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Enfin, comme la plupart de ceux qui précèdent, le dernier argument de Villarroya se retourne contre l'écrivain qui l'invoque. Est-il plus facile, en effet, d'expliquer le silence d'un auteur inconnu que le silence du roi lui-même au sujet de la fondation de l'ordre de la Merci ? Ne serait-ce point que la participation du monarque aragonais à la fondation de Pierre de Nolasque a été moins directe qu'on ne l'a cru plus lard?
On voit ce que devient l'argumentation délayée dans le volume des Cartas historico-critkas. Les conclusions de ce livre ne supportent pas davantage l'examen. Si Jacme a laissé des notes sur son règne, ces notes ne sont pas autre chose que la Chronique . telle que nous la connaissons. Le Commentari — ainsi nommé dans les siècles suivants par allusion sans doute à l'ouvrage de César — n'est qu'un recueil de faits racontés sans le moindre artifice de style. On se figure difficilement un langage plus simple. On y voit l'homme d'action qui raconte simplement ce qu'il a fait simplement. Rédiger les notes de quelqu'un, c'est donner la forme à ses idées ; or il est impossible que les idées de l'auteur primitif de la Chronique ne se soient pas produites de premier jet avec leur physionomie actuelle. Ce serait en vain que l'on chercherait, dans ces trois cent onze chapitres, les traces d'une préoccupation purement littéraire. Ou Jacme n'a jamais écrit de notes sur son règne, ou il leur a donné la forme que nous leur connaissons.
Quant à la supposition que la Chronique royale pourrait bien être l'abrégé de l'histoire du P. Marsilio, elle paraîtrait inexplicable si Villarroya n'avouait qu'il ne connaît point l'ouvrage du dominicain. Marsilio, nous l'avons vu , dit avoir mis à profit un manuscrit des archives de la maison royale d'Aragon, quand même l'on ignorerait cette particularité, un simple coup d'œil jeté sur les deux livres suffirait pour leur assigner leur date relative.
L'argument que M. Helfferich a mis en avant sous toutes réserves, se trouve bien faible, privé de l'appui que lui prêtait l'opinion de Villarroya. Nous recommanderons néanmoins à l'écrivain allemand la comparaison attentive des diverses œuvres attribuées à Jacme le Conquérant. Il reconnaîtra la même simplicité de forme appliquée à des matières différentes. Le ton sentencieux du Libre (h> la Saviesa n'appartient pas à J.:cine, mais aux moralistes qu'il
traduit, et, si quelque chose de la solennité orientale a déteint sur le slyledu Conquistador, la Chronique en a gardé la trace, non dans le récit, mais dans les discours du roi qu'elle reproduit.
L'hypothèse que l'inspection du manuscrit de Madrid a suggérée à M. Helfferich, ne nous paraît pas reposer sur une base bien solide. Ce ne peut être le scribe ou secrétaire Jean de Barbastro qui a composé la Chronique royale. Le mot « scripsi » et la formule même, si souvent reproduite au bas des manuscrits ou des actes du moyen âge, excluent toute idée de rédaction. Les différences qui peuvent exister entre le manuscrit et l'édition imprimée proviennent à la fois, sans doute, des inexactitudes des copistes et du peu de soin avec lequel la Chronique royale a étééditée.
IV. — En délruisantleslaiblesobjections de Villarroya, nous avons trouvé de nouvelles preuves à l'appui de l'authenticité de l'ouvrage que nous examinons. Mai3 notre élude sur le règne du Conquistador en fournit un certain nombre qu'il nous suffira de rappeler ici.
Leretourde Jacme dans le royaume de Valence après la reddition de Caslello \ la prise de Xaliva,le nombre d'attaques que cette place a subies de la part des chrétiens, le siège de Biar la première révolte d'Al-Azarch, la mort de la reine Yolande», sont les points sur lesquels le consciencieux Zurita diffère de la Chronique royale. Des documents irrécusables sont venus éclairer pour nous ces questions , et nous avons pu établir que l'exactitude était du côté de l'œuvre contestée. Mais un fait est encore plus caractéristique : le Commcntari dit que le roi convoqua à Lérida les corlès qui devaient, en 1272, juger la querelle de l'infant Pierre et de Fernand Sanchez. Zurita affirme que rassemblée se réunit à Exea ; les détails donnés par l'annaliste prouvent qu'il a évidemment consulté les documents contemporains. Nous les avons interrogés à notre tour, et le registre XVIII des archives d'Aragon nous a fourni la copie originale de la convocation des corlès, datée d'Exea, mais indiquant Lérida comme siège de l'assemblée \
1 Voye* ci-dessus, p. 80, note 1.
» Id. id., p. 95, note 2.
1 Id., id., p. 284, nota 2.
' Id., ul., p. 477, notf1 1.
NOTES
Lorsqu'on a pu contrôler pas à pas, comme nous l'avons (ait, l'œuvre royale par les documents authentiques, on est frappé de son exactitude et de sa précision Des faits sans importance, des détails insignifiants, tels que le nom d'un seigneur présent à un acte, ou la route suivie pir le roi pour.se rendre d'un pays dans un autre, ont été confirmés par nos recherches. Le lecteur en aura remarqué plus d'un exemple dans le courant de notre livre.
Nous devons reconnaître cependant que, en se reportant à son enfance ou à sa jeunesse, le roi s'est quelquefois rajeuni d'un an : par exemple, lorsqu'il ne se donne que onze ans au moment du siège d'Albarracin1. En outre, lorsqu'il raconte à l'année 1239 la révolte des habitants de Montpellier, il donne à Albrand le titre de bayle, et aux conjurés celui de consuls, qualités l'une et l'autre fort contestables *. Mais il faut remarquer que le nom de bayle se donnait souvent à tous les représentants du roi 3, et que, s'il n'est pas prouvé que les conjurés fussent consuls en 1259, plusieurs d'entre eux avaient naguère exercé ces fonctions ; ils représentaient en somme le parti municipal ou consulaire opposé au parti seigneurial dont Albrand était le chef.
A ces dtîux inexactitudes près, qui s'expliquent d'ailleurs assez aisément, rien n'est plus frappant que la parfaite coïncidence de la Chronique et des documents contemporains, non-seulement dans les faits, mais aussi dans les idées, dans les sentiments, dans les principes, tels que nou3 les font connaître les lettres, les lois et les divers testaments de Jacme. Si Ton compare les erreurs, les contradictions, les inexactitudes de Munlaner et de d'Esclot avec la précision du Commenlari, on conviendra qu'il est peu de chroniques qui offrent au même degré qua celle-ci les caractères de l'authenticité la moins contestable.
En résumé, il faut admettre ou que l'auteur a su, avec un art extraordinaire et après de minutieuses investigations, reconstituer dans les moindres détails la vie de son héros, en donnant habilement la première place aux petits faits qui frappent les témoins occulaircs et sont oubliés aussitôt; ou bien que,
* Voyez t. I. p. 169, note 1. et p. 1ÎT2, note 3. 5 Voyez ci-dessus, p. 6, note '2 et p. 7. 1 Voyez ci-dessus, p. 192, note t.
contemporain du Conquistador, il ne Ta pas abandonné un instant pendant plus d'un demi -siècle, rédigeant son œuvre à côté et à l'insu du roi ; ou qu'enfin, ce qui est plus simple, cet auteur n'est autre que le roi lui-même.
NOTES