CONCLUSION
le législateur de TAragon ne voit ni une distraction ni un but. Ami du progrès en toutes choses, il favorise par son exemple le progrès intellectuel, puissant auxiliaire pour les réformes qu'il médite, mais qui veut être dirigé par une main prudente et habile. Jacme ne léguera pas à la postérité des œuvres scientifiques admirables, il laissera à ses peuples des institutions utiles.
Entre Jacme et Fernand III, tous deux grands capitaines, conquérants heureux et législateurs, les points de ressemblance paraissent plus nombreux; mais, au fond, est-il facile de comparer la valeur politique de deux princes placés dans des situations très-différentes ? Le premier, livré dès l'enfance à ses propres forces, lutte durant toute sa vie contre des difficultés sans nombre qui surgissent à la fois de tous les côtés ; le second, soutenu par la sagesse et le talent de sa mère, n'a à faire face qu'à des événements, graves sans doute, mais qui se déroulent, pour ainsi dire, un à un. Tandis que l'auteur des Furs de Valence et des Fueros d'Aragon soumet ses codes à l'épreuve décisive de la pratique, le promoteur de la réforme législative en Castille n'a le temps de mettre en œuvre que les moins hardis de ses projets. Les occasions lui manquent de déployer les ressources, l'activité, la souplesse d'esprit qui distinguent son émule d'Aragon. Du reste, Fernand domine Jacme de l'incommensurable hauteur de la sainteté. Grand homme de guerre, grand législateur et grand saint, il paraîtrait sans doute plus grand encore s'il avait été moins heureux.
A côté de Louis, de Fernand et d'Alfonse, Jacme a une place à part. Malheureusement pour lui, il n'est pas saint; heureusement pour ses sujets, il n'est pas savant; il est roi, il n'est que roi, mais il l'est dans la plus belle
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acception de ce mot, rex; il e3t celai qui dirige son peuple dans les voies de la justice et de la civilisation. Jacme est par excellence l'homme de l'action, de l'action intelligente, noble, dévouée, se proposant un but élevé ; s'il lui manque des vertus privées, il a au plus haut degré ce que l'on a appelé les vertus du métier, et, par-dessus tout, un sens pratique poussé jusqu'au génie.
Quelle que soit la diversité de leurs caractères, ces grands rois, auxquels revient la gloire d'avoir dirigé le mouvement réformateur de leur temps, se prêtent un mutuel appui en réunissant leurs efforts pour le triomphe des mômes principes. Le peuple, habitué à se ranger de confiance à l'opinion de ceux qu'il admire ou qu'il aime, a vu dans la sainteté de Louis IX et de Fernand III, dans la loyauté chevaleresque de Jacme I", dans la hante intelligence d'Alfonse X, dans le dévouement au bien public de ces quatre princes, les meilleures preuves de la légitimité de la cause qu'ils patronnent. La popularité des hommes a fait la popularité des idées.
Parmi ces idées, il en est d'éternellement vraies, il en est d'autres qui auraient dû servir uniquement de moyen de transition et qui, élevées à la hauteur d'un principe, ont fait rétrograder la société, bien loin de contribuera son progrès ; car, par rapport aux institutions politiques et judiciaires, l'époque des Etablissements, des Partidas et des Furs est certainement plus près de nous que celles qui lui ont succédé.
Lorsqu'on voit au XIIIe siècle , en Aragon et dans quelques autres pays, la nation affirmer sa souveraineté, voter l'impôt, participer au gouvernement et à l'administration de la justice , les libertés communales se développer, la résistance aux abus du pouvoir s'organiser légalement; lorsque, en face de ces restes des anciennes institutions,
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où voit k royauté pressentir et favoriser l'avènement de l'égalité civile, dégager la propriété des entraves féodales, donner des garanties de bonne justice, de sécurité individuelle et publique, se rendre accessible aux petits comme aux grands, prêter l'oreille aux conseils et aux plaintes, permettre aux poètes politiques le blâme aussi bien que la louange , faire même quelques pas dans la voie de la tolérance religieuse, ne semble-t-il pas que le moment approche où le bon sens des peuples et des souverains, se gardant 4 la fois des périls de la licence féodale ou populaire et de ceux de l'absolutisme , va fusionner les idées justes sorties de deux sources opposées et s'élever à la compréhension plus nette de principes encore mal déterminés? Ne croit-on pas apercevoir déjà les premières lueurs du jour qui , cinq cents ans plus tard, doit éclairer le monde, et n'est-on pas étonné, par exemple , en descendant le cours de notre histoire , qu'il ait fallu tant de siècles de grandeurs, de misères, de despotisme et de révolutions , pour que la France de saint Louis devint la France de 1789?
La monarchie absolue a eu sa raison d'être et son utilité. Pareille au balancier qui , écrasant le métal sous son poids , lui donne une forme , un nom , une valeur, elle a créé les unités nationales , leur a imprimé leur physionomie et souvent même leur nom ; mais elle a fait chèrement payer ses services et ses splendeurs.
S'ils étaient sortis de leur tombe après un long sommeil , ces glorieux chefs d'une grande époque : Louis IX, le génie de la vertu ; Alfonse X, le génie de la science; Jacme P', le génie de l'action , ils auraient sans doute regretté d'avoir tiré du vieil arsenal romain l'arme à deux tranchants de l'absolutisme, en voyant les peuples livrés en pâture à l'ambition de quelques hommes, la
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justice embarrassée dans les replis d'une procédure tortueuse et inique, le pouvoir royal trônant sur les ruines de la liberté.
Mais les grands principes de vérité et de justice ne périssent point. Si, en attendant leur triomphe définitif, ils se voilent parfois , ils reparaissent plus éclatants d'âge en âge pour éclairer la marche inégale de l'humanité, comme un phare perce par instants les vapeurs qui l'obscurcissent et jette aux navigateurs une lumière plus vive à mesure qu'ils approchent du port.