) Une communication analogue dut être faite aux sujets de l'infant Pierre, devenu le roi Pierre III.
MORT DE JACME l" 509
à Pierre son épée: ■ Prenez, lui dit-il, et portez dignement ce fer avec lequel, soutenu par la main de Dieu, j'ai été vainqueur de tous mes ennemis1, » et l'infant, pour obéir à son père, dut retourner à Xativa, tandis que la cour s'acheminait tristement vers le monastère de Poblet, où Jacme voulait être transporté sans retard. Mais, en arrivant à Valence, l'état du malade s'aggrava au point qu'il fut impossible d'aller plus avant *. L'infant Jacme, les filles et les petits-enfants du Conquistador, et
1 Chronique de P. Marsilio. — On conserve cette épée à l'hôtel de ville de Valence. Tous les cent ans ont lieu les fêtes commémoratives de la conquête, pendant lesquelles l'épée du Conquistador est portée en grande pompe à la cathédrale et conduite processionnellement dans les principales rues de la ville. Une autre épée que Ton dit avoir appartenu à Jacme I-, figure dans la riche collection delMrmeria Real de Madrid. Lors de la profanation des sépultures royales de Poblet, en 4835, on trouva, dit-on, dans le tombeau du Conquistador, une épée à garniture d'émail, qui fut vendue en Angleterre. VAnneria Real renferme un certain nombre d'objets que la tradition attribue au héros aragonais: M. Achille Jubinalena donné le dessin et la description dans son bel ouvrage sur la collection d'armes de Madrid. Ce sont, outre l'épée que nous avons mentionnée, des étriers, une selle, un grelot, un fragment de sous-ventrière, qui paraissent en effet remonter au XIII» siècle; deux canons à main, une cuirasse et un pavois recouvert de peau, qui sont évidemment postérieurs à l'époque de Jacme 1** ; enfin le casque en quelque sorte légendaire que la ville de Valence a adopté, dès le XII h siècle, comme timbre de ses armoiries, et qui porte pour cimier les ailes et la partie antérieure du corps d'un dragon. (Voy. Jubinal, La Armeria Real, 1. 1, pl. 41 ; t. II, pl. 2 et 7 ; t. III, pl. 30.)
2 « Au bout de quelques jours, persistant dans notre dessein do nous retirer à Poblet pour servir la Mère de Dieu dans ce monastère, nous partîmes d'Alcira et nous arrivâmes jusqu'à Valence , et là notre mal s'aggrava et le Seigneur ne permit pas que nous continuassions notre voyage. » Telles sont les dernières paroles de la Chronique de Jacme. Ainsi que nous l'avons déjà dit, les derniers chapitres peuvent être l'œuvre d'un secrétaire et non celle du roi lui-môme.
probablement aussi l'infant Pierre1 accoururent auprèsdu mourant. < Il leur donna à tous sa bénédiction et les endoctrina et prêcha, car il avait tout son bon sens et toute sa mémoire; il les recommanda tous à Dieu, croisases mains sur sa poitrine et dit l'oraison que Notre- Seigneur mi Dieu prononça sur la croix, et, aussitôt cette oraison terminée, son àrae se dégagea de son corps et, joyeuse et satisfaite, gagna le saint paradis V •
Ce fut le mercredi 27 juillet 1276, à minuit3, que mourut Jacme le Conqttérant, dans sa soixante-neuvième année4.
A cette nouvelle, la douleur fut générale dans les pays aragonais. Le clergé et la noblesse, malgré leurs luttes avec le Conquistador, se souvenaient de sa piété, de sa douceur, des bienfaits qu'il répandait autour de lui, et se prenaient à craindre le caractère inflexible, entreprenant, opiniâtre du nouveau roi. La bourgeoisie et le peuple comprenaient combien les progrès réalisés par le législateur de Valence étaient compromis sous le
• Il résulte du récit de Muntaner (chap. xxviu) et de celui de d'Esclot (chap. lxxiii) que Pierre assista aux derniers moment? de son père.
a Chronique de Ramon Muntaner, chap. xxvm. — D'Esclot dit: « Les anges du ciel vinrent avec grande allégresse et lui prirent Pâme du corps et l'emportèrent au ciel devant Dieu. »
3 Les Chroniques ne sont pas d'accord sur la date du jour. Celle que nous donnons est la plus généralement adoptée. La façon de compter par kalendcs, les négligences des copistes, l'heure même de la mort du roi, ont occasionné de nombreuses erreurs. (Voy. Chronique de Ramon Muntaner, chap. xxvm; Chronique de Bernât d'Esclot, chap. LXXlli; Chronicon Ulioneiise, ap. Marco hispanica, col. 739; GeslacomiLum Barcinonensium, ap. Marca hispanica, col. 557; P'tti Thalamus de Montpellier, ad. ann. 4276, et la note ajoutée à la fin de la plupart des copies de la Chronique de Jacme.)
* Pour les détails relatifs à l'inhumation de Jacme 1*' et aux diverses exhumations de ses restes, voy. la note F de l'Appendice.
COMPLAINTE DE MATHIEU DE QL'ERCY 511
règne d'un prince pour qui tout devait s'effacer devant l'ambition personnelle. Les Aragonais, les Catalans , les Valenciens pouyaieut espérer avoir dans Pierre un grand roi, selon le sens ordinaire de ces mots, c'est-à-dire un monarque ambitieux, entreprenant et heureux ; les habitants des Baléares, du Roussillon et de Montpellier, voyaient dans l'infant Jacme un seigneur bon et « droiturier > ; mais, chez aucun de ces deux princes, on ne pressentait cet ensemble de qualités qui fait à la fois la gloire et le bonheur des peuples. Aussi, à la mort du roi conquérant, « les gémissements et les cris retentirent-ils
aussitôt par toute la cité , et tout le monde allait
pleurant et criant Ët nous pouvons bien dire de ce
seigneur, ajoute Muntaner, qu'il fut heureux, même avant que de naître , que sa vie fut de môme et que sa fin fut encore meilleure * ».
Au milieu du deuil public, la poésie provençale ne pouvait faillir à son rôle d'interprète des sentiments populaires. Elle avait une double dette à payer, celle de la nation et la sienne, au souverain qui l'avait aimée et protégée. Cependant une seule pièce de vers sur la mort de Jacme Ier est arrivée jusqu'à nous *. Elle est due au troubadour Mathieu de Quercy. Quelques traits, inspirés par une douleur profonde et une admiration naïve, rachètent l'ensemble médiocre de cette œuvre.
« La joie me manque et la douleur m'accable, dit le poète, et rien ne me tourne en bien ni en profit, quand il me souvient du bon roi d'Aragon ; alors je me prends
4 Chronique de Ramon Muntaner, cliap. xxvm.
2 o Si le roi Jacme était encore vivant, dit Serveri de Girone dans une de ses pièces, je ferais des chants ingénieux ; mais à présent, j'en ai perdu le courage. » (Milà, De los Trovadores en Esjiana , p. 392.)
fortement à soupirer, et j'estime le monde aussi peu que de la boue. Car il était franc et doux, de peu de mots et de grands faits, et, sur tous les autres rois que l'on ait jamais vus en Espagne, il était le plus grand pour conquérir la gloire. Et puisque ce roi savait tant valoir, il est juste que tout le monde le pleure.
» Par droit et par raison, tout le monde doit se lamenter et pleurer la mort du roi, car jamais prince meilleur ne fut de notre temps en deçà ni au delà de la mer, ni aucun qui ait tant fait contre la gent perfide, ni tant exalté la croix où Jésus-Christ fut mis pour nous tous. Hélas! Aragon, Catalogne, Cerdagne et Lérida, venez pleurer avec moi, car. autant de douleur vous devez bien avoir que ceux de Bretagne en eurent pour la mort d'Artus.
» En Tan mille — pour qui sait bien compter — depuis que Jésus-Christ prit la forme incarnée, deux cent et soixante-seize, le roi Jacme mourut le sept des kalendes d'août 1 ; prions que Jésus ait compassion de lui, le garde du profond abîme où Dieu plonge les mauvais anges, lui donne les joies dans lesquelles l'âme se conforte, le couronne et le fasse asseoir dans ce royaume où il n'y a point de déplaisir, car je crois qu'un tel lieu lui convient.
» A toutes gens je vais donner un enseignement en peu de mots : ce roi est appelé par tous Jacme, et Dieu l'a mis en la compagnie de saint Jacme, puisqu'il est mort le lendemain de la féte de saint Jacme 1 ; de sorte qu'avec raison nous avons la double féte de deux Jacme.
1 Le 7 des kalendes d'août correspondrait au 26 juillet.
2 Le 25 juillet est le jour de la fête de saint Jacques le Majeur. En mettant le Conquistador dans la compagnie du patron de l'Espagne, le troubadour Mathieu ne cherchait pas seulement un rapprochement ingénieux. Muntaner dit expressément au chapitre xxvm de sa Chronique : « Je suis bien assuré qu'il est au nombre des saints du