COMPLAINTE D'AIMERIC DE BELENOI SUR LA MORT DE NUNYO SANCHEZ
« Hélas! pourquoi vit-il longtemps, pourquoi se conservet-il celui qui chaque jour voit croître sa douleur? Toutes mes joies se tournent en pleurs ; car un deuil cruel pénètre mon àmet et aujourd'hui il n'y a joie si grande qui puisse, quand j'y songe, éteindre ma douleur. Aussi ne puis-je mettre d'accord ni les mots ni les sons; car celui qui pleure ne peut bien chanter.
» Mon chant est pareil à celui que le cygne fait entendre tristement au moment de la mort. Je chante avec deuil et gémissements, pleurant le seigneur que je n'ai plus,Nunyo Sanchez, pour qui j'aurais dù mourir lorsque je l'ai perdu , s'il était permis à l'homme de se donner la mort. Lorsqu'on perd son bon et cher seigneur, on devrait mourir, puisqu'on ne peut le recouvrer.
» Mais je ne veux plus tenir un tel langage , seigneur Nunyo f quelque grande que soit ma douleur de vous savoir mort ; car ce serait parler en insensé. Celui-là seul est mort dont Dieu n'a pas souci; mais Dieu vous a ordonné de venir à lui parce que vous avez su le servir, en servant la joie et l'honneur. Ceux-là sont morts qui s'étaient habitués à vous aimer et qui vous ont perdu, seigneur, sans espoir de vous recouvrer.
» Avec vous sont morts bon sens, franchise et prudence ; tout homme doit en avoir douleur, car toutes les vertus qui touchent à la valeur sont mortes avec vous. La fourberie revit ici au milieu de ceux qui ne cherchent point à se faire estimer. Mais que celui que l'honneur attire considère vos hauts faits ; ainsi il saura gagner Dieu et bon renom , s'honorer et honorer toutes choses.
t. ii. 34
» Maintenant je puis bien dire que le monde entier va en empirant, qu'aujourd'hui il n'y a joie qui ne tourne en tristesse, si ce n'est la riche joie qui vient de Notre-Seigneur. Aussi fou me parait celui qui espère et se repose dans une autre joie que celle d'obéir à Dieu. Monde pervers , tout ce que tu fais finit dans la douleur; aussi l'homme ne doit-il pas se fier à ton amour, mais rechercher son propre bonheur.
» Seigneur Nunyo, de vous je puis dire que jamais vous ne l'avez aimé que pour servir Dieu, que pour élever et honorer les siens, et pour confondre et rabaisser les méchants.
» Seigneur, je prie Dieu de donner asile à votre àme. Ici-bas vous ne m'avez que trop laissé de sujets de pleurs. -
(Voyez, pour le texte de celle pièce, Raynouard, Choix M poésies des troubadours , t. IV, p. 59; pour le lexle et ta traduction espagnole, Milà, de los Trovadores en Espana, p. 194.
NOTES