DE L'AUTHENTICITÉ DE LA CHRONIQUE ATTRIBUÉE A JACME
Nous croyons que la question de l'authenticité de la Chronique royale est tranchée déjà pour quiconque aura bien voulu nous suivre dans l'étude du règne du Conquistador. Cependant personne, que nous sachions, ne s'est encore occupé de peser un à un les arguments ayant quelque apparence de valeur que Ton a dirigés contre celte œuvre. 11 est vrai qu'une pareille discussion nécessitait l'examen préalable, à l'aide de documents authentiques , de certains points d'histoire un peu trop légèrement soutenus par Villarroya, le premier et le principal adversaire de la Chronique. Ces questions historiques ont trouvé leur solution dans le courant de notre élude; nous y reviendrons tout à l'heure.
Pour mettre le plus de clarté possible dans le sujet auquel nous consacrons cette note, nous allons exposer succinctement : 1° les bases sur lesquelles repose la tradition généralement adoptée, qui admet l'authenticité de l'autobiographie du roi Jacme; 2° les objections qui ont été opposées à celle tradition; •)° la réfutation de ces objections; 4° le résumé des preuves que nous apportons à l'appui de l'opinion générale.
I. — Le roi d'Aragon , Jacme II, voulant faire connaître, dans les pays où l'on ne parlait pas le catalan, les détails de l'histoire de son glorieux aïeul, chargea le dominicain Pedro Marsilio de composer en latin un volume qui serait a la fois « une histoire et une chronique » , et pour lequel l'auteur mettrait à profit le recueil des hauts faits du roi conquérant, écrit jadis en langue vulgaire et conservé dans les archives de la maison royale. « Vic- » loriosissimi avi sui gesta , prislinis temponbus veraci stylo » sed vnlgari collecta , ac in archivis domûs regiro ad perpetuam » suie (elicilalis memoriam reposita. » Telles sont les paroles,
que Marsilio a mises en têle de son œuvre, terminée avant Tannée 1314*.
En 1325, un contemporain du Conquistador, Muntaner, écrivant sa chronique, renvoie le lecteur au « livre que le roi composa sur la prise de Mayorque », et au « livre de la conquêle de Valence1», comme à une œuvre populaire dans les Etals d'Aragon, et sur l'authenticité de laquelle il ne planait aucun doute.
Nous avons dit3 que le manuscrit original de la Chronique royale, ou tout au moins un manuscrit du XIIIe siècle, était resté à Poblet jusqu'en 1050, et qu'on en conserve à Barcelone une copie datée de 1343.
Authentique ou apocryphe, cette œuvre, que Marsilio disait avoir été rédigée depuis longtemps, pristinis temporibus, remonte donc évidemment à une époque où existaient encore des personnes rpii avaient vu Jacme Ior, qui avaient même été admises dans son intimité. Le grand roi , dont la vie s'était presque tout entière passée sous la tente, avait peu de mystères pour ses sujets. On connaissait ses goûts et ses habitudes, et l'on se serait délié de mémoires qui auraient paru après sa mort, sans que pendant sa vie on eût su qu'il y travaillait.
De plus, la Chronique royale abonde en détails minutieux: les allées et les venues du roi , les villes où il passe , les personnes qui l'accompagnent *, celles à qui il parle, quelquefois même les costumes et les armes qu'elles portent font l'objet de remarques qui indiquent dans l'écrivain, non-seulement un témoin oculaire des événements, mais un acteur principal , pour lequel les plus petits indices ont souvent de l'importance. A moins de supposer que l'auteur inconnu n'a pa^ quitté Jacme un seul instant, on doit reconnaître qu'il lui était bien difficile de ne pas commettre, au milieu de ces détails, quelque erreur qui eût révélé la supercherie aux contemporains.
Cependant nous voyons !e Commcntari accepté dès son origine
1 Voy. Quadrado, Hist. de la conquista de Mail. Prologo, p. 8 et 9. «Chronique de Ramon Muntaner, ehap. VII et IX. 'Tomo I, préf., p. xvi, note, et p. 426.
4 Au chapitre XV. par exemple, l'auteur dit, en parlant d'unGuillem de Pueyo, a lequel est avec nou* au moment où nous écrivons ce livre. »
NOTES
comme l'oeuvre du roi, cl Ions les chroniqueurs et les historiens , depuis !e X1IT siècle jusqu'au XVIIIe, depuis Munlauer jusqu'à dom Vaissète, l'admettre comme une autorité. De nos jours encore, tous les écrivains espagnols et fra tirais qui s'en sont occupés avec quelque soin lui reconnaissent ce litre , se fondant à la lois sur l'ancienneté d'une tradition non démentie et sur le cachet de vérité saisissante qui marque toutes les pages de ce livre.
II.— A la fin du siècle dernier, don Josef Villarroya, de Valence, travaillait à une traduction castillane de la Chronique royale, lorsqu'il fut assailli par la pensée que le roi Jacme pourrait bien ne pas être l'auteur de cet écrit. Séduit par la nouveauté de l'idée, Villarroya abandonna sa traduction, et, après avoir tourné et retourné le Coinmentari avec plus de persistance que de saine critique, il finit par se former une conviction dont il fit p;.rt au public dans un ouvrage intitulé: Colercion de rartas historieocriticas en que se convena- que el rey don Jaijme 1° de Arayon no (ue el verdadero autor de la Crânien o commenlarios que corren à su nombre.
Les arguments mis en avant dans ce volume peuvent se condenser ainsi :
1° Comment le roi Jacme H aurait-il fait écrire l'histoire de son aïeul par le père Marsilio, si le Conquistador avait écrit luimême sa propre histoire ?
2° La Chronique afiirme que le roi Pierre perdit la bataille de Muret par défaut de prévoyance et de soin dans l'ordonnance de ses troupes, assertion au moins étrange dans la bouche d'un fils;
3° La prise de Valence eut lieu le 4 des kalendcs d'octobre (28 septembre) 1238, et non, comme on le fait dire au roi, le jour de Saint-Michel 1239;
4* L'auteur du Coinmentari assure que Yolande d'Aragon était reine de Castille en 1238 el en 1244; or le Pape ne donna la dispense du mariage entre Allbnse et Yolande que le 25 janvier 1249, et le fils de Fernand III ne monta sur le trône que le 30 mai 1252;
5* On ne peut admettre que le roi ait raconté dans son livre sa confession au sujet de doua Berenguela ;
G* Jacme n'a pu écrire le dernier chapitre ou il est question de sa moi l ;
7° Il n'a pas dû non plus écrire la préface , qui n'a élé faile qu'une t'ois l'ouvrage terminé ;
8° Des fails de peu d'importance ont dans la Chronique un développement exagéré ; par exemple , la session des corls qui décidèrent la conquête de Mayorque ;
9° On y raconte des puérilités, telles que l'histoire de l'hirondelle qui avait fait son nid sous la tente du roi ;
10° On y omet, au contraire, des événements importants, comme le mariage de Jacme avec Teresa Gil et ses procès en divorce ;
liu II n'y est pas question des miracles qui ont eu lieu sous le règne de Jacme Ier;
12° On n'y parle pas non plus de la fondation de l'ordre de la Merci.
De tout cela, Villarroya conclut que le roi Jacme a peut-être laissé des notes qu'un écrivain inconnu a coordonnées, délayées et arrangées à sa fantaisie; peut-être aussi la prétendue Chronique royale n'est-elle que l'abrégé catalan du livre écrit en latin par Marsilio.
Tels sont, dans toute leur force, les arguments qui ont entraîné à la suite de Villarroya quelques auteurs, parmi lesquels nous citerons M. Cervinus {llistorische Schriflen, p. 278, note . C'est en Allemagne, en effet, que les Carias historico-criticas ont fait surtout des prosélytes; mais aucun d'eux, que nous sachions, n'a été à même de vérifier la portée des objections de l'écrivaio valencien. Quelques-uns ont cherché à découvrir danâ le style de la Chronique , au moyen d'une analyse minutieuse , des indices qui, en réalité, échappent à toute appréciation, cl qui n'ont d'ailleurs été mis en avant qu'à titre desimpies conjectures.
Un seul de ces arguments a assez de corps pour pouvoir être saisi et discuté; il appartient à M. Helflerich, auteur d'une élude sur flamon Lull et les «lipims de îa littérature catalane »
* Haymund Lull und die Anfange der catalanischen Literatur . Berlin. I8ô8. M. Adolphe Ebert a donné uneappréciation de cet ouvrage et de l'Essai sur l'histoire delà littérature catalane de M. Cambouliù. dans un article intitulé : Zur Geschichtr (1er cutalanischen Literalur. in>éré au tome II du Jahrbuch , fur mmanische und engtische Literatur, publié a Marbourg. M. Ebert ne se prononce point au sujet de l'authenticité de i* Chronique royale; il s»- borne ;i indiquer toute l'importance de la quesUer; au double point de vue littéraire et historique.
NOTES 535
L'honorable écrivain trouve étonnant que Jacine , avec le genre d'instruction que les mœurs de son temps permettent de lui attribuer, avec le goût des citations classiques et des proverbes orientaux que révèle le Libre de la Saviesa , ait pu , d'un seul coup, arriver à la simplicité et au naturel qui distinguent le style de sa Cbronique. M. Helfferich pense que cette œuvre a pu être composée sous le règne de Pierre III, de fragments divers, dont quelques-uns ont été, sans doute, écrits par Jacme 1". Celte opinion lui est suggérée par un manuscrit de la bibliothèque nationale de Madrid qui offre quelques- différences de fond et de forme (meh Inhall und Anordnung) avec l'édition imprimée de la Chronique royale, et se termine par celle mention: a Ego Johannes de Rarbaslro escribaino Régis Pétri in civitate Barchinone anuo a nalivitate Domini millesimo CC oclogesimo se ri psi »
III. — Nous allons examiner une à une et dans le même ordre les objections que nous venons d'énumérer :
1° L'ouvrage de Marsilio, que Villarroya avoue ne pas connaître, débute par une courte préface dans laquelle l'auteur explique la pensée du roi qui lui a commandé ce travail. Jacme II voulait un livre qui fût à la fois une histoire et une chronique, •unum hislorialem et chronicum codicem », et pour lequel on employât la langue latine. Il s'agissait évidemment de rendre les hauts faits du Conquistador populaires dans tous les pays où le calalan n'était pas compris, el de faire une œuvre littéraire, caractère que n'avait point, aux yeux de Jacme II, le manuscrit en langue vulgaire conservé dans les archives royales.
2° Jacme Irr ne rejette point sur son pore la mauvaise tactique des troupes à la bataille de Muret, mai3 bien sur les barons, « qui combattaient chacun pour soi contre la loi des armes ». H est vrai que le chroniqueur attribue aux excès de la nuit la fatigue qu'éprouva le roi au moment de livrer la bataille 4 ; mais on connaît l'indulgence de l'époque, et celle de Jaeme en particulier, pour le défaut que Pierre II transmit à son fils.
' « E aquel dia que feu la batalla, es cert avia jagut ab una dona, si que
hoyin decir per Gil son reboster queaneh al Evangeli no poch
star «if p 'us ans si- as^ch a son siti mentir quel doyen. » (Chronique de Jacine, chap. V 111 .)
3« La prise de Valence eut lieu, d'après la Chronique, la veille du jour de Saint-Michel, ce qui correspond exactemenl au 4 des kalendcs d'octobre, date du la capitulation signée à Ruzafa *. Quant à la différence de l'année, elle s'explique parfaitement en admettant que Jacine a adopté 1ère de l'Incarnation qui, logiquement, aurait dû précéder de neuf mois celle de la Nativité, au lieu de la suivre de trois, comme cela avait lieu. Il est donc facile de comprendre que le rédacteur de la Chronique ait cru que le mois de septembre 1238 de la Nativité coïncidait avec le mois de septembre 1259 de l'Incarnation. Des erreurs de ce genre sont on ne peut plus fréquentes dans les anciens livres et même dans les actes. 11 n'est pas probable d'ailleurs que l'auteur de la Chronique, quel qu'il soit, qui connaissait si bien la date du jour de la capitulation de Valence, ait ignoré celle de l'année ;
4° En nommant, à propos des événements de 1238, sa fille Yolande, le roi ne dit pas qu'elle fût à cette époque reine de Castille, mais bien qu'elle l'était au moment où il écrivait son livre En 1244, il dit seulement qu'elle était femme de T infant Alfonse de Castille, et celle assertion, qui a embarrassé les historiens et causé des erreurs chronologiques est entièrement justifiée par le testament de Jacme que nous publions parmi les Pièces justificatives de ce volume *. Le mariage d'Yolande d'Aragon avec Alfonse de Castille était conclu en 1241; il fut célébré en 1246, sans attendre la dispense pontificale, accordée seulement, s'il faut en croire Villarroya, le 25 janvier 1249.
5° Le roi prenait si peu la peine de cacher ses relations avec Berenguela Alfonso, qu'il amena cette princesse à l'entrevue d'Alcoraz, où se trouva Alfonse X, cousiti germain de Berenguela 5. Le récit de la confession royale n'est pas autre chose qu'une tentative de justification de la conduite du Conquistador. C'est là un de ces détails qu'une main étrangère n'aurait certainement pas songé à introduire dans une œuvre apocryphe. Les
1 Voy. 1. 1, Pièces justificatives, p. 464.
3 Chapitre CLXV de la Chronique.— Voy. notre t. I, p. 3<7, note, et t. II, p 450.
» Voy. ci-dessus, p. 95, nol«> 2.
* Voy. ci-dessus, p. 362.
NOTES
préoccupations d'une conscience troublée ont pu seules dicter celle pr.ge. Villarroya suppose, sans aucune preuve, que la Berenguela dont il s'agit est Berenguela Fernandez. Nous avons vu qu'à peu près vers le temps où le roi lit cette confession, Clément IV reprochait à Jacme de ■ joindre l'inceste à l'adultère 1 » ; or l'infante castillane Berenguela Alfonso était en effet parente du roi d'Aragon.
6° Il faudrait supposer un grand fonds de naïveté à l'écrivain qui, pour mieux faire accepter son livre comme une œuvre authentique de son héros, ferait raconter à celui-ci les détails de sa propre mort. Le premier qui a cru découvrir celte singularité dans la Ghrouique du roi Jacme est don José Rodriguez de Castro, auteur d'une Biblioteca espafiola. Ce bibliographe a tout simplement pris le manuscrit de d'Esclot pour celui de l'œuvre royale, et ne s'est pas aperçu, ainsi que Ta fait remarquer M. Amador de los Rios, que les chapitres qui suivent le récit de la mort de Jacme sont consacrés au règne de Pierre III . Villarroya, qui nous parait connaître un peu trop superficiellement l'œuvre qu'il discute, a accepté l'assertion de Rodriguez de Castro. Nous avons donné, ci-dessus *, les dernières lignes de la Chronique. A la suite, presque tous les copistes oui ajouté une note où il est dit que: « Le noble roi en Jacme mourul à Valence le six des kalendes d'aoùl 1276. » La différence de rédaction ne permet pas de confondre celle note avec le corps de l'ouvrage, où l'on ne parle jamais du roi à la troisième personne. Nous avons exposé nos doutes 3 sur la parfaite authenticité des dernières phrases du Commcnlari. Bien qu'il ne soit pas absolument impossible que le roi qui dictait, quatre jours avant sa mort, les clauses minutieuses de son codicille, ail donné les indications nécessaires pour que sa Chronique, son journal, fût tenu au courant, il n'y a point d'invraisemblance à attribuer à un secrétaire la rédaction des deux ou trois chapitres qui contiennent seulement le récit de la dernière maladie du roi, et ne se font plus remarquer par l'abondance caractéristique des détails.
7° En supposant que la préface, entièrement distincte du corps
« Voy. ci-dessuf, p. 359.
« Voy. p. 509.
• Voy. ci-dessus, p.'^ô, note.
de l'ouvrage, n'eut pas été écrile par Jacmc, cela n'infirmerait rn rien l'authenticité de la Chronique elle même. Mais de ce que celle préface n'a pu être rédigée avant les dernières années du règne de Jacme le Conquérant, de ce que le roi y fait connaître sa résolution de se retirer du monde pour servir Dieu, esl-il permis de conclure, comme l'a fait fauteur des Cartas historicorriticas, qu'elle est évidemment postérieure à la mort de Jacme?
Les objections 8 et 9 méritent à peine une réfutation. D. José Villarroya était peu familiarisé , sans doute, comme l'a dit M. Quadrado 4, « avec la saveur et le caractère des chroniques. * Il n'avait pas remarqué que les événements n'ont pas la même physionomie pour l'écrivain qui les regarde à distance et pour celui qui s'y trouve mêlé; que le premier voit seulement l'ensemble et les résultais, tandis que le second s'arrête aux détail»; qu'enfin, dans les mémoires de tous les temps, les anecdotes tiennent plus de place que les grands faits historiques. D'ailleurs ces objections n'attaquent pas l'authenticité, ce sont des critiques adressées à l'œuvre, quel qu'en soit l'auteur. Si elles prouvent quelque chose dans la question, c'est précisément le contraire de ce que Villarroya s'efforce d'établir.
10* Un raisonnement analogue peut s'appliquer à l'argument tiré du silence de la Chronique au sujet de Teresa Gil. Il était difficile à Jacme de parler en termes convenables d'un mariage dont la validité fut, jusqu'aux dernières années de sa vie, un sujet de dissentiment entre lui et la cour de Rome.
11» Si, au temps de Jacmc I", il était réellement question des miracles que la tradition rapporte au règne de ce prince, le silence de l'auteur de la Chronique ne peut guère se comprendre qu'en supposant précisément que cet auteur est le roi lui-même, c'est-à-dire un esprit éclairé, habitué à n'ajouter foi qu'aux laits parfaitement constatés. En effet, puisqu'on ne peut nier que le Commentari ne date au moins des premières années du XIVe siècle, quel est, parmi ceux qui ont pu l'écrire, moines, clercs, secrétaires, celui qui n'aurait pas saisi avec empressemcul l'occasion d'augmenter l'intérêt de son livre en y introduisant le récit de quelques miracles? Jacme seul comprenail peut-être qu'il était plus prudent de s'abstenir.
« Mal. de la conquista de Mail. Prol.. p. 'J.